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26 janvier 2010 2 26 /01 /janvier /2010 23:50

 

prise bastilleLe 14 juillet est commémoré chaque année par les Français et demeure une source d’inspiration pour les romanciers, poètes, musiciens, artistes et bien-sûr politiciens. Ce jour fut notamment marqué par la prise de la Bastille qui est symbolisée aujourd'hui comme la victoire du peuple souverain sur la monarchie de droit divin. Mais cet événement est-il aussi important que tant de personnes le prétendent ? Ce jour qui, comme le soulignait le roi Louis XVI en inscrivant « rien » dans son journal de chasse, soit disant parce qu’il n’était pas sorti de chez lui … . Est-ce faire injure à la nation d’indiquer qu’en 1880, lorsqu’ils ont promulgué la fête nationale pour le 14 juillet, nos élus n’avaient pas choisi la date idéale ? Etait-ce la seule envisageable pour commémorer la victoire de la République naissante sur les restes gémissants de la monarchie ? Et pensaient-ils à la prise de la Bastille ou à un autre évènement survenu un an plus tard ?

   

Rappel historique de la prise de la Bastille

 

Avant toute chose, je pense qu’il convient de rappeler les événements qui ont entraîné la chute de la prison d’Etat. Lorsque je parle de rappel historique, ce n’est pas la légende contée régulièrement par les médias et la classe politique, et propagée par des auto-proclamés historiens tels que Jules Michelet. Celui-ci avait placé la bastille au cœur de la Révolution, et a été jusqu’à dire que « De la tyrannie au nom de la grâce royale, le peuple n’en voulait plus. Le peuple voulait être maître de son destin et maître de sa Justice ». Mais la réalité ne s’apparente jamais à un conte de fée, elle est complètement différente. Il faut examiner ce que fut réellement le 14 juillet 1789. Nous allons tout d’abord parler des forces en présence, grâce à quelques témoignages. Le plus important est celui du lieutenant Deflue qui commandait une garnison depuis juin 1789, mais sans vraiment manifester de joie et de motivation. Avant l’assaut de la Bastille, celui-ci passait une bonne partie de son temps à raconter le quotidien dans cette prison d’Etat. Cependant, le témoignage de Deflue a la particularité de ne comporter aucun jugement de valeur, sauf envers le gouverneur Launay. A son arrivé, il a été frappé par le faible nombre d’occupants, c’est-à-dire seulement une centaine d’hommes, dont la moitié était invalide et rescapée de la guerre de Sept Ans, et une trentaine de gardes suisses. Par ailleurs, le gouverneur Launay fit placer quatre canons sur les tours mais qui, selon Deflue, étaient en si mauvais état qu’il n’était pas certain qu’ils puissent lancer un seul boulet. En réalité, ces canons n'avaient pas servi dans un conflit depuis la Fronde, en 1649. Ils étaient donc quasiment jamais utilisés, sauf pendant certains jours de fête. En revanche, par peur d’un pillage, près de 10 000 fusils furent transférés de l’Arsenal à la Bastille le 12 juillet, c’est-à-dire dans un lieu fortifié et que les autorités pensaient imprenable. Les munitions s’élevaient à environ 500 boulets, 10 000 cartouches et 250 barils de poudre. Est-ce que Launay s’attendait à une attaque contre la Bastille ? Si 10 000 fusils ont été stockés dans ce lieu par peur d’un pillage de l’Arsenal, nous serions tentés de répondre par la négation. Cependant, les Mémoires du baron de Besenval permettent de nuancer. Général des armées du royaume, il était venu visiter la Bastille le 10 juillet 1789, et observe : « Causant avec ce gouverneur, je lui trouvais la mine d’un homme effrayé, le priais M. le maréchal de Broglie de le remplacer par M. de Verteuil, officier nerveux, qu’il serait difficile d’obliger à se rendre. Des considérations d’équité firent rejeter la proposition et la Bastille fut prise. » Le gouverneur aurait donc eu peur d’une attaque. Le lieutenant Déflue va aussi indiquer son point de vue à l’encontre du gouverneur Launay et son jugement envers lui est sans appel : « Le gouverneur de ce château est un homme sans grande expérience, de peu de connaissances militaires et de peu de courage […] Je vois que nous serions bien mal commandés si nous étions attaqués […] Il nous écoute, paraît nous approuver et ensuite agit tout autrement […] Je n’ai jamais vu d’hommes d’aussi grande irrésolution. » Mais si Launay était probablement effrayé par la situation à l’extérieur de la forteresse, il ne semblait pas se préoccuper du moral et les conditions de vie de ses hommes. Deflue le confirme puisqu’il explique qu’il n’y avait même pas six jours de vivres mangeables et très peu d’eau potable.

 

necker_2.jpgQuelle est la situation à l’extérieur de la Bastille ? Le Faubourg Saint-Antoine était agité depuis plusieurs semaines. Nous verrons pourquoi plus tard dans cet article. Or c’est au cœur de ce quartier que se situe la Bastille. De plus, depuis que les Etats Généraux s’étaient réunis en Assemblée nationale constituante, le 27 juin, la ville de Paris était en effervescence. Il ne faut pas oublier que la capitale française comprenait 700 000 habitants et était la plus grande de l’Occident. La situation devenait chaque jour plus anarchique. Cependant, il faut se retirer des mythes illustrés de belle manière par les bien-pensants. Par exemple, reprenons le fameux échange entre Louis XVI et François de la Rauchefoucauld :

« -C’est une révolte ?

-Non sire, c’est une révolution ! »

Il n’y a aucun témoin de la scène qui a confirmé ce récit, et il n’est pas impossible qu’il s’agit d'une falsification. Le banquier genevois Necker était au cœur de l’événement. Appelé, renvoyé, puis rappelé et de nouveau rejeté le 11 juillet 1789, il était très populaire malgré ses origines helvétiques. Il était aussi écouté des militaires, évidemment surtout par les gardes suisses. Le renvoi du 11 juillet fut très mal perçu et sonna le début d’un soulèvement dès le lendemain. On promena le buste de Necker comme s’il s’agissait d’une idole. C’est alors que Camille Desmoulins surgit de la loggia du Palais Royal, propriété du duc d’Orléans Philippe Egalité, le cousin et adversaire de Louis XVI, au point qu’il votera sa mort. Desmoulins en appela aux armes : « Ce soir, tous les bataillons suisses et allemands rassemblés au Champ de Mars envahiront nos places et nos rues, afin de tous nous égorger. Il ne nous reste qu’une ressource, courir aux armes et prendre des cocardes » Cependant, parmi les quelques sources contemporaines de cette époque que j’ai eu l’occasion de lire, aucune ne mentionnait ce discours qui aurait été destiné aux insurgés. En revanche, on sait que le lendemain, le prévôt des marchands Jacques de Flesselles décida d'organiser une milice urbaine de 48 000 hommes.

Sous cette chaude journée d’été, le peuple se révolta. Des dizaines de milliers de parisiens se retrouvèrent autour de la place Louis XV, aujourd’hui la place de la Concorde, où s’étaient massés la Garde Suisse et le Royal-Allemand, dont le nombre s'élevait à 3 000 soldats. Cela commença par des insultes et des jets de pierre, puis le désordre augmenta d’heure en heure. Le commandant du Royal-allemand Besenval évoquait une « canaille de 300 000 assaillants ». En réalité, ce nombre et très excessif, peut-être est-ce une justification de Besenval qui avait donné l’ordre à ses hommes de les charger ? En regroupant divers témoignages, dont celui du frère d’André Chénier, le nombres de révoltés avoisinait plutôt les 50 000 personnes. La véritable insurrection révolutionnaire s’effectua dans la journée puis la soirée du 13 juillet, à la suite de la répression des hommes de Besenval. Durant la soirée, la foule reflua des Champs-Elysées jusqu’aux Invalides, mais il ne s’agissait pas d’aller à la Bastille. Les soldats placés autour de la place Louis XV ne savaient comment réagir. Ils avaient tué un certain nombre de révoltés, mais ils étaient démoralisés. Alors beaucoup d’entre eux déposèrent les armes et se rangèrent au côté des insurgés. Ont-ils agi de leur propre initiative ou ont-ils suivi des ordres ? Il est quasiment impossible de répondre à la question. Seuls les Suisses ne rejoignirent pas les révoltés. Une foule immense investit l’hôtel des Invalides. Depuis l’après midi, des habitants de Paris et des faubourgs accourraient à charrette, à cheval et à dos d’âne. Dans un désordre monumental, les insurgés s’emparèrent de plus de 30 000 fusils et d’une dizaine de canons provenant des Invalides. Mais il n’était pas encore question d’aller à la Bastille. D’ailleurs, il est sans doute plus utile pour un Danton, un Marat ou un Desmoulins de diriger le peuple sur Versailles plutôt que sur la Bastille, si ce sont eux qui ont manipulé la révolte (nous n’en savons rien). Cependant, si les révoltés possédaient beaucoup de fusils, ils n’avaient pas de munitions, et des fusils sans munition ne servent pas à grand chose. Des munitions, il y en avait à la Bastille …

Dans ses Souvenirs d’une grande journée, l’horloger Jean Baptiste Humbert a raconté son aventure dans les rues de Paris et sur les quais de Seine, entre les Invalides et l’ancienne place de la Grève. Il indique que les révoltés se bousculaient tellement que plusieurs d’entre eux furent noyées. Il rapporte que pour obtenir un fusil, il est allé à l’hôtel des Invalides, mais qu’il a failli y mourir étouffé. De plus, il entendit une rumeur selon laquelle de la poudre était cachée à l’Hôtel de Ville. Il s’y est rendu mais n’a rien trouvé. L’horloger ajoute qu’il s’est assoupi sur une borne d’amarrage d’un quai du fleuve, à proximité de l’Hôtel de Ville, épuisé par cette journée du 13 juillet. Lorsqu’il se réveille à l’aube, c’est-à-dire dans la matinée du 14, des cris parcourent les Invalides et annoncent « A la Bastille ! A la Bastille ! ». Ainsi, sans avoir trouvé de munition, Jean Baptiste Humbert se range parmi la masse qui parvint au Faubourg Saint-Antoine, autour de la Bastille. Il y resta toute la journée. Mais il avoue qu’il y avait tellement de monde dans l'après-midi qu’il n’a même pas réussi à apercevoir la tête du gouverneur Launay qui, lui a t-on dit, fut plantée sur la pointe d’un pic (il regretta ne pas l’avoir vu). Lorsqu’il rentra chez lui, il ne sait pas trop pourquoi tant de monde s’était réuni autour de la forteresse. Il laissa même davantage un sentiment de honte que de joie, même s’il a ajouté avoir « passé une bonne journée ». Cet artisan montre que la chute de la Bastille, c’est-à-dire la journée du 14 juillet, est davantage née d’un mouvement soudain que d’un mouvement réfléchi. C’est aussi un mouvement de mécontents qui n’est pas le premier et qui ne sera pas le dernier. Néanmoins, le témoignage de Humbert prouve que les insurgés n’ont pas pris la Bastille afin de s’attaquer à un symbole à l’absolutisme, mais parce ce qu’ils avaient besoin de munitions pour charger leurs fusils, en particulier ceux de la milice urbaine créée par Jacques de Flesselles. Si Louis XVI a marqué « Rien » dans son journal le soir du 14, est-ce parce qu’il n’est pas sorti de chez lui ou parce qu'il pensait que la prise de la Bastille ne menaçait pas directement la monarchie, donc sa personne ?

 

de_lau10.jpgMais comment se déroula la chute de la Bastille ? Des sources de cette époque vont nous permettre de décrire la journée avec précision. Il faut bien se dire que si une partie de la population a pris la Bastille, ce n’est pas pour s’attaquer au symbole de l’absolutisme mais afin d’y trouver des munitions que les insurgés recherchaient depuis deux jours dans chaque recoin de la capitale. L’évènement est une insurrection parmi tant d’autres à cette époque. Avant sa mort, le gouverneur Launay connaissait les évènements qui agitaient la capitale depuis plusieurs jours. Il ne faut pas oublier qu’il a reçu 10 000 fusils, 10 000 cartouches et 500 barils de poudre en provenance de l’Arsenal le 12 juillet 1789. Par mesure préventive, il avait aussi fait évacuer les bâtiments extérieurs à la place forte le 13 juillet, alors que la population émettait déjà ses cris de colère. Dans ces bâtiments, une cinquantaine d’invalides et de rescapés de guerre avaient obtenu l’autorisation royale d’y demeurer. En échange du logis, les invalides avaient pour mission de veiller sur le contenu des entrepôts. A l’intérieur des entrepôts, il y avait plusieurs canons, des sacs de farine, du fourrage pour les chevaux, des uniformes et même des matériaux nécessaires à la fabrication d’un échafaud et employé pour des exécutions publiques. Mais le gouverneur avait fait rentrer ces invalides inaptes au combat à l’intérieur de la Bastille, se mettant ainsi dans une position d’assiégé dès la veille du siège, surtout que plusieurs de ces entrepôts n’étaient séparés de la forteresse que par un large fossé. En occupant les bâtiments désertés, les émeutiers avaient déjà un pied dans la prison fortifiée. Par ailleurs, les craintes devaient grandir pour les gardes de la Bastille au soir du 13.

 

Les faibles ravitaillements en vivres et en eau, ainsi que la possibilité d’un affrontement avec une population qui recherchait désespérément des munitions, devaient certainement affaiblir le moral des troupes. Durant la nuit, la forteresse fut complètement vérouillée et les deux ponts furent levés. De plus, ils n’étaient que quelques groupes armés de fusils, ce qui était peu face à plusieurs dizaine de milliers de personnes révoltées et beaucoup plus armées. Jusqu’à 10 heures du matin, la foule n’était guère plus conséquente que la veille. Mais à 10H30, trois hommes délégués par le comité permanent de l’Hôtel de Ville aux mains des insurgés se présentèrent au pont afin de rencontrer le gouverneur. Il ne s’agissait pas pour ces élus de s’emparer de la Bastille, mais seulement de demander à Launay qu’il retire les canons braqués en haut des tours. Le marquis de La Fayette justifia que ces canons « causaient beaucoup d’inquiétude et répandaient l’alarme dans tout Paris ». D’ailleurs, c’est à partir du moment où les délégués furent envoyés dans la forteresse que la masse commençait à croître. A 11 heures, l’un des ponts est abaissé. Launay les reçut courtoisement et les invita à partager son repas de midi. Nous sommes très loin du mythe enseigné par nos professeurs. Et oui, le 14 juillet 1789 s’est déroulé un déjeuner convivial à l’intérieur de la Bastille. Selon le lieutenant Deflue, il y avait même des mets et des vins de qualité. Les Etats Généraux avaient-il la moindre influence dans le déroulement des évènements ? Après tout, lorsqu’ils furent chassés de la salle des Menus-Plaisirs, les députés du Tiers Etat qui se réfugièrent au Jeu de Paume et qui prêtaient serment de ne pas se séparer avaient crié « Vive le roi ! ». Quant au roi, ce n’est pas pendant le 14 juillet 1789 qu’il craignait beaucoup la fin du système monarchique. Il était certainement plus affecté, et c’est normal, par la mort de son fils aîné, le Dauphin Louis Joseph Xavier, survenu le 4 juin à Meudon alors qu'il n'avait que 7 ans. A la Bastille, Launay était inquiet, mais cela faisait partie de son tempérament. Après tout, il avait déjà fait évacuer les bâtiments extérieurs de la forteresse, alors pourquoi ne pas accueillir les délégués de l’Hôtel de Ville afin de trouver un terrain d’entente ? Et ces derniers n’avaient pas de quoi s’alarmer. Cependant, à l’extérieur, la foule était de plus en plus nombreuse et lançait des clameurs, mais les murs étaient épais. Malgré tout, les personnes qui hurlaient autour de la Bastille n’avaient aucune intention hostile, contrairement à ce qui s’est passé aux Invalides. Seules les munitions étaient importantes, peu importe la prison. Les délégués ne revenaient pas alors qu’on réclamait de plus en plus leur retour. Mais si Launay les retenait prisonnier ? Ou s’il les avait acheté ? Au contraire, peut-être que le gouverneur les a fusillé ? Mais alors, qu’attendait t-on pour entrer dans la forteresse ? Il fallait donc le savoir le plus vite possible. Au milieu d’une foule qui hurlait, l’avocat Thuriot de la Rozière donna son accord pour conduire une deuxième délégation. Il était déjà 14 heures, ce qui veut dire que plusieurs heures s’étaient écoulées depuis l’envoi de la première délégation. Pourquoi Thuriot ? Tout simplement parce qu’il connaissait bien la Bastille pour y avoir été enfermé et pour y avoir visité l’un de ses clients, Jean La Corrège, trésorier royal incarcéré pour faux. Mais à ce moment, les trois délégués revinrent de leur mission. Devant une foule en colère, ils furent accusés d’avoir pactisé avec le gouverneur, et les injures se mirent à pleuvoir. Thuriot tenta de calmer les coléreux, et déclara qu’il irait lui-même rencontrer Launay avec trois autres délégués pour connaître ses intentions. Cependant, les insurgés n’avaient pas confiance et voulaient davantage que ces promesses. Malgré tout, Thuriot parlementa avec le responsable de la Bastille avec la même courtoisie que la première délégation. L’avocat lui demanda de rendre la forteresse et l’armement qui s’y trouve, mais le gouverneur répond qu’il ne peut le faire sans une ordonnance royale. En revanche, ce dernier promit qu’il ne fera tirer aucun coup de canon. Thuriot de la Rozière fit passer le message et se rendit à l’Hôtel de Ville. Cependant, il apprit que les évènements prenaient une tournure inquiétante, surtout que la foule se mit à crier « On veut la Bastille ! ».
Malgré tout, il faut mettre en avant une évidence. Les moyens de communication étaient bien moins évolués qu’aujourd’hui. Il paraît donc peu probable que toute la foule était au courant des tractations entre les différentes délégations et Launay à l'intérieur de la forteresse, et c’est donc une minorité de gens qui savait vraiment ce qu'il se passait. Donc est-ce cette minorité qui criait « On veut la Bastille ! » car elle était déçue des négociations, en particulier de la première déléguation ? Ces personnes, lettrées pour la plupart, avaient peut-être arrangué le peuple qui se massait progressivement. Ou est-ce la foule ignorante qui attendait de savoir ce qui se passe et voulait se venger de leurs misérables conditions de vie ? Surtout que beaucoup de personnes sont arrivées en début d’après-midi alors que la première délégation avait été envoyée à la Bastille dès 10H30. Le chancelier Pasquier, qui participera aux jugements du Tribunal révolutionnaire, avait mentionné les évènements qui se sont déroulés le 14 juillet. Voici notamment ce qu’il dit durant ces mémoires : « Le 14 juillet, alors que chacun étouffait de chaleur, cela n’a pas arrêté le flux des nombreux spectateurs qui étaient accourus pour voir ce qu’il allait advenir de la prison. Parmi eux, se trouvaient beaucoup de femmes très élégantes, elles avaient, afin d’approcher plus aisément, laissé leur voiture à quelque distance. J’étais, moi, avec Mademoisele Contat, de la Comédie-Française, nous restâmes jusqu’au dénouement et je lui donnai le bras jusqu’à sa voiture qui était place royale (actuelle Place des Vosges, située à quelques centaines de mètres de la Bastille). ». Quant à Elie, responsable d'un détachement de gardes français, il témoignera : "La Bastille n'a pas été prise de vive force. Elle s'est rendue, avant d'être attaquée, sur la parole que j'ai donnée, foi d'officier français, qu'il ne serait fait aucun mal à personne si elle se rendait".
Nous sommes donc loin du mythe de la chute de la Bastille acquise après un combat acharné.
A 15 heures, encore aucun coup de feu n’a été tiré. Mais à ce moment, deux révoltés grimpent sur les toits. Aujourd’hui, nous ne connaissons vaguement que l’un des deux hommes, qui est épicier. Lui et son compagnon parvinrent à sauter dans la cour intérieure et, armés d’une hache, cisaillent les chaînes qui retenaient le pont-levis. Cette action permit aux assaillants d’envahir la Bastille. Il devait être environ 15H30. Alors se déclenchèrent des échanges de coups de feu. Selon le lieutenant Deflue, se sont les assaillants qui tirèrent les premiers. Mais pour le chancelier Pasquier, se sont les gardes suisses qui ouvrirent les hostilités, par crainte d’être fusillés s’ils ne se défendaient pas. Quoi qu’il en soit, cette salve fut assez meurtrière et les morts de la journée furent emmenés à l’Hôtel de Ville, tandis que les blessés furent transportés à l’Hôtel-Dieu, sur le parvis de la cathédrale Notre-Dame. Ces tirs étaient les seuls de la journée. Est-ce que le gouverneur Launay avait donné l’ordre de tirer ? D’après Deflue, le responsable de la Bastille n’avait pas l’intention de résister longtemps, ce que l’auteur regrette. De nouveaux pourparlers s’engagèrent entre le gouverneur et les délégués. Le chancelier Pasquier affirmait que tous les soldats avaient abandonné leurs postes ou s’étaient rendus, même s’il faut faire attention à ces propos puisque nous ne savons pas s’il était présent sur les lieux. Cependant, Launay ne voulait pas se rendre avant d’en avoir reçu l’ordre du roi. Les assiégeants ne voulaient plus attendre. Alors deux personnes poussèrent les assiégés à l’assaut. Le premier d’entre eux se nomma Pierre-Augustin Hulin et était patron d’une buanderie à Epinay. Il avait 31 ans, et sera par la suite général d’empire et siègera au conseil de guerre qui condamnera le duc d’Enghien. Le second s’appela  Jacob Job Elie et arriva à la Bastille vers 16 heures avec plusieurs citoyens armés. Né dans une modeste famille de Picardie, il était sous-lieutenant au régiment de la Reine. Plus tard, il deviendra également général en 1793, mais il sera réformé en 1797 puis quittera officiellement l’armée pour finir paisiblement sa vie dans une ferme à Varennes. Les deux hommes parvinrent à former une petite compagnie afin de lancer un assaut dans la forteresse. Les défenseurs ne pouvaient pas faire grand chose, à part abandonner leur position pour sauver leur vie. Les assaillants abattirent le deuxième pont-levis, puis pillèrent les appartements. Enfin, ils parvinrent dans le logement du gouverneur. A 17H30, tout était finit. Launay fut lynché par la foule, lardé de plusieurs coups d'épées et de baoïnnettes, puis achevé par un coup de pistolet. Il est ensuite décapité par un boucher nommé Desnot, d'abord avec un sabre qu'on lui donne, puis le "travail" est terminé au canif. Il y avait un autre décès important, celui de Jacques de Flesselles, le prévôt des marchands de Paris qui avait levé une milice de 48 000 hommes. Ce dernier fut tué d’une balle de pistolet près de l’Hôtel de ville, après avoir été accusé d'avoir trahi le peuple, et sa tête fut aussi tranchée. La Bastille était prise puis détruite. A noté que ce n'était pas la première fois que cette soit disante forteresse imprenable était prise. Elle avait notamment capitulé pendant la Fronde, le 12 janvier 1649. D'après l'historien Albert Soboul, 45,3% des révoltés étaient des maîtres artisans, 18,5% furent des commerçants, 10,5% exerçaient dans des professions libérales (Albert Soboul, Les Sans-culottes parisiens de l'an II, Editions du Seuil, La Roche-sur-Yon, 1968).
N'oublions pas que Necker était considéré comme un défenseur du petit peuple face au libéralisme et fut perçu comme un protecteur du Tiers-Etat, composé essentiellement de gens issus de professions libérales (avocats, médecins, ...) ou travaillant dans le commerce.


Dans les divers témoignages, les auteurs de l’époque n’expliquent jamais que la prise de la Bastille résultait d’une volonté pour le peuple d'abattre le symbole du despotisme. Le criminel révolutionnaire Louis-Antoine de Saint-Just lui-même n'a t-il pas dit que lors que cet évènement le peuple avait crié "Vive la liberté ! Vive le roi !" ? D’ailleurs, il faut bien avoir conscience qu’avant Napoléon, la France n’avait jamais connu d’autre régime que la monarchie. Il n’était sans doute pas concevable pour le français moyen de 1789, que d’autres régimes politiques puissent exister. D’ailleurs, ce sont des bourgeois et aristocrates qui imagineront les futures institutions françaises, et non des personnes issues de la classe moyenne qui composaient la majorité de la foule regroupée autour de la forteresse au moment de son saccage le 14 juillet 1789. Certes, le peuple s’intéressait de plus en plus à la politique du royaume et aimait beaucoup Necker, le célèbre banquier suisse inspiré des Lumières qui fut renvoyé le 12 juillet. Mais ce qui a incité la population à se soulever, c’est surtout pour combattre une décision royale et les soldats stationnés à Paris (ceux du baron Besenval et les gardes suisses), mais non pas pour détruire la monarchie au profit d’un élan de liberté républicaine, surtout que la majorité de la population ne savait même pas ce qu’était une république. Enfin, il faut savoir que d’autres évènements qui précèdent la chute de la Bastille s’avérèrent plus dramatiques et révolutionnaires. Nous allons le constater à travers l’étude de deux épisodes, dont l’un qui se déroulait autour de la Bastille, dans le faubourg Saint-Antoine.

Antoine BarnaveDeux évènements révolutionnaires avant la chute de la Bastille
 

Il est totalement faux de dire que la Révolution française a brutalement débuté en 1789. Quelques tensions apparurent dans les années 1780, puis atteignirent son paroxysme à la fin de la décennie. Le premier événement dont on peut faire référence est la journée des Tuiles du 7 juin 1788 à Grenoble. Cet épisode était plus meurtrier que la prise de la Bastille. A cette période, le Parlement du Dauphiné à Grenoble était composé de jeunes juristes hostiles à l’absolutisme. Au début du mois de mai 1788, le Parlement local devait enregistrer un certain nombre d'édits royaux, comme dans toutes les assemblées, mais dont on en connait pas la teneur. Selon l'historien Michel Winock, le lieutenant général et gouverneur de la ville, le duc de Clermont-Tonnerre, avait reçu pour mission de communiquer au premier président Bérulle les textes à enregistrer par l'intermédiaire de Caze de la Bove, avec l'ordre unilatéral d'interdire toute délibération. Winock précise que des cours souveraines avaient signé un arrêt de protestations, dont le Parlement de Paris qui devait payer sa contestation d'une mise "en vacances". Le 9 mai 1788, la cour de Grenoble déclare nulles les lois qui pourraient être imposées "contre les formes reçues" (Michel Winock, 1789, l'année sans pareille, Perrin, 2004, p. 10). Alors dès le lendemain, le duc de Clermont-Tonerre, l'intendant Caze de la Bove et les parlementaires se réunissent en séance à la Grande Chambre du Parlement. Les commissaires du roi réitèrent l'interdiction de délibérer, engendrant l'hostilité grandissante des parlementaires. D'après Michel Winock, ces édits concernaient certainement la neutralisation du pouvoir parlementaire, avec "une réorganisation judiciaire qui affaiblissait le rôle des justices seigneuriales et réduisait sensiblement les fonctions de parlements, lesquels se voyaient doublés par de nouveaux tribunaux : la diminution des causes qu'ils auraient à traiter abaissait la valeur des charges.". L'historien ajoute un objectif : "Ensuite, et surtout, le gouvernement ôtait au Parlement son droit de contestation" (Michel Winock, 1789, l'année sans pareille, Perrin, 2004, p. 11). Il ne faut pas oublier ces présidents et conseillers locaux faisaient vivre un certain nombre de métiers locaux : magistrats (procureurs, avocats, huissiers, ...), artisans et commerçants, paysans, ... . Par conséquent, Winock explique très bien que les intentions royales à l'encontre des parlementaires touchaient par ricochet tous les rangs de la société grenobloise. Enfin, les édits imposaient deux autres intentions : la nouvelle cour plénière n'aurait plus que le droit d'enregistrement et le Tiers Etat devait en être absent (Michel Winock, 1789, l'année sans pareille, Perrin, 2004, p. 11-12). Obligatoirement, toutes ces décisions ont engendré l'emergence d'un sentiment anti-royal.

Le 7 juin 1788, c’était jour de marché à Grenoble, mais les produits étaient rares et chers. Le duc de Clermont-Tonnerre avait ordonné à 500 hommes du régiment Royal-Marine de se montrer dans les rues afin de maintenir l’ordre par la simple présence de ses soldats. A l’intérieur du Parlement, un juriste âgé de 27 ans nommé Antoine Barnave s’opposa à cette présence militaire. Malgré sa jeunesse et son manque d’expérience, il avait une certaine influence. A 11 heures, il courut de paroisse en paroisse et fit sonner le tocsin dans toute la localité. Alors les habitants de Grenoble accoururent dans les ruelles de la ville, puis les montagnards et les campagnards les rejoignirent. Puis des hommes armés on ne sait comment organisèrent la manifestation, et des cris hostiles au roi de France sortirent de la foule. Alors les soldats du Royal-Marine se retirèrent en direction de l’Hôtel du gouverneur. Barnave se rendit ensuite au Parlement local et proposa de lancer un appel en direction des autres Parlements régionaux. Il ambitionnait de créer un gouvernement « d’insubordination du roi ». Cependant, ce n’est pas une république que souhaitait Barnave, mais une monarchie constitutionnelle dans laquelle il pourrait mettre en place ses idées. Son ambition lui coûtera cher puisqu’il sera guillotiné quatre ans plus tard, avec la bénédiction de Robespierre. Par la suite, le Royal-Marine était replié au centre de la ville. La foule mécontente de leurs conditions de vie réclamait du pain et se dirigea vers l'Hôtel de ville. Puis l’hôtel du gouverneur fut investi par les insurgés et les portes furent forcées. Alors le duc de Clermont-Tonnerre donna l’ordre à ses soldats de tirer sur eux. Mais la répression ne faisait qu’exciter le peuple. Les  protestataires se répandirent dans les rues de la ville, envahirent des maisons et montèrent sur les toits. Certains d’entre eux lancèrent des tuiles sur les soldats. La révolte se poursuivit toute la nuit. De plus, des rumeurs circulaient durant l’insurrection. Les autres régions se seraient soulevées et les militaires auraient déserté. Malgré tout, Antoine Barnave et son collègue parlementaire Jean-Joseph Mounier tentèrent de négocier avec Clermont-Tonnerre, afin que ce dernier accorde sa confiance au Parlement de Grenoble. De plus, il accepta que l’assemblée provinciale du Dauphiné puisse se réunir au château de Vizille, à une vingtaine de kilomètres de la ville. A la suite de ces accords, la révolte se calma et le Parlement put établir les réformes que voulaient mettre en place Antoine Barnave. Le 7 juillet 1788, l’assemblée du Dauphiné se réunira sur les bords de la Romanche. Cet évènement appelé « Journée des Tuiles » a eu un impact non négligeable puisqu'il démontre l’influence de moins en moins grande d’un roi incapable de contrôler les événements, même lorsqu’il est personnellement attaqué. De plus, il y a une volonté révolutionnaire parmi ceux qui lancèrent la révolte, beaucoup plus que pour la prise de la Bastille. Donc il aurait été plus logique de désigner le 7 juin 1788 comme la fête nationale commémorative.
 

Avant la prise de la Bastille, il y eu divers soulèvements de moindre importance à Rennes, à Bordeaux, à Pau et dans divers lieux du royaume. Mais l’un d’entre eux a eu une ampleur plus importante que les autres, c’est celle du faubourg Saint-Antoine, à Paris. En effet, il faut savoir que la Bastille était située au cœur de ce quartier réputé chaud, comprenant des échoppes, des ateliers, et des modestes commerces. Ce lieu servait aussi de refuge pour les campagnards s’installant en ville afin de fuir les impôts de plus en plus lourds dans les espaces ruraux. Ceux-ci devenaient souvent ouvriers et recevaient un salaire de misère. En 1788, la population du faubourg Saint-Antoine s’était accrue avec l’afflux d’immigrants provinciaux après des récoltes désastreuses. Ces hommes et ces femmes sans aucune qualification devaient régulièrement se battre pour acquérir une bouchée de pain. Entre les boutiques et les ateliers, une entreprise employait plus de 300 ouvriers pour la fabrication de papiers peints destinés aux riches demeures du royaume, dont le château de Versailles. Le propriétaire de cette manufacture se nommait Jean-Baptiste Réveillon et subissait une perte de bénéfice depuis plusieurs années. Ces papiers peints se vendaient de moins en moins biens, pour la simple raison que la noblesse achetait de plus en plus à l'étranger avec le développement du commerce internationnal. L’entrepreneur prit donc la décision de réduire le nombre de ses ouvriers et de baisser les salaires de ceux qu’il gardait. Cette décision aura de lourdes conséquences car tout le faubourg se souleva. En ces jours du 27 et du 28 avril 1789, il y aura plus de victimes que trois mois plus tard avec la chute de la forteresse. La manifestation qui agita le quartier tourna rapidement à l’émeute. Le 27, plusieurs centaines d'ouvriers défilèrent dans le quartier de manière violente. Le cortège va grossir progressivement pour atteindre des proportions inquiètantes. Le lieutenant général Thiroux de Crosne avait convoqué le duc du Châtelet, commandant des gardes françaises, ainsi que le marquis de Besenval, commandant des gardes suisses. Michel Winock précise que le lieutenant de police avait prévenu le roi que la démonstration tourna en émeute (Michel Winock, 1789, l'année sans pareille, Perrin, 2004, p. 74). Au cours de cette même journée du 27 avril, la maison de Réveillon échappa à l'assaut des manifestations grâce à la présence des gardes françaises, tandis que celle de Henriot fut mise à sac puis brulée. Le lendemain, le mouvement d'hostilité s'étend à tout le centre de Paris. Les manifestants du faubourg Saint-Antoine sont rejoints d'autres cortèges, notamment celui du faubourg Saint-Marcel. Puis la foule s'attaqua cette fois-ci à la fabrique et à la propriété de Jean-Baptiste Réveillon, bâtiments dont ils ne restèrent qu'un brasier. Ensuite, c'est une véritable bataille de rue qui se déroula dans le centre parisien (Michel Winock, 1789, l'année sans pareille, Perrin, 2004, p. 75). Certains montèrent sur les toits pour arroser les troupes royales en tuiles et en pavées. Alors les renforts arrivèrent à grands pas et avec des canons. Le 2ème Régiment des Gardes Royales boucla le quartier pour éviter que le soulèvement atteigne les autres quartiers et afin d’isoler les mécontents. Les manifestants ne s'agitèrent plus seulement contre les patrons de manufactures, mais aussi contre les forces de l'ordre. Les gardes tirèrent dans la foule  d'où s'échappèrent des cris "Vive le Tiers Etat !" mais aussi "Vive le Roi ! Vive Necker!" pour demander de l'aide aux pricupaux représentants de l'Etat. Les émeutiers répondirent par des lancers de pavées et des jets de batons, mais la lutte fut très inégale et la répression fut très sévère. Le sang coulera beaucoup plus en ce jour d’avril qu’en juillet. En effet, les soldats du roi tirèrent sur les manifestants pour mettre fin à l’émeute, engendrant un véritable massacre. Le bilan fut particulièrement lourd, c’est-à-dire plus de 300 morts et près de 1000 blessés, mais il est très approximatif. Les gardes iront jusqu'à pendre des manifestants, et d'autres seront même marqués au fer rouge et envoyés en galère. Durant la Révolution Française, il n’y a que la prise du château des Tuileries, le 10 août 1792, qui fut plus meurtrier que le 28 avril 1789. C’est donc une erreur monumentale d’enseigner à notre jeunesse que la Révolution française commença avec la prise de la Bastille. S’il y a une date que nous pouvons considérer comme le début de l’insurrection révolutionnaire dans la capitale, c’est bien celle du 28 avril.

Sur ce sujet, je reprends volontier la réflexion de Michel Winock concernant les raisons de ce mouvement : "Sur ce qui fut considéré par bien des contemporains comme un simple fait divers, mais qui est apparu ensuite comme le début du grand feu révolutionnaire, plusieurs interprétations ont couru. Beaucoup ont cru au complot. [...] Oui, l'affaire Réveillon serait bien politique. Mais, loin d'avoir été provoquée par le duc d'Orléans ou par on ne sait quel autre diabolique conspirateur, elle a été, comme le pense le chevalier de Moret qui en parle à son compatriote Necker : "le prélude d'une insurrection" - celle des exclus du suffrage, les moins de six livres de capitation. Et notre chevalier de conseiller au ministre d'accorder des députés à cette classe, "à ce pauvre peuple", - "au moins une vingtaine"." Cependant, il précise "Marcel Reinhard, qui cite cette lettre de Moret à Necker, tient pour nulle cette explication, dans la mesure où aucun document d'archive ne fait illusion à cette frustration de citoyen passif avant la lettre." (Michel Winock, 1789, l'année sans pareille, Perrin, 2004, p. 76-77). Enfin, il explique "Le procès verbaux d'interrogatoire rapportent que les paroles prêtées à Réveillon et à Henriot, selon lesquelles les ouvriers pouvaient vivre avec quinze sous par jour, avaient été pour tous un sujet d'indignation qui les avaient fait sortir dans la rue. D'autres pièces parlent de "solidarité" nécessaire entre ouvriers [idée complètement nouvelle à cette époque]. Le prix du pain est alors de quatorze sous et demi, voilà la véritable raison de l'émeute ! Par là, le mouvement appartient à la longue série des mouvements d'Ancien Régime, causés par la disette, la pénurie, la faim. Non point un mouvement de classe : nulle récrimination contre les "patrons"; rien que de la fureur contre deux personnes censées avoir tenu des propos scandaleux, provoquants, injuriant la misère du peuple. "Sire, c'est à la cherté du pain qu'il faut attribuer nos derniers malheurs", écrivait peu après l'auteur du pamphlet Lettre au roi. Et le libraire Hardy, bon observateur des agitations qui parcourent sa ville, nous confirme dans son Journal que les assiégeants de la maison Réveillon réclamaient la diminution du prix du pain." (Michel Winock, 1789, l'année sans pareille, Perrin, 2004, p. 79). Il y a bien une inspiration révolutionnaire dans cet épisode sanglant de notre histoire de France, même si dans le fond il ressemble à beaucoup de manifestations d'Ancien Régime.

 

A défaut de retenir la "journée des Tuiles" de Grenoble, les parlementaires de 1880 auraient été plus avisés de choisir le 28 avril plutôt que le 14 juillet pour commémorer la soit-disante lutte du peuple pour la liberté contre l’absolutisme et la royauté. Il est vrai que la Bastille fut pillé par un peuple voulant trouver des munitions pour leurs fusils afin de s’opposer à l’armée royale stationnée dans la ville, à la suite du renvoi du populaire Necker. Il y a donc une contestation vis-à-vis de l’autorité du roi et une volonté de changement, mais il n’y a pas la prétention de détruire la monarchie. En dehors de la symbolique que représente la prison d’Etat, nos politiciens du début de la IIIème République souhaitaient-ils vraiment offrir au peuple une fête de la liberté ? Pourquoi a-t-on désigné la prise de la Bastille comme le symbole du patriotisme français ? En réalité, ce n'est aucunement la prise de la Bastille que l'on voulait célébrer ...

drapeau-france.gifL'établissement de la fête nationale le 14 juillet, en référence à la Fête de la Fédération
 

Si aujourd’hui, la date du 14 juillet comme fête nationale fait l’unanimité, ce n’était pas le cas lors des débats de 1880, avant de l’inscrire sur notre calendrier. Le premier citoyen à songer commémorer le 14 juillet 1789 est un certain Fleury-Lescot, maire de Paris à la fin du XVIIIème siècle. Réputé pour être un sanguinaire, il aimait démontrer qu’il était révolutionnaire en faisant fonctionner la guillotine à plein régime, reprochant même à Robespierre que l’invention de Guillotin ne fut pas utilisée assez souvent dans la capitale. Le 26 messidor de l’an II, c’est-à-dire le 14 juillet 1794, il prononça un discours : « Salut au 14 juillet ! Salut au jour à jamais mémorable, où le peuple de Paris a cimenté de son sang la première pierre de la liberté publique en reversant la Bastille ! […] Salut à vous tous qui avez concouru ce jour-là par votre énergie à renverser le despotisme, dans un combat qui lui a été livré ! ». Visiblement, Fleury-Lescot avait un sacré problème de mémoire puisqu’il ignore (volontairement ?) le soulèvement du 28 avril dans la capitale. Dès la fin du XVIIIème siècle, des politiciens parisiens prenaient déjà la chute de la Bastille à leur compte en falsifiaient l’histoire. En revanche, Fleury-Lescot tout comme d’autres ne mentionnait jamais les révoltes populaires qui ont été historiquement authentifiées comme révolutionnaires et contre l’absolutisme. Mais sans doute qu’il préférait évoquer un événement où il était présent. Et certes, le sang a coulé lors de la chute de la Bastille, mais des statistiques établies sous le contrôle de La Fayette font état de 83 morts dans les deux camps, de 19 veuves et de 5 orphelins. Rien à voir avec les quelques centaines de morts survenues à Grenoble le 7 juin 1788 et à Paris le 28 avril 1789. Bien-sûr, les participants de cet événement s’opposaient à l’absolutisme, mais des témoignages comme celui de l’horloger Jean Baptiste Humbert ont démontré que la foule se composait de nombreux curieux se contentant de suivre, conformément à l’effet de masse. Ceci explique pourquoi, parmi les dizaines de milliers de personnes, le nombre de tués n’a pas atteint la centaine alors que beaucoup d’entre eux furent armés. En réalité, au moment où Fleury-Lescot prononçait son discours, il n’y avait pas de commémoration en l’honneur de la prise de la Bastille. En revanche, il y avait la Fête de la Fédération. En effet, le 14 juillet 1790 a lieu la première édition d’une immense fête regroupant les citoyens de toutes les classes sociales à travers le pays. A ce moment, on ne parlait même pas d’assimiler cet événement à la chute de la Bastille. Peut-être que des Parisiens qui ont participé à l’événement du 14 juillet 1789 faisaient cette assimilation à l’exemple du maire de Paris Fleury-Lescot, mais les provinciaux n’y pensaient certainement pas. Il est même fort improbable que l’agriculteur ou l’artisan de campagne connaissait l’existence et l’importance d’une forteresse servant à abriter quelques nobles et bourgeois ou étant utilisée pour stocker de l’armement. Il n’était donc pas dans l’esprit des provinciaux de rendre hommage à un événement dont ils ont juste entendu parler et n’ayant eu qu’un impact limité à la capitale. Par ailleurs, il ne faut pas oublier que des événements similaires, voire même plus importants, se déroulaient un peu partout dans le royaume. La chute de la Bastille n’était donc qu’un mouvement de révolte parmi tant d’autres. Cependant, après l’accession au pouvoir de Napoléon Ier, ce dernier supprima la Fête de la Fédération.

Durant plusieurs générations, il n’y avait plus de commémoration populaire. Il fallut attendre la IIIème République pour que l’on envisagea à fixer un jour de mémoire pour se souvenir des patriotes qui ont œuvré pour l’obtention des libertés acquises par le peuple. On voulait rendre hommage à tous ceux qui ont combattu le despotisme, ainsi que les rédacteurs de la Déclaration des droits de l’homme du 26 août 1789. Mais ce projet de commémoration était envisagé à une époque où la France avait subi une humiliation en 1871 avec la perte de l’Alsace-Lorraine. Il fallait donc ne pas oublier d’inclure l’armée dans cette fête nationale, notamment en la faisant parader au Bois de Boulogne afin que la population de Paris puisse venir la saluer, en mêlant sentiment nationaliste et volonté de vengeance vis-à-vis de l’Allemagne prussienne. Il faut donc une célébration populaire festive, dans laquelle on pourrait saluer l’armée. En 1880, les politiciens réfléchirent à plusieurs dates. Tout d’abord, on pensait au 4 août, date correspondant à la suppression des privilèges (1789). Cette idée était séduisante puisque l’événement symbolise l’émancipation populaire selon la propagande républicaine. Puis on réfléchissait à propos du 21 septembre, c’est-à-dire le jour de l’abolition de la royauté (1792). Cette dernière posait problème pour deux raisons. Tout d’abord, elle était peu compatible avec l’esprit révolutionnaire puisqu’il ne faut oublier que, pendant deux ans, Louis XVI n’était plus « roi de France » mais « roi des [citoyens] Français » à la suite des insurrections précédant 1792. Etablir une commémoration à partir du 21 septembre, c’est sous-évaluer les évènements avant 1792. Deuxièmement, les institutions républicaines comprenaient encore de nombreux monarchistes à cette époque, désireux d’abattre la jeune République française. Prendre le 21 septembre aurait engendré une opposition farouche des monarchistes qui ne pourraient tolérer ce projet, et ainsi accroître les tensions entre ces derniers et les républicains. Puis un troisième projet de fête nationale émergea, celui du 14 juillet. Cette idée vint du parisien Benjamin Raspail, député de la Seine, qui voulait remettre en place la grande Fête de la Fédération comme en 1790, non pour faire référence à la prise de la Bastille. Cependant, plusieurs politiciens qui s’accordèrent avec le souhait de Raspail firent l’amalgame avec la prise de la Bastille, tout comme Fleury-Lescot un siècle auparavant. Parmi eux, le sénateur lettré Victor Hugo qui assimile la Bastille au despotisme. S’adressant à ses collègues sénateurs, il déclare : « Le 14 juillet 1790 fut plus qu’une fête des Ordres fédérés, ce fut une fête humaine, universelle, qui célébrait la chute de notre Bastille, mais aussi de toutes les Bastilles à travers le vaste monde […] Notre 14 juillet doit marquer la fin de tous les esclavages, la volonté des humains de vivre libre. Pour l’univers entier, le 14 juillet sera un mythe autour duquel les peuples se rassembleront. ». Mais quelle prison redoutable que fut la Bastille ! Nous verrons un peu plus tard dans cet article à quel point les conditions de vie des prisonniers étaient misérables … En revanche, Victor Hugo a bien fait de parler de mythe, étant donné que le mythe correspond à une petite partie de vérité pour une grande partie d’inventions. Quoi qu’il en soit, le choix fut fixé. La loi est votée le 6 juillet 1880. Une semaine plus tard à Longchamp, plus précisément dans le Bois de Boulogne, les Parisiens applaudissaient les soldats qui paradaient, mais sans vraiment connaître les raisons de cette manifestation. Puis des bals des rues sont organisés. C’est un mouvement populaire qui s’enclenche à l’image du 14 juillet 1790, et ce n’est pas la prise de la Bastille qui fut fêtée par le Français moyen. La chute de la Bastille comme fête nationale s’établira au fil des temps et à cause de l’amalgame avec la Fête de la Fédération, surpassant cette dernière dans la mémoire populaire. La loi votée, la première commémoration célébrée, le mythe en marche, mais c’est une erreur de croire que ce fut l’union nationale. Certains vinrent un complot maçonnique dans cette fête, étant donné que Raspail était franc-maçon. Le journal La Croix titrèrent « La folie du 14 juillet ». D’autres, conservateurs, s’indignèrent et crièrent à la « voyoucratie historique ». Quoi qu’il en soit, est-il approprié de montrer la Bastille comme le symbolise du despotisme ?

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La prison de la Bastille, symbole du despotisme ?

Il faut bien avouer que c’est attirant pour un républicain de considérer la Bastille comme le symbole du despotisme, car les quelques prisonniers sont majoritairement des opposants au roi, c’est-à-dire des comploteurs et des rebelles à l’autorité royale, ainsi que quelques grands escrocs. Cependant, si on veut vraiment montrer l’expression du despotisme en France, la prison d’Etat est le plus mauvais exemple puisque les prisonniers avaient des conditions de vie que beaucoup de gens de l’époque pourraient envier. En effet, on peut même affirmer sans hésitation que les habitants de nos établissements pénitentiaires surpeuplés vivent dans des situations plus déplorables que ceux de la Bastille. Toutefois, s’il est injuste que nos PDG, politiciens, VIP ou autres escrocs surmédiatisés et corrompus bénéficient d’avantages locatifs et alimentaires, il y avait aussi des privilégiés durant l’Ancien Régime et qui étaient enfermés… à la Bastille ! D’ailleurs, lorsque nous étudions les textes des hommes ayant séjourné dans la forteresse, il est très rare d’y constater des cas de maltraitance. En deux siècles, nous ne recensons qu’une trentaine d’exécutions. Parmi ces condamnés à mort, seulement un seul fut supplicié dans la prison parisienne. Il s’agissait du maréchal de Biron sous le règne d’Henri IV. Les jugements étaient rendus au nom du roi, à l’exception des juridictions ecclésiastiques et seigneuriales. Mais les juges étaient soumis à l’autorité royale et n’avaient guère d’indépendance (Ceci-dit, c’est toujours le cas aujourd’hui sous notre république dîte "démocratique"). La consultation des registres d’écrou de la Bastille et conservée à la Bibliothèque de l'Arsenal fournit avec précision l’identité des prisonniers et les motifs. La seule exception concerne le Masque de Fer, mais n’entrons pas dans un hors sujet. Selon ces mêmes documents, il entrait une moyenne de 25 à 30 prisonniers par an, soit annuellement près de 40 sous le règne de Louis XIV, 43 sous Louis XV et 19 sous Louis XVI. Et n’oublions pas que la forteresse ne pouvait contenir que 42 détenus logés séparément. En réalité, près d’un enfermé sur deux sortait de prison au bout de six mois, et un sur quatre était transféré dans une maison d’arrêt. Quant au nombre des décès et des suicides, il n’a jamais excédé les 1% du règne de Louis XV jusqu’au 14 juillet 1789. Le taux de mortalité était largement moins élevé que dans nos prisons actuelles. Et ce faible chiffre n’est même pas comparable au nombre de guillotinés lors de la Révolution Française. La vie d’un détenu à la Bastille était donc beaucoup plus enviable que celle d’une centrale contemporaine. Par ailleurs, il faut mettre un terme à un mythe. Aucune source n’indique que les embastillés étaient enterrés vivants. De plus, leur alimentation et habillement n’ont rien à voir avec ceux d’un galérien. Parmi les témoignages de prisonniers, celui du prisonnier Latude est très intéressant. En effet, ce dernier rejetait les grâces de libérations. En cherchant les raisons de son refus, on découvre que celui-ci ne se plaignait pas des conditions de vie. Il explique notamment qu’il avait refusé une culotte de soie confectionnée par un tailleur réputé car la coupe ne lui convenait pas. Une autre fois, il se permettait d’écrire au gouverneur afin de se plaindre que la volaille qu’on lui servait n’était pas assez entrelardée. Un autre pensionnaire, le cardinal de Rohan, gardait sa vaisselle d’argent avec lui. Sur 279 personnes embastillées pendant les quinze dernières années de l'Ancien Régime, 38 ont bénéficié d'une ordonnance de non-lieu. Les victimes d'une erreur judiciaire étaient largement indemnisées. N'oublions pas que le célèbre Voltaire avait reçu une pension de 1 200 livres après sa sortie de prison. Bien-sûr, tous les prisonniers n’étaient pas aussi bien traités, mais leurs conditions de vie demeuraient convenables. Lorsque les détenus, au nombre de sept, furent « libérés » le 14 juillet 1789 par le peuple, ce n’est pas sûr qu’ils comprenaient vraiment ce qu'il se passait. Parmi ceux qui seront libérés le 14 juillet, il y avait quatre faussaires qui se perdirent dans la foule. Jean Béchade, Bernard Laroche, Jean La Corrège et Jean-Antoine Pujade avaient arnaqué deux banquiers parisiens. Ils furent remis en prison le lendemain. Le plus ancien des détenus, Auguste-Claude Tavernier, avait été condamné pour avoir menacé le roi Louis XV en 1759. Un autre, le comte Jacques-François Xavier de Whyte de Malleville, était fou et on ne sait pas ce qu’il faisait à la Bastille, sa famille avait demandé son enfermement. Le 15 juillet, Tavernier et de Whyte furent transférés à Charenton. Ce dernier occupera la cellule du marquis de Sade. Enfin, le dernier détenu était le comte de Soulages, installé à la demande de sa famille à la suite d'"actes monstrueux" pour éviter les rigueurs de l'asile psychiatrique. Il s'agissait d'un obsédé sexuel. Enfin, n'oublions pas que la démolition de la Bastille était décidée depuis longtemps, car son entretien devenait trop coûteux. Le donjon de Vincennes,  le succursale de la bastille, fut fermé en 1784, faute de prisonniers. On dressa même le plan d'une place Louis XVI à l'emplacement de la Bastille. Cette prison n'était donc pas aussi importante que le mythe la présente.

 

Il y a plusieurs choses à dire en conclusion. Tout d'abord, les premiers insurgés qui se sont réunis à la Bastille n'ont jamais cherché à abattre la forteresse pour faire tomber un symbole du despotisme, mais parce qu'ils cherchaient des munitions afin d'équiper les 30 000 fusils qu'ils ont pris aux Invalides. Les révoltés s'opposaient au renvoi du très populaire Necker, donc à une décision du roi (tout en criant "Vive le Roi !"), et prirent les armes à cette occasion. Dès le 12 juillet, ils voulaient combattre les 3 000 soldats stationnés à la place Louis XV (la Concorde) et fouillèrent en vain une bonne partie de la capitale. Alors ils se rendirent à la place forte afin d'obtenir ce qu'ils souhaitaient auprès d'un gouverneur effrayé et ne sachant que faire. Mais en étudiant avec une certaine précision les évènements survenues du 12 au 14 juillet 1789 par l'intermédiaire de quelques sources de l'époque, nous nous sommes aperçus que la réalité est bien différente du mythe populaire. Et cet épisode n'est certainement pas le plus sanglant de la fin des années 1780. Pour preuve, nous avons cité deux évènements qui eurent davantage d'impacts dans notre pays, mais qui sont aujourd'hui oubliés des Français, à commencé par les politiciens qui établirent le 14 juillet comme fête nationale en 1880. Néanmoins, nous avons constaté que ces derniers souhaitaient pas prioritairement faire référence à la chute de la Bastille mais à la Fête de la Fédération, dont la première édition eut lieu le 14 juillet 1790 et qui fut supprimée par Napoléon durant le Consulat. Cependant, quelques politiciens et littéraires assimilèrent les deux évènements en mettant en avant la prise de la forteresse du Faubourg Saint-Antoine, engendrant ainsi le mythe républicain qui perdure encore aujourd'hui. Pourtant, même s'il est séduisant de faire de la Bastille le symbole de la monarchie absolue, nous avons constaté que cette considération n'était pas appropriée. Il s'agissait avant tout d'une prison pour gens aisés, avec des détenus qui bénéficiaient de très bonnes conditions de vie, et servait régulièrement d'entrepôt. 

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29 juin 2009 1 29 /06 /juin /2009 23:15

« C’est Christophe Colomb en 1492 ! » Voici la réponse d’un professeur à un élève lorsque l’un d’eux lui demanda « Qui est-ce qui a découvert l’Amérique ? » Et si un ou plusieurs explorateurs avaient marché sur le « Nouveau Monde » avant le navigateur de Gênes ? Et si une ou plusieurs civilisations eurasiatiques connaissaient déjà ce continent avant l’Europe chrétienne ? Il est temps de parcourir le temps à la recherche d’indices, permettant de prouver que Christophe est loin d’être le premier à avoir découvert l’Amérique …

 

Les expéditions Vikings

Au IXème siècle, les Vikings étaient établis dans les Iles Britanniques ainsi que sur les côtes de Francie. En 870, des Norvégiens installés en Ecosse, en Irlande ou fuyant leur pays soumis par le chef de guerre Harald-les-beaux-cheveux, vont se lancer dans la colonisation de l'Islande.

Ce n'est que la première étape d'un long mouvement migratoire vers l'ouest, jusqu'en Amérique. Aux alentours de l'an 900, un dénommé Gunnbjörn, déporté vers l'ouest par les vents, aperçoit un groupe d'îles inconnues au-delà de l'Islande. Il leur donne le nom de "Rochers de Gunnbjörn", mais n'y aborde pas. La nouvelle de cette découverte se répand et le navigateur fait des émules. En 978, Snaebjörn Galti tente de rejoindre ces "Rochers". C'est un cuisant échec, dont la saga Landnamabok se souvient. Vers 980, Erik le Rouge (Eirikr Thorvaldsson de son vrai nom),banni d'Islande à la suite d'une sombre affaire (criminelle), se met à sontour en quête des mystérieux îlots. Ayant atteint le Groenland (le "pays verts"), il passe environ trois ans à en reconnaître les fjords du sud-ouest. Par la suite, il revient dans son pays pour chercher des hommes tentés par la colonisation de ces nouvelles terres. Vers 985-986, Eric repart à la tête d'une flotte de 25 navires sur lesquels embarquent 800 personnes. Plusieurs têtes de bétail accompagnent ces Islandais d'une installation définitive. La traversée de l'Atlantique s'avéra difficile puisque 11 vaisseaux n'atteindront pas cette destination.
Un premier établissement s'est implanté autour de l'actuelle Julianehaab, dans l'Eystribyggdh. Une seconde colonie est créé plus à l'ouest, dans le Vestribyggdh. Erik plante son campement à Brattahild, à l'extrémité inférieure du "fjord d'Eric". Par la suite, plusieurs comptoirs sont fondés à proximité de la haute mer et au fond des fjords. A partir du XIème siècle, même des églises sont bâties. Les premières colonies compteront quelques milliers d'habitants regroupés dans la partie méridionale de l'île. Ils y vivent principalement d'élevage laitier de pêche. Ils y font du commerce, notamment de cordes, d'ivoire de morse ou de narval, d'huile ou encore d'ours blancs. En revanche, on ne sait pas quand les Vikings groenlandais rencontrèrent les Inuits, c'est-à-dire les Eskimos locaux. Certains chercheurs comme l'anthropologue Vilhjalmur pensent qu'il y a eut des croisements ethniques, ce qui n'est pas impossible.
Après l'installation des premières colonies, les Vikings organisèrent plusieurs expéditions afin de découvrir le "Nouveau Monde". La première fut réalisée sous les ordres d'un certain Bjarni Herjolfsson, fils de Herjolfr. Pendant ce cours voyage d'à peine plus d'un an, Bjarni est entraîné vers des côtes encore inconnues, à l'ouest-sud-ouest. Cependant, il ne se pose pas vers cet endroit, certainement par peur de l'inconnue. Alors il regagne le "fjord d'Éric" et fait part de ses observations. Vers l'an 1000, Leif Ericson (de son vrai nom Leifr Eiriksson), fils d'Erik le Rouge, part réaliser l'itinéraire de Bjarni avec 35 hommes sous ses ordres. Cependant, il fait le sens inverse de celui-ci de Bjarni. Il effectue la même description que celui-ci de son prédécesseur et constate la présence de grands glaciers. Alors il baptise cet endroit Helluland, que l'on peut traduire par le "Pays de la Pierre plate". Leif poursuit son expédition le long des côtes et découvre de vastes étendues de forêts. Il appellera ce lieu Markland, c'est-à-dire le "Pays des Forêts". Deux jours plus tard, il constate l'existence d'une île herbacée et va y accoster. Il continue ensuite son voyage d'étude et aborde un territoire localisé au-delà du détroit. Puis il longe une rivière et s'arrête près d'une lagune. Avec ses hommes, il bâtit un petit campement dans un lieu baptisé Leifsbudhir, c'est-à-dire les "Cabanes de Leifr". Cette région avait la particularité d'abriter de nombreuses vignes. Alors Leif Ericson nomma cet endroit Vinland, que nous pouvons traduire par "Pays du vin". Enfin, il revient au Groenland après une analyse fructueuse, mais aussi avec des ressources en bois et en vin. On peut même se demander si le principal objectif des expéditions était finalement la trouvaille de ressources afin de développer les activités économiques locales des colonies. Fasciné par les exploits de son frère, Thorvald (ou
Thorvaldr) décide aussi de partir à la recherche de nouvelles terres. Il prend 30 personnes sous ses ordres puis organise une expédition qui durera un an. Il traverse Markland puis passe un cap qu'il nomme Kjalarnes, c'est-à-dire "Cap de la Quille". Cependant, il tombe sur une tribu locale que les Vikings appellent "Skaerlings". Thorvald est mortellement blessé par une flèche et est enterré sur place. Profondément attristé par la mort de son frère, le jeune Thorsteinn entreprend de ramener son corps pour lui donner une sépulture chrétienne. En effet, si Erik le Rouge éait païen, ses fils étaient chrétiens. Il prend 25 hommes avec lui, mais la tempête l'empêcha de mener à bien son projet.
Par la suite, deux autres expéditions eurent lieu. L'une d'entre elle fut organisé par un riche islandais émigré au Groenland du nom de Thorfinn Karlsefni. Ce dernier avait de grandes ambitions et souhaitait notamment coloniser le Vinland. Pour parvenir à ses fins, il prend trois grands vaisseaux avec 150 hommes et du bétail. De plus, Leif Ericson accepte de prêter ses cabanes à l'aventurier. Thorfinn Karlsefni traverse Helluland, Markland, puis passe Kjalarnes et s'installe à Leifsbudhir. Cependant, lui et ses hommes se sont attaquer par des locaux "Skaerlings". Ces guerriers gênent beaucoup les colons, si bien qu'ils retournèrent au Groenland.
La dernière aventure est celle de la fille d'Erik le Rouge, appelée Freydis. Elle voulut renouveler l'expérience de Thorfinn et se rendit aux cabanes. Cependant, sa cruauté et les querelles qui animèrent son équipage firent échouer la colonisation. Par la suite, personne ne songea, semble-t-il, à regagner Leifsbudhir.
Il faut savoir que ces histoires proviennent de récits épiques mélangeants réalité et fiction. Parmi ces nombreuses sagas, nous pouvons citer la Saga d'Éric le Rouge, l'Islandingabok, le Landnamabok,  la Saga des Groenlandais, le Dit des Groenlandais. Par ailleurs, ils ont été rédigés environ trois siècles après les évènements décrits. Ces écrits contiennent sans doute des exagérations et des épisodes mythologiques. On y rencontre divers monstres, des personnages un peu trop héroïques et une Freydis un peu trop cruelle pour qu'on puisse les considérer comme des sources historiques fiables. Par ailleurs, il n'est pas impossible que des personnages ou des expéditions ont été inventées de toutes pièces. Malgré tout, p
lusieurs noms de lieux apparaissent, dont les principaux sont l'Helluland, le Markland et le Vinland. Des chercheurs ont tenté de retrouver ces terres en se fondant sur les descriptions topographiques, botaniques, zoologiques, météorologiques, climatiques et sur des données maritimes. Ils ont conclu que ces territoires étaient respectivement la Terre de Baffin, le Labrador et un endroit situé très approximativement entre la Nouvelle-Angleterre, la Nouvelle-Écosse et la baie du Saint-Laurent. Ce territoire correspondrait donc à l'Amérique du Nord.

Les preuves archéologiques doivent permettre de savoir si les écrits contiennent une part de réalité. Sur ce point, les trouvailles ne manquent pas. Un site va définitivement abattre le mythe de la découverte de l'Amérique par Colomb : le site de Anse-aux-Meadows sur la rive sud du détroit de Belle-Isle, sur l'île de Terre Neuve. Un local, George Decker découvrit plusieurs bosses et de crêtes recouvertes d'herbe, rappelant des ruines d'anciennes maisons. En 1960, les chercheurs Norvégiens Helge et Anne Stine Ingstad y constatent l'emplacement d'une colonie comportant des restes d'édifices de type scandinave (The Viking Discovery of America: The Excavation of a Norse Settlement in L'Anse Aux Meadows, Newfoundland, Checkmark Books, 2001). Après cette trouvaille exceptionnelle, d'autres recherche vont s'y succéder : le Dr William Taylor, indianiste du Musée National du Canada ; plusieurs archéologues Islandais et Suédois, dont un certain Kristjan Eldjarn, le futur président de la République d'Islande. Par la suite, une structure de 16 X 20 mètres fut retrouvée sur la rive Est d'une rivière provenant d'une lagune intérieure, le Black Duck Pond. Elle est identique à celles construites habituellement par les Vikings. A l'Ouest de cette même rive, une forge a été découverte avec une fosse contenant du charbon de bois. Le chercheur Rolf Pétré retrouva des cendres de charbon de bois, ainsi qu'un petit morceau de cuivre. Ce morceau de cuivre a été fondu selon une technique étrangère aux locaux de l'époque. Par ailleurs, l'analyse du charbon a été effectuée avec du Carbone 14. Ce charbon daterait des environs de l'an 1000. Tous les objets retrouvés tels que des clous de fer et une lampe prouvent une origine Viking. Enfin, une petite couronne en pierre ollaire a été retrouvée. Elle sert à filer la laine, alors que ni les Eskimos et ni les Indiens ne travaillaient la laine.

A moins d'être particulièrement borné, on ne peut que constater que le site de l'Anse-aux-Meadows fut occupé par les Vikings aux environs de l'an mille. Mais certains préféraient croire qu'à peine 20 ans après l'arrivée des Vikings au Groenland, des Indiens très ingénieux ont imité à la perfection les usages de ceux-ci, quitte à oublier soudainement leur propre culture, puis il se sont contentés de faire l'"expérience" à cet endroit précis, à cette époque précise et n'en tirant aucune leçon pour l'avenir. Malheureusement, même certains "grands intellectuels" n'admettent pas cette réalité qu'est la venue des Vikings en Amérique, et préfère maintenir que Colomb a réellement découvert le "Nouveau Monde". Je peux citer Régis Boyer, professeur à l'université Paris-Sorbonne, qui affirme que " il est imprudent d'affirmer que les Islandais du Groenland ont découvert l'Amérique du Nord". Enfin, finissons par le Groenland qui a subit une occupation scandinave importante. A la suite de diverses prospections, on a dénombré : environ 190 fermes, 12 églises et deux monastères, pour la région d'Eystribyggdh ; 9O fermes et 4 églises dans le Vestribyggdh. A Igaliko (anciennement Gardhar), on peut observer les restes d'une cathédrale. la colonie de Brattahild, où Éric le Rouge s'installa, a été identifiée et correspond à l'actuel Kaksiarsuk. Le "Fjord d'Éric"possède actuellement le nom de Tunidliarfik. Au Musée national de Copenhague, on peut observer une pierre runique qui fut retrouvée en 1824 par un Eskimo à Upernivik, c'est-à-dire sur l'île de Kingigtorssuaq. Ces preuves témoignent de la réalité des expéditions vikings menées vers le nord du Groenland.
Si les Vikings ont bel et bien posé les pieds en Amérique, on peut malgré tout se demander si une civilisation eurasiatique encore plus ancienne a découvert ce continent. Deux grands mystères demeurent, ceux des Romains et des Phéniciens
...

 

Une présence romaine ?

 

Grâce à quelques minces découvertes, nous pouvons quasiment affirmer que les Romains avaient atteint les côtes américaines. Tout d’abord, une tête d'homme barbu portant une sorte de chapeau pointu fut découverte en 1933 dans une tombe précolombienne de Tecaxic-Calixtlahuaca, située dans la vallée de Toluca (à environ 65 km de Mexico). Appelée « la tête de Tecaxic-Calixtlahuaca », cette probable figurine en terre cuite possédait un style romain. Aucune hypothèse expliquant sa présence sur le site n'a encore été confirmée. Autre trouvaille, au cours de fouilles archéologiques dans la villa de l'éphèbe à Pompéi, les chercheurs repèrent une peinture murale représentant un fruit ayant l'aspect de l'ananas (Wilhelmina Mary F, The Natural History of Pompeii: A Systematic Survey, p 81). Cette œuvre d'art est aujourd’hui conservée au musée archéologique de Naples. Cependant, il ne faut pas oublier que quelques fruits ont un aspect extrêmement proche de l'ananas, tels que le sagoutier indien et le cycas d’Afrique. Mais en 1982, une découverte va appuyer l’hypothèse de contacts entre les Romains et les civilisations précolombiennes antiques. En effet, l'épave d'une galère romaine contenant de nombreuses amphores dans sa soute fut découverte dans le fond de la Baie de Guanabara, au large du Brésil (Science et Vie, n° 785, Février 1983, p. 68). La seule supposition qui pourrait contredire cette théorie de contact avec l’Amérique du Sud serait que la galère ait dévié de sa trajectoire à la suite d’une tempête.


Des Phéniciens en Amérique ?
 
En 1872, près de Rio de Janiero, une dalle gravée aurait été découverte et porterait une écriture d'origine méditerrannéenne.  Le 11 novembre de cette même année, le vicomte de Sapuacahy, également président de l'Institut Historique de Rio de Janeiro, reçoit un courrier évoquant la découverte de la dalle dans une plantation de Paraiba (qui ne sera jamais retrouvée), contenant une étrange inscription dont la copie est jointe. Quelques érudits croient reconnaître dans l'inscription recopiée l'écriture phénicienne. Cependant, les chercheurs d'Amérique du Sud ne sont pas des connaisseurs de la civilisation phénicienne. Alors ils font appel au Français Ernest Renan, auteur de la Vie de Jésus et spécialiste des civilisations mésopotamiennes. Renan déclare que cette inscription est un faux, mais après avoir effectuée une traduction entièrement erronée. par la suite, la controverse s'installe entre les érudits européens. Il ne faut pas oublier que l'écriture phénicienne était quasiment inconnu à l'époque de la supposée découverte. Ce détail ferait pencher pour l'authenticité du texte, mais la disparition de la pierre demeure un argument majeur pour les sceptiques.
En 1967, le professeur Cyrus Gordon reprend le texte afin de le retraduire. Il est spécialiste des langues anciennes et est directeur du département des études méditerranéennes de l'université de Brandeis (Massachusetts). Voici la traduction française du texte de la pierre :
"Nous sommes des Cananéens sidoniens de la cité du roi marchand. Nous avons été jetés sur cette île lointaine, une terre de montagnes. Nous avons sacrifié un jeune aux dieux et aux déesses dans la dix-neuvième année de notre puissant roi Hiram et nous avons embarqué d'Ezion Geber dans la mer Rouge. Nous avons voyagé avec dix bateaux et fait le tour de l'Afrique par mer pendant deux ans. Puis nous avons été séparés par la main de Baal, et nous ne sommes plus avec nos compagnons. ainsi, nous sommes venus ici, douze hommes et trois femmes, dans "l'île de fer". Suis-je, moi l'amiral, un homme qui prendrait la fuite ? Non ! Puissent les dieux et déesses célestes nous bien favoriser !"
Gordon affirme que l'inscription de Paraiba ne peut être un faux. Il explique que le roi phénicien mentionné est Hiram III (552-532 avant Jésus Christ), et que l'inscription date de -531. Il ajoute que le contrôle de Gibraltar par Carthage explique le contour de l'Afrique par l'Est, à partir de la Mer Rouge. Quant à "l'île de fer", il s'agirait du Brésil, territoire où ce type de métal est abondant. De plus, l'évocation de la "main de Baal" peut avoir une signification particulière puisque cette divinité est parfois associé à l'orage et la tempête qui intervient dans les affaires des hommes. Par ailleurs, l'expression "jetés sur cette île lointaine" ainsi que le faible nombre de marins peut laisser penser que le navire à fait naufrage. Cependant, dans un pays bois comme le Brésil, les navigateurs phéniciens auraient pu reconstruire un bâteau et repartir. Malgré tout, il ne faut pas oublier que ce territoire est parcouru par les alizés. Ces vents soufflent de l'Afrique jusqu'en Amérique et facilitent le voyage aller. Les navires antiques sont dépourvus de gouvernail d'étambot (invention européenne du XIIème siècle) et ne pouvaient lutter contre les puissants vents contraires. On peut donc présumer que ces marins ont gravé cette dalle car ils sont restés prisonniers sur le continent où ils avaient échoué.

Ce n'est donc pas l'Europe Chrétienne qui a découverte l'Amérique par l'intermédiaire Christophe Colomb. Grâce à quelques écrits et à plusieurs trouvailles archéologiques, on sait que les Vikings se sont installés sur le "Nouveau Monde", et cela dès la fin du Xème siècle. Malgré tout, nos "intellectuels" préfèrent affirmer que ce continent n'a été découvert qu'en 1492, mais pour quelle raison ? La réponse est simple. Il est toujours mieux de dire que c'est un bon chrétien civilisé qui a réalisé cette trouvaille, plutôt qu'un pilleur barbare Viking comme Erik le Rouge. De plus, si ses enfants se sont convertis à la chrétienté, il ne faut pas oublier qu'Erik était païen. Malgré tout, il est vrai que l'implantation des Vikings était isolée, et les Européens de l'époque ignoraient qu'un groupe d'hommes avaient découvert de nouvelles terres au delà de l'Océan Atlantique. Ne parlons pas de 1492 comme une découverte mondiale, mais d'une découverte pour l'Europe Chrétienne. Cependant, la civilisation Viking n'était peut-être pas la première européenne à poser les pieds en Amérique, puisque des Phéniciens du -VIème siècle auraient attérit sur ce territoire par accident. Même si cette hypothèse n'est pas à exclure, il n'y a que des données archéologiques qui permettraient de confirmer l'implantation d'une civilisation antique méditerranéenne. Nous avons constaté la forte probabilité de contacts entre les Romains et des peuplades d'Amérique du Sud, mais le mystère plane à propos des Phéniciens. Si un chercheur venait à prouver une présence phénicienne en Amérique, alors il réaliserait l'une des plus grandes découvertes historiques de l'Humanité.

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19 décembre 2008 5 19 /12 /décembre /2008 14:58

En 1486, à Strasbourg, deux inquisiteurs dominicains, Jacob Sprenger et Henrich Kramer, publient une oeuvre intitulée Malleus Maleficarum, en français le Marteau des Sorcières. Ce livre est en fait un manuel destiné au combat contre le démon, écrit à l'usage d'inquisiteurs et de magistrats participants à la lutte contre la sorcellerie, et qui sera responsable de la mort de plusieurs dizaines de milliers de personnes.

La sorcellerie, une nouvelle forme d'hérésie

Le sorcier est un personnage qui est capable d'obtenir des satisfactions, morales ou (et) matérielles, par des procédés magiques. Il a la possibilité de faire le bien comme le mal, et peut donc guérir ou engendrer la mort. Il est à la fois craint et respecté par les populations rurales. Cependant, dès le Xème siècle,  l'Eglise catholique voit dans le sorcier une illustration de la survie des pratiques pré-chrétiennes et païennes, telles que le druidisme, puis fut considéré comme un hérétique, possédé par le démon. L'Inquisition, tribunal religieux, est crée en 1231 pour lutter contre les hérétiques qui comprendront progressivement les sorciers et les devins. En 1270, parait un ouvrage luttant contre la sorcellerie, Summa de Officio Inquisitionis (le Traité de l'Office de l'Inquisition), et mentionne les différentes peines à infliger face aux hérétiques. Par la suite, en 1435, un procès d'une grande ampleur a lieu à Toulouse, devant le tribunal de l'Inquisition, dans lequel fut jugé 63 hommes et femmes, accusés de vouer un culte au démon. Sous la torture, ils avouent d'adorer le diable et de se rendre régulièrement à des sabbats. A partir du XVème siècle, la lutte contre la sorcellerie se développe dans toute l'Europe Occidentale et de nombreuses personnes furent victimes de procès arbitraires. Un théologien, Jean Vinetti, publie Tractatus contra demonum invocatores (Traité contre les invocations du démon) en 1450 et fait entrer la sorcellerie dans l'hérésie.
C'est à partir de la seconde moitié du XVème siècle que s'organise la répression contre la sorcellerie, et même la papauté va prendre part au combat. En 1484, le pape Innocent VIII promulgue la bulle Summis desiderantes affectibus et condamne officiellement tout acte de sorcellerie, qu'il considère comme opposante à l'Eglise. A cette occasion, il laisse le libre arbitre aux inquisiteurs afin de combattre les hérétiques. C'est donc dans un contexte troublé que le Malleus Maleficarum va s'inscrire. Sa publication aura pour objectif de guider les magistrats qui agissent au nom de la papauté.

 

Origines et publications

Le Malleus Maleficarum, connu également sous le nom de Marteau des Sorcières depuis le XVIIIème siècle, fut imprimé pour la première fois en 1486 par Peter Drach, à Bâle. Le titre de l'ouvrage se déduit uniquement de l'apologie qui précède le traité publié par le prieur du couvent dominicain de Cologne, Jakob Sprenger. Cette apologie désigne comme responsable de la rédaction un ami de Sprenger, le dominicain de Sélestat Heinrich Institoris (Kramer).
Cela contredit néanmoins plusieurs passages du traité lui-même, dans lequel on parle de deux inquisiteurs en tant que rédacteurs. L'attribution à Kramer n'est pas discutée de son vivant, alors que le rôle de Sprenger reste obscur. C'est dans l'édition de Nuremberg de 1519 qu'on trouve pour la première fois dans le titre une indication d'auteur, nommant aussi bien Institoris (mort avant 1505) que Sprenger (mort en 1495). Les éditions suivantes ne donnent pas d'auteur, les deux éditions vénitiennes de 1574 et 1576 attribuent l'ouvrage à Sprenger seul, tout comme la première édition de Francfort-sur-le-Main en 1580. Dans les éditions de la fin du XVIèmesiècle (1582, 1588 et 1600), le même imprimeur, c’est-à-dire l'éditeur Nicolaus Bassaeus, mentionne ces deux auteurs.
Mais à partir de 1580, la dernière édition (Lyon, 1669) regroupe sous le nom de Malleus Maleficarum plusieurs traités d’époques différentes. On peut citer l’inquisiteur Jean Nider (docteur en théologie au début du XVèmesiècle), le franciscain Girolamo Menghi (considéré comme le père de l’exorcisme au XVIème siècle), le théologien Jean Gerson (évêque ayant vécu de 1363 à 1429 et qui a participé à plusieurs conciles), le poète Thomas Murner (1475-1537) ou encore le dominicain Bartolomeo de Spina (proche du pape Paul III et ayant vécu entre 1475 et 1547)
. Par ailleurs, fut introduit la bulle du pape Innocent VIII Summis desiderantes affectibus du 5 décembre 1484 aux éditions du Malleus. D'une part, elle permettait le Marteau des Sorcières d’avoir un caractère d'autorité suprême. D'autre part, grâce à la publication commune, elle obtint une place considérable dans les promulgations papales concernant la sorcellerie et la magie.
Les deux auteurs du Marteau des Sorcières n'apparaissent pas dans la page de titre, mais sont donnés à la page suivante comme Iacobus Sprenger et Henricus Institoris. Jusqu'au XIXème siècle, Sprenger était considéré comme le principal auteur. Joseph Hansen avança le premier de nombreux arguments pour une attribution principale ou unique à Institoris, déterminant ainsi la direction de la recherche en langue allemande du xxesiècle. En revanche, Sprenger continue à figurer dans la littérature internationale, au moins comme co-rédacteur à part entière. Ce n'est que récemment qu'André Schnyder tenta de contredire cette attribution. Le débat sur ce sujet reste alors en suspens.


Composition de l'oeuvre

D'un point de vue formel, le Malleus Maleficarum est divisé en trois parties. La première se compose de 18 questions concernant l'origine de la sorcellerie, les rapports entre les démons et les sorcières, leurs pouvoirs et la question de la permission divine. Cette partie demeure avant tout théorique. C'est d’abord première ligne la Bible et les écrits patristiques qui servent d'autorité, ainsi que les grands théologiens médiévaux. La seconde partie se compose de deux grandes questions principales : la première, en seize chapitres, traite la question de savoir à qui le sorcier peut nuire ; la seconde, en neuf chapitres, expose les moyens de défense et de préservation face aux ensorcellements. Cette partie est étayée par l'expérience des deux auteurs-inquisiteurs dans leur pratique des procès. La troisième partie propose des instructions pour la conduite des procès de sorcellerie et traite de la compétence juridique. Elle est suivie tout d'abord par une discussion en cinq questions sur l'ouverture du procès, puis par douze questions sur son déroulement, enfin par vingt questions sur les sentences applicables en fonction des cas. Alors que, dans la première partie du Malleus, les explications théoriques sur la sorcellerie sont au premier plan, la seconde est caractérisée par un large emploi d'exemples, et la troisième est consacrée aux applications pratiques. La première partie s'adresse avant tout aux théologiens, la seconde aux prédicateur, et la troisième est en quelque sorte un manuel juridique.

Les femmes et le diable

Le Malleus Maleficarum se différencie de tous les autres ouvrages du même genre. Deux caractéristiques de l'ouvrage sont déjà indiquées dans le titre : la focalisation sur les femmes en tant que sorcières (maleficarum, au lieu de maleficorum pour sorcier), ainsi que le maléfice (maleficium) comme objet de poursuites et de condamnations. De plus, le Malleus considérait la sorcellerie comme un crimen mixti fori, en conséquence la justice spirituelle et temporelle était incitée à réprimer les sorcières avec de grandes libertés. Pour les auteurs du livre, la sorcellerie est un vaste complot démoniaque visant à détruire la chrétienté. Pour cela, le diable tente de s'appuyer sur les femmes, qui semblent donc faire l'objet d'une grande méfiance de la part de l'Eglise. Profitant de la faiblesse des femmes (misogynie ?), le diable peut les séduire et les corrompre avec une grande facilité, et peut s'unir charnellement avec elles. Ces femmes, devenues des sorcières, sèment alors le désastre dans le monde chrétien. Elles rendent les hommes impuissants et les femmes stériles, tuent les foetus dans le ventre des mères, donnent les nouveau-nés au service du diable, changent les humains en bêtes féroces, et notamment en loups-garous. Les auteurs du Malleus vont jusqu'à les rendre coupables des maladies, de la lèpre, de la cécité, d'infirmité et d'autres catastrophes. Elles déchaîneraient également les éléments, tels le tonnerre, la tempête ou la grêle. Il n'est donc étonnant de savoir que 3 personnes sur 4 envoyées au bûcher étaient des femmes.
Cependant, c'est principalement au sein du mode rural que les sorcières exercent, si on en croit le Marteau des Sorcières. En effet, le personnel médical étant quasiment absent des campagnes, les "guérisseuses" demeurent donc l'unique recours des paysans. Mais elles sont craintes puisque si elles sont capables de guérir, elles peuvent aussi amener la mort et la souffrance. D'ailleurs, les chasseurs de sorcières se répandirent durant la deuxième moitié du XVème siècle, et les personnes pratiquant la "magie" sont désignées comme démoniaques. Par ailleurs, le clergé appelait même les paysans à les dénoncer. Alors les accusations se multiplient, et lorsque des humains ou des animaux tombent malades ou décèdent subitement, ce sont les fameuses "guérisseuses" qui sont les principales responsables et accusées d'ensorcellement. Ces sorcières sont généralement des femmes isolées, d'un certain âge, et côtoyant peu de monde, et elles suscitent parfois l'imagination des ruraux qui voient en elles des démones ayant conclu un pacte avec le diable. Ainsi des centaines de bûchers sont allumés, dans le seul but d'exterminer la sorcellerie.

Procédures et conséquences du Malleus

Personne ne peut nier l’influence considérable qu’a eu le Malleus puisqu’il fera l’objet de vingt-six à vingt-huit éditions entre les années 1487 à 1669. On lui associe même le qualificatif de "Manuel de la chasse aux sorcières par excellence." Cependant, à la différence des causes où comparaissent les hérétiques, ces affaires relèvent des tribunaux civils et non de l'Inquisition, mais cela n'empêche pas certains inquisiteurs de pouvoir faire parti des magistrats. De plus, les accusés étaient rarement défendus puisque celui ou celle qui défendait l'accusé pouvait aussi passer pour un serviteur du diable. Le Marteau des Sorcières détaille la procédure d'accusation en trois étapes :
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Une série de question pour vérifier si l'accusation de sorcellerie est fondée, si l'accusée échoue à l'interrogatoire, c'est à dire, si ses accusateurs pensent qu'elle a le potentiel d'une sorcière ou qu'elle ne peut pas prouver son innocence, ils passent à l'étape suivante.
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La recherche de preuves contre la sorcière, une marque significative prouvant son lien avec le démon, une manifestation publique de son pouvoir diabolique. S'ils arrivent à trouver une preuve valide contre elle, ils passent à la dernière partie de la procédure.
-> La torture, seul moyen disponible et efficace pour avoir les aveux de la sorcière. Pour les magistrats, l'aveu est important puisque, sans lui, ils n'ont pas le droit de prononcer de condamnation. De plus, en général, les juges sont persuadés de la culpabilité des sorcières, et donc le recours à la torture fait partie de la normalité dans une procédure. Les juges font confesser à leur victime le pacte avec Satan et l'union avec le diable, le reniement de leur foi chrétienne, et leur font avouer qu'elles disposent d'une poudre destinée aux maléfices. Egalement, les magistrats demandent parfois les noms des complices puisqu'à l'époque, il était peu concevable qu'une femme ait la conscience de pouvoir agie seuls. Par ailleurs, certaines torturées en venaient même à dénoncer leurs parents où leurs amis, qui à leur tour dénoncent d'autres gens pour mettre fin à leurs souffrances. Leurs aveux leurs conduisent principalement au bûcher. Enfin, les rares accusés qui résistent au supplice sont condamnées au bannissement.
Il est impossible de donner un bilan précis sur le nombre des victimes, faute de sources. Les chiffres ne peuvent pas non plus prendre en compte les exécutions sommaires. Mais on peut situer, grâce aux archives restantes (surtout en provenance d'Allemagne), que sur 100 000 accusations relevées à cette période en Europe occidentale, 50 000 personnes furent exécutées, dont 40 000 étaient des femmes.

Les oppositions au Marteau des Sorcières

La première dissertation historique sur les procès de sorcellerie fut l'œuvre du juriste de Halle Christian Thomasius, dans son De Origine ac Progressu Processus Inquisitorii contra Sagas (1712). Il commence par définir l'image des sorcières de son époque, puis tente de prouver que "ni l'écriture sainte, ni les droits romain ou canonique, non plus que les lois des anciens Francs, n'ont su quelque chose de telles sorcières." Thomasius va même conclure : la "fable d'une secte des sorcières est apparue en Italie vers 1400" et c'est à travers la bulle Summis desiderantes affectibus que l'inquisition contre les sorcières aurait été introduite, sur l'ordre de la papauté. Le Malleus Maleficarum ne joue donc pas de rôle déterminant chez Christian Thomasius, au contraire de la bulle d'Innocent VIII de 1484 qui était inclu dans l'ouvrage.
Pour le surintendant luthérien Eberhard David Hauber, dont les Bibliotheca, acta et scripta magica (1739) jouirent d'un grand retentissement, le Malleus, dans les années trente du XVIIIème siècle, est considéré comme "ce livre, sur lequel fut fondé [...] le savoir de base concernant la magie et les procès qui furent menés sous cette accusation", et "en vertu duquel [...] quelques centaines de milliers d'hommes perdirent leur honneur, leurs biens et leur vie [...]
Peu de temps après le dernier procès européen pour sorcellerie , celui de la servante Anna Göldin, dans le canton suisse réformé de Glaris, en l'an 1782, le pasteur évangélique Johann Moriz Schwager publia un Essai d'une histoire des procès de sorcellerie (Versuch einer Geschichte der Hexenprozesse) en 1784, qu'il dédia à Joseph II, le "vainqueur de la superstition et des tyrans de la conscience." La présentation de Schwager est basée selon ses propres expériences de prédicateur concernant la superstition, qui "continue encore à nuire à la religion". Sa conception de l'histoire suit la pensée cicéronienne de l'Historia magistra : "l'histoire est une maîtresse d'enseignement pour les sages et un fouet pour les fous [...]. La superstition [...] est encore bien présente [...]. On doit donc lui opposer une histoire fidèle de la superstition et de ses funestes suites, qui agira et effraiera plus efficacement que des réfutations abstraites." Dans cette oeuvre, on y retrouve "un choix d'extraits du Marteau des Sorcières et des informations détaillées sur ce livre maudit", car "les principes qui y sont contenus ont encore pour une part leurs amis et leurs défenseurs, quoique la plupart de nos théologiens ne connaissent même plus cette source répugnante."

Le Malleus Maleficarum, manuel de chasse aux sorcières, a engendré la mort dans de nombreuses campagnes d'Europe, principalement en Allemagne, et a été approuvé officiellement par la papauté. Par ailleurs, ce livre illustre les mentalités rurales du XVème et du XVIème siècle, c'est-à-dire à la veille des remises en causes à l'encontre de l'Eglise, et à l'aube de la naissance des théories protestantes. L'Eglise s'est encore rendue responsable de crimes en voulant affirmer son autorité, et il n'est pas étonnant que celle-ci s'attire même l'hostilité d'ecclésiastiques, durant les siècles suivant, qui préféraient s'écarter de l'ordre établi plutôt que y rester. Aujourd'hui encore, la papauté ne reconnait toujours pas son erreur en ayant soutenu la chasse aux sorcières, et qui avait contribué à l'envoi au bûcher de dizaines de milliers d'innocents, par simple superstition.

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21 octobre 2008 2 21 /10 /octobre /2008 11:23

Au XIIIème siècle, Le dominicain Martin de Troppau publie Chronique des papes et des empereurs. Ce livre va faire parler de lui puisqu'il relate la vie d'une femme nommée Jeanne qui devint pape entre 855 et 858. Jusqu'au XVIème siècle, l'Eglise vit dans l'existence de la papesse un fait établi, avant de dénier toute réalité à ce personnage. A t'elle réellement existé ?

Comment la papesse Jeanne devint Jean VIII l'angélique ?

D'après les biographies médiévales, Jeanne serait née en 822 à Ingelheim, près de Mayence. A la fin de son adolescence, cette femme quitta l'Allemagne vers 845 pour aller étudier dans une université anglaise. Afin de se faire accepter dans l'établissement, elle se serait fait passer pour un homme du nom de Johannes Anglicus (Jean l'Anglais). A cette époque, les femmes ne sont pas censés étudier. Ensuite, elle s'installa à Athènes avec son amant, et consacra la suite de sa vie à l'étude de la science et de la philosophie. Elle étudia également la médecine auprès du rabbin Isaac Istraeli. Après la mort de son amant, elle quitta la Grèce en 848 pour l'Italie et s'installa dans la ville sainte, à Rome. Elle y aurait rencontré le pape de l'époque, c'est-à-dire Léon IV, et se serait rapidement liée d'amitié avec celui-ci. Elle fréquenta également les plus importantes abbayes françaises de l'époque, dont celle de Saint-Germain-des-Prés. C'est donc une femme d'un grand savoir qui se présenta devant le pape et les cardinaux. Il ne faut pas oublier qu'à cette époque, il était extrêmement rare qu'un non religieux sache lire et écrire, et les connaissances acquises étaient donc exceptionnelles et devaient certainement susciter l'admiration. Toujours déguisée en homme, elle fut ordonnée prêtre et devint rapidement cardinal. Après la mort de Léon IV, en 855, elle fut désigné pour prendre sa succession et monta sur le trône pontifical sous le nom de Jean VIII l'Angélique. Nul ne semble connaître sa véritable identité, et selon les sources, elle exerça sa charge sans le moindre problème. Cependant, en avril 858, au cours de la fête des Rogations, elle s'écroula entre la basilique Saint-Jean-de-Latran et la basilique Saint-Pierre. Elle mit alors un enfant au monde, devant un public stupéfait. Selon les sources, elle fut ensuite lapidée ou décèda en accouchant. Elle fut ensuite enterrée à la sauvette, hors des lieux sacrés, c'est-à-dire en dehors de la basilique Saint-Pierre.

Les sources mentionnant la papesse

Martin de Troppau n'est pas le seul à évoquer la papesse Jeanne, loin de là. Peu avant lui, Etienne de Bourbon, un autre dominicain, mentionnait déjà une affaire dans son oeuvre Tractatus de diversis materiis predicabilibus. Le Promptuarium exemplorum de Martin le Polonais, un autre érudit du XIIIème siècle raconta l'histoire de Jean VIII l'angélique, tout comme Jean de Mailly à travers son Traité des divers matériaux de la prédication. Enfin, Emmanuel Roïdis au XIXème siècle, puis Durrell Lawrence au XXème siècle, écrivirent chacun La papesse Jeanne. Par ailleurs, une inscription aurait été gravée à l'endroit même de l'accouchement de la papesse en ces termes: "Pierre, père des pères, publie la parturition de la papesse". En clair, cela signifie qu'une papesse avait accouché et que l'Eglise l'a certifié. Mais à partir du XVIème, c'est-à-dire à l'aube des Guerres de Religion, cette histoire va subir une opposition. Cependant, ce n'est pas les caholiques mais les protestants qui vont prendre position contre l'existence d'une femme pape avec David Blondel, en 1647. Il est suivit par le moine augustin Onofrio Panvinio en 1562, à travers sa Vitae Pontificum (Vie des papes). Par la suite, l'Eglise va aussi contredire l'histoire de Jeanne la papesse en indiquant que le pape de 855 à 858 n'était pas Jean VIII l'Angélique mais un certain Benoît III. Cependant, si on étudie la vie papale de Benoît III, on peut se rendre compte que celui-ci a curieusement des similitudes avec la papesse Jeanne.

L'énigme Benoît III


Encore aujourd'hui, l'Eglise reconnait Benoît III comme le successeur de Léon IV en 855. Cependant, il n'y a quasiment aucune source qui mentionne l'existence de ce personnage. Il est décrit comme ayant un beau physique, lui attribue une aversion pour les apparitions en public ainsi qu'une grande modération. On sait également que Benoit III a fait face à l'anti-pape Anastase III, dit le bibliothécaire, qui fut aussi nommé en 855, si on en croit l'érudit contemporain Hincmar de Reims, dans son Monumenta Germaniae Historica. Par ailleurs, Benoit III serait mort subitement le 17 avril 858 et aurait été enterré en dehors de la basilique Saint-Pierre, conformément à sa volonté, car il se serait jugé indigne de se mettre près des saints, mais sans se justifier. Tous ces faits peuvent aussi s'appliquer au règne de la papesse Jeanne. Par ailleurs, l'Eglise aurait très bien pu rebaptiser Jeanne, c'est-à-dire Jean VIII l'Angélique, en Benoît III, pour mieux dissimuler son sexe. Cependant, cette histoire racontée par de nombreux auteurs n'est pas sans anomalies.

Les anomalies de cette histoire

La thèse qui rejette l'existence de la papesse Jeanne en prétendant qu'une femme ne saurait se dissimuler si longtemps sous les habits masculins est pourtant contredite par deux faits importants : l'Eglise a admise son existence durant des siècles et d'autres femmes avaient également vécu jusqu'à leur mort, en dissimulant son sexe sous une apparence masculine. Le meilleur exemple est l'abbesse allemande Hildegarde, qui a vécu au XIème siècle et qui fut réputée pour ses écrits mystiques. Ce n'est donc pas cette thèse qui peut être retenue. Cependant, la papesse a pu être confondue par un autre pape, en 872, qui a aussi porté le nom de Jean VIII. Son existence est bien avérée. Il fut surnommé la papesse en raison de sa faiblesse éprouvée face au peuple Sarrasins, mais aussi et surtout en raison de son homosexualité supposée. Les deux personnages n'ont-ils aucun rapport l'un avec l'autre, ou une confusion s'est-elle établie entre le successeur de Léon IV et un historique pape Jean aux moeurs efféminées ? D'autres points sont à éclaircir. En effet, selon les récits, Jeanne aurait étudié dans une université anglaise, or la plus ancienne connue de cette province, c'est-à-dire celle d'Oxford, date du XIIème siècle, même si la date exacte n'est pas connue et que des traces d'enseignement existaient avant ce siècle. Par ailleurs, selon les connaissances actuelles, il n'y avait aucune école de science et de philosophie à Athènes au IXème siècle, et les grandes écoles antiques de cette ville avaient fermé depuis bien longtemps. Des énigmes sont encore à résoudre.

La vie de la papesse Jeanne est-elle un mythe ou une réalité ? Il est aujourd'hui difficile de répondre à cette question. Une chose est certaine, l'Eglise s'est mystérieusement contredite à ce sujet.

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