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14 mai 2010 5 14 /05 /mai /2010 22:26

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Depuis l'Armistice du 22 juin 1940, la France défendait sont droit à rester neutre dans la guerre. Mais la marine française préoccupait beaucoup l'Angleterre qui avait peur de la voir passer du coté Allemand. La récupération de navires modernes par les forces de l'Axe serait désastreuse pour les Anglais. En parallèle, les gaullistes tentaient de persuader les anciennes colonies françaises de rester en guerre contre l’Axe. En septembre 1940, c’est-à-dire trois mois après l'Appel du 18 juin, deux mois après la bataille de Mers el-Kébir, et un mois après le ralliement de l'Afrique Equatoriale Française (AEF), l’autoproclamé chef de la résistance Charles de Gaulle et le Premier ministre britannique Winston Churchill pensaient pouvoir prendre le contrôle politique et militaire de l'Afrique Occidentale Française (AOF) qui obéissait au Gouvernement de Vichy. Cela a engendré la Bataille de Dakar, premier acte de la guerre franco-française, et opération qui aura de lourdes conséquences sur la suite du conflit mondial.

 

Préparation difficile et compromise de l’attaque

 

Lorsqu’on lit les Mémoires de Guerre de Charles de Gaulle (Tome 1, Plon, Paris, 1954, p. 96-111) et le Mémoire sur la deuxième guerre mondiale de Winston Churchill (Tome 2 : L’heure tragique mai-décembre 1940, Partie 2 : Seuls, Plon, Paris, 1949, p. 168-189), on remarque rapidement qu’ils consacrent une place assez importante à l’expédition anglo-gaulliste de Dakar et à sa préparation. Alors qu’ils expliquent souvent leurs aventures de manière généraliste, on constate quelques détails pour cet épisode peu mentionné aujourd’hui dans les bouquins d’histoire. L’échec de cette expédition, qui fut finalement franco-française avant d’être anglo-vichyste, fut ressenti comme une désillusion pour les deux hommes, et surtout pour De Gaulle puisqu’il s’agissait de l’une des rares fois où il s’était placé à la tête de ses forces, et donc était présent sur le terrain. De plus, il accordait une place importante à l’Afrique puisqu’il voulait y établir son autorité et la faire rentrer dans la guerre le plus vite possible : « Dans les vastes étendues de l’Afrique, la France pouvait, en effet, se refaire une armée et une souveraineté [ou la sienne qu'il assimilait à celle de la France ?], en attendant que l’entrée en ligne d’alliés nouveaux, à côté des anciens, renversât la balance des forces […] Participer avec des forces et des terres françaises à la bataille d’Afrique, c’était faire rentrer dans la guerre comme un morceau de la France. » (Charles de Gaulle, Mémoires de Guerre, Tome 1, Paris, Plon, 1954, p. 91). Néanmoins, c’est avant-tout le récit de Churchill qui a retenu mon attention pour le nombre plus important de sources, même s’il s’avère peu objectif comme celui de de Gaulle.

C’est à partir du 3 août 1940 que les deux acteurs prévoyaient un projet de débarquement en Afrique Occidentale, que tenait à cœur De Gaulle. Voici ce que disait le Premier ministre anglais : « Dans la soirée du 3 août 1940, j’envoyai, des Chequers, mon approbation générale à un projet de débarquement de forces françaises libres en Afrique occidentale. Le général de Gaulle, le général de division Spears et le major Morton avaient dressé les grandes lignes d’un plan dont le but était de planter le drapeau de la France Libre en Afrique occidentale et d’occuper Dakar, afin de consolider ainsi la situation dans les colonies de l’Afrique occidentale et équatoriale en faveur du général de Gaulle et de permettre le ralliement ultérieur des colonies de l’Afrique du Nord. » (Winston Churchill, Mémoire sur la deuxième guerre mondiale, Tome 2 : L’heure tragique mai-décembre 1940, Partie 2 : Seuls, Plon, Paris, 1949, p. 169). Dakar était déjà évoqué, mais pourquoi ? Cette ville portuaire occupait une position stratégique enviable. Elle se situait au point de séparation de l’Atlantique nord et sud, en avancée face à l’Amérique latine, et sur le chemin entre l’Afrique du Sud et l’Europe. Churchill ajouta que le lendemain, les chefs d’état-major britanniques analysèrent ce plan prévu la sous-commission des plans d’opérations combinées puis rédigèrent un rapport au Cabinet de guerre. Trois éléments étaient pris en compte : « premièrement, les forces devraient être armées et réparties entre les navires de manière à pouvoir débarquer dans n’importe quel port français de l’Afrique occidentale ; deuxièmement, l’opération serait accomplie uniquement par des troupes françaises libres, sans éléments britanniques autres que les navires de transport et d’escorte ; troisièmement, l’affaire se règlerait entre Français, de sorte que les troupes débarqueraient sans rencontrer d’opposition véritable. » (Winston Churchill, Mémoire sur la deuxième guerre mondiale, Tome 2 : L’heure tragique mai-décembre 1940, Partie 2 : Seuls, Plon, Paris, 1949, p. 169). Les Anglais pensaient que l’arrivée des troupes de de Gaulle n’enclencherait pas réellement d’hostilité et que les troupes stationées sur place se rangeraient derrière l’auto-proclamé chef de la France libre. Mais ce plan initial écartait toute attaque directe de la place puisque les effectifs des troupes gaullistes étaient très faibles à cette époque (Charles de Gaulle, Mémoires de Guerre, Tome 1, Paris, Plon, 1954, p. 96-97). Il s’agissait de débarquer à Conakry une colonne ouverte par voie maritime et par les britanniques, afin que la flotte puisse progresser ensuite sur Dakar (Charles de Gaulle, Mémoires de Guerre, Tome 1, Paris, Plon, 1954, p. 97).

Une conversation sérieuse eut lieu entre de Gaulle et Churchill le 6 août 1940 à Downing Street, et les deux hommes pensaient nécessaires le principe d’une expédition sur Dakar : « Nous envisageons d’y consacrer une escadre considérable. Mais cette escadre, nous ne pourrions la laisser longtemps sur les côtes d’Afrique. La nécessité de la reprendre pour contribuer à la couverture de l’Angleterre, ainsi qu’à nos opérations en Méditerranée exige que nous fassions les choses très rapidement. » (Charles de Gaulle, Mémoires de Guerre, Tome 1, Paris, Plon, 1954, p. 97). La narration qu’en fait de Gaulle est intéressante puisqu’on y découvre les buts poursuivis par les deux acteurs, les enjeux stratégiques, mais aussi leurs personnalités. On voit aussi de sa part le souci de préparer ses lecteurs à comprendre les raisons d’échec et à réduire sa part de responsabilité (mais qui sera plus importante qu’il le prétendra, nous le verrons plus tard). Cependant, Churchill envisagea un plan d’action visant à occuper et à rallier la capitale fédérale de l’Afrique Occidentale, qui consista en une attaque directe sur la ville. Selon de Gaulle, il était prévue qu’une escadre serait envoyée à Dakar, et des parlementaires iraient alors rencontrer le gouverneur Boisson afin de choisir entre coopérer ou subir une attaque alliée (Charles de Gaulle, Mémoires de Guerre, Tome 1, Paris, Plon, 1954, p. 98). A l’issu de plusieurs réunions, de Gaulle se rend à l’évidence et oublia Conakry. Il est prêt à s’associer aux britannique dans le cadre d’une attaque directe sur Dakar. Cette place est un moyen pour le contrôle de l’Empire français demeuré presque intact après la débâcle de mai-juin 40. Le gouvernement de Vichy avait pu maintenir tant bien que mal sa souveraineté, à part le Tchad et déjà une grande partie de l’Afrique Equatoriale qui commençait à basculer chez les gaullistes. De son côté, de Gaulle voulait s’appuyer sur cette base pour "participer avec des forces et des terres françaises à la bataille d’Afrique, arracher la France à l’exil et l’installer en toute souveraineté en territoire national". Le 7 août à 23 heures, Churchill préside une réunion entre les chefs d’état-major. Il était convaincu que Dakar était le meilleur endroit pour faire débarquer les forces gaullistes, mais que l’opération devait être soutenue par les Britanniques afin d’être suffisamment nombreux pour en assurer le succès. Cependant, l’état-major se montrait hésitant : « Les chefs d’état-major soulignèrent qu’il y avait contradiction entre une politique visant à améliorer nos relations avec Vichy et l’intérêt que nous avions à mobiliser les colonies françaises contre l’Allemagne. Il soulignèrent que le mouvement du général de Gaulle risquait de nous attirer une guerre avec la France métropolitaine et ses  colonies. Si, toutefois, les renseignements envoyés par les agents de la France Libre qui se trouvaient sur place et par nos propres représentants dans la région étaient favorables, ils se déclaraient en faveur de l’opération. » (Winston Churchill, Mémoire sur la deuxième guerre mondiale, Tome 2 : L’heure tragique mai-décembre 1940, Partie 2 : Seuls, Plon, Paris, 1949, p. 170). Il faut donc convaincre.

Le 8 août 1940, Churchill tente de justifier l’importance du projet :

« Premier Ministre à général Ismay

pour Conseil des chefs d’état-major

1° Le télégramme envoyé par le gouverneur du Nigeria montre qu’il faut craindre de voir l’influence allemande s’étendre rapidement dans les colonies d’Afrique occidentale française avec la connivence ou l’appui du gouvernement de Vichy [il s’agit ici d’un mensonge puisqu’une coopération militaire entre la France et l’Allemagne n’était pas prévue à ce moment, et les Allemands ne montraient guère d’intérêts pour l’Afrique en 40, même ils s'y implantèrent progressivement]. Si nous n’agissons pas avec célérité et énergie, nous risquons de voir s’installer tout au long des côtes des bases efficaces de sous-marins, appuyées par l’aviation allemande.  Il en résultera que cette côte nous sera interdite alors que les Allemands en disposeront dans les mêmes conditions que le côte occidentale d’Europe.

[…]

3° Il paraît extrêmement important pour les intérêts britanniques que le général de Gaulle puisse s’emparer de Dakar le plus tôt possible. Si des émissaires signalent qu’il peut le faire pacifiquement, tant mieux. Si leurs rapports sont défavorables, on pourra fournir un effectif polonais et britannique convenable et tout l’appui naval nécessaire. L’opération, une fois commencée, devra être menée jusqu’au bout. De Gaulle lui donnera un caractère français et, bien entendu, en cas de succès, c’est son administration qui fonctionnera. Mais il nous faut fournir l’appoint de forces nécessaire.

4° Les chefs d’état-major prépareront un plan ayant pour objectif la conquête de Dakar. Ils considéreront comme disponibles, à cet effet : a) les troupes de de Gaulle et tous les navires français qu’on pourra réunir ; b) un détachement naval britannique assez important pour être supérieur aux navires de guerre français se trouvant dans les parages, et pour couvrir le débarquement ; c) une brigade de Polonais convenablement équipés ; d) la Royale Marine Brigade qui avait été gardée disponible pour les îles de l’Atlantique, mais qui pourrait fort bien aider d’abord à se mettre de Gaulle à terre, ou, à défaut, des commandos de sir Roger Keyes ; e) un soutien aérien convenable, fourni soit par des portes-avions, soit par des appareils opérant à partir d’une colonie britannique de l’Afrique occidentale.

[…]

6° Il n’est pas envisagé, si Dakar est pris, d’y établir des forces britanniques. L’administration du général de Gaulle sera mise en place et devra assurer sa propre subsistance, l’aide anglaise se limitant à l’envoi d’approvisionnements d’une importance modérée et, naturellement, à l’interception de toute expédition qui pourrait venir par mer de la France germanisée. Si de Gaulle ne réussissait pas à se maintenir à demeure à cause des attaques d’avions ou de troupes aéroportées, nous le rembarquerions après avoir détruit toutes les installations du port. En tout état de cause, il faudra appareiller le Richelieu, sous pavillon français, et le réparer. Les Polonais et les Belges recouvreront également leur or que le gouvernement français avait envoyé en sécurité en Afrique avant l’armistice.

[…]

8° Le cabinet se réserve d’examiner dans quelle mesure on risque une déclaration de guerre de la France et il appréciera jusqu’à quelle limite il convient de courir ce danger. » (Winston Churchill, Mémoire sur la deuxième guerre mondiale, Tome 2 : L’heure tragique mai-décembre 1940, Partie 2 : Seuls, Plon, Paris, 1949, p. 170-171).

 

churchill_1024.jpgChurchill présenta le projet au Cabinet de guerre britannique le 13 août, et ajouta que cette opération devait aller plus loin que le projet officiel, limité à une action française. Ce conseil l’approuva, mais émit quelques réserves puisqu’il craignait une déclaration de guerre de la France, une chose que le Premier ministre anglais ne croyait pas. Ce dernier s’engagea alors dans le lancement de cette opération qui reçut la dénomination de « Menace ». En parallèle, il tente de deviner la position de la France : « Il y avait de grandes chances d’atteindre ces résultats sans effusion de sang et mon instinct me disait que la France de Vichy ne déclarerait pas la guerre.  La résistance obstinée de l’Angleterre, l’état d’esprit résolu des Etats-Unis, avaient éveillé de nouveaux espoirs dans les cœurs français. Si nous gagnions, Vichy pouvait se contenter de hausser les épaules. Si nous perdions, Vichy pouvait tirer parti de sa résistance en présentant comme un acte de vertu à ses maîtres allemands. Le danger le plus grave aurait été une prolongation des combats. » (Winston Churchill, Mémoire sur la deuxième guerre mondiale, Tome 2 : L’heure tragique mai-décembre 1940, Partie 2 : Seuls, Plon, Paris, 1949, p. 172). Sur ce point, on ne peut pas dire que Churchill s’était beaucoup trompé. Malgré tout, n’oublions pas qu’il a écrit après la guerre et qu’il aurait très bien pu penser différemment durant la Seconde Guerre Mondiale. Puis il explique que les gaullistes étaient prêts à créer un conflit au sein de l’armée française et ne seraient pas opposés à voir les Britanniques à attaquer des français dépendant de Vichy : « A cette époque, les forces de la France Libre en Angleterre n’étaient encore qu’un groupe de héros en exil [c’est son point de vue] ayant pris les armes contre le gouvernement qui fonctionnait dans leur pays. Ils étaient prêts à tirer sur leurs compatriotes et à accepter de voir couler des navires français par des canons britanniques. » (Winston Churchill, Mémoire sur la deuxième guerre mondiale, Tome 2 : L’heure tragique mai-décembre 1940, Partie 2 : Seuls, Plon, Paris, 1949, p. 173). La guerre franco-française est nécessaire aux gaullistes car c’est le seul moyen qu’ils ont pour faire reconnaître la légitimité de Gaulle. Mais est-ce que ce conflit national servait davantage les intérêts de la France ou prioritairement ceux de de Gaulle ?

Le 20 août à 22H30, Le Premier ministre britannique préside une réunion avec chefs d’état-major et Charles de Gaulle. Ils décidèrent ensemble des différentes étapes de l’opération : « Le groupe des navires anglo-français arrivera à l’aube devant Dakar, des avions jetteront des banderoles et des tracts sur la ville, l’escadre anglaise restera à l’horizon et les navires français s’approcheront du port. Un parlementaire, transporté par une embarcation arborant le pavillon tricolore et un pavillon blanc, pénétrera dans ce port, pour remettre à l’adresse du gouverneur, une lettre annonçant que le général de Gaulle et ses troupes de la France Libre arrivait. Le général de Gaulle soulignera dans cette lettre qu’il vient pour prémunir Dakar contre le danger imminent d’une agression allemande et qu’il apporte des vivres et des secours pour la garnison et les habitants. Si le gouverneur se montre raisonnable tout ira pour le mieux, dans le cas contraire et si les défenses côtières ouvrent le feu, les escadres britanniques se rapprocheront. Si l’opposition persiste, les bâtiments de guerre britanniques ouvriront le feu sur les batteries françaises, mais avec la plus extrême réserve. Si l’opposition se fait résolue, les forces anglaises mettront tous leurs moyens en œuvre pour vaincre la résistance. Il est essentiel que l’opération puisse être achevée et que le général de Gaulle soit maître de Dakar, à la tombée de la nuit. » (Winston Churchill, Mémoire sur la deuxième guerre mondiale, Tome 2 : L’heure tragique mai-décembre 1940, Partie 2 : Seuls, Plon, Paris, 1949, p. 174).

 

Richfrbb-copie-1.jpgCependant, plusieurs imprévus empêchèrent la réalisation de ce projet à temps. Dès le 22 août, Churchill reçoit une lettre du secrétaire d’Etat aux Affaires Etrangères lui indiquant que des fuites s’étaient produites au sujet de cette attaque surprise. Est-ce que le maréchal Pétain était au courant de l’opération anglo-gaulliste envisagée ? En l’absence de preuve, nous ne pouvons pas le savoir. Mais des déplacements de troupes françaises nous suggèrent qu’il craignait une attaque : « Le 9 septembre à 18H24, le consul général britannique de Tanger câbla à l’amiral North, commandant la station de l’Atlantique Nord, qu’il le rencontrerait à Gibraltar, et transmit le message suivant au Foreign Office : « Reçu ce qui suit de « Jacques ». Il est possible qu’une escadre française essaye de franchir le détroit en directions de l’Ouest, en route vers une destination inconnue. Cette tentative pourrait être réglée de manière à se produire dans les soixante-douze heures qui viennent. » (Winston Churchill, Mémoire sur la deuxième guerre mondiale, Tome 2 : L’heure tragique mai-décembre 1940, Partie 2 : Seuls, Plon, Paris, 1949, p. 175). En revanche, rien ne dit que les pétainistes savaient que les gaullistes participeraient à l’offensive, et l’objectif de mouvement de troupe était probablement de contrer les Anglais en cas d’attaque de ces derniers, afin de ne pas assister à un nouveau Mers el-Kebir. Selon le Premier ministre britannique, le télégramme fut répété de Tanger au Foreign Office et reçu le 10 à 7H50. Cependant, Londres subissait un bombardement aérien intensif de la part des Allemands, engendrant un retard dans le déchiffrement des télégrammes puisque le travail était régulièrement interrompu. De plus, il ajoute le message ne comportait pas la mention « Important » et n’a donc pas été immédiatement décrypté. Alors il ne fut distribué que le 14 septembre, jour où il atteignit l’Amirauté. La marine anglaise tenta malgré tout d’intercepter la flotte française qui franchissait Gibraltar pour rejoindre Dakar, mais ce fut un échec : « Le 10 septembre, à 18 heures, l’attaché naval britannique à Madrid fut informé officiellement par l’Amirauté française que trois croiseurs du type Georges-Leygues et trois contre-torpilleurs, avaient appareillé de Toulon et comptaient franchir le détroit de Gibraltar dans la matinée du 11. Telle était la procédure normale, alors acceptée par le gouvernement de Vichy, et c’était une mesure de précaution qu’il ne prenait qu’au tout dernier moment. L’attaché naval en rendit compte aussitôt à l’Amirauté et à l’amiral North, à Gibraltar. Le message fut reçu à Londres à 23 h 50, le 10 septembre. Il fut déchiffré et envoyé au capitaine de vaisseau de service qui le transmit au directeur de la division des opérations (section étranger). Cet officier qui n’ignorait rien, quant à lui, de l’opération de Dakar, eût dû en saisir immédiatement l’importance décisive. Il n’eut cependant pas de réaction instantanée et laissa le message suivre la voie ordinaire avec les autres télégrammes destinés au Premier Lord de la Mer. Cette bévue lui valut de recevoir, par la suite, un blâme de la part des Lords » (Winston Churchill, Mémoire sur la deuxième guerre mondiale, Tome 2 : L’heure tragique mai-décembre 1940, Partie 2 : Seuls, Plon, Paris, 1949, p. 175-176).

Malgré tout, les Anglais tentèrent de réagirent, mais c’est un autre problème de communication qui ruina leurs efforts : « Toutefois, le destroyer Hotspur, qui patrouillait en Méditerranée, aperçut les navires français le 11 septembre, à 5 h 15, à 50 milles dans l’est de Gibraltar et les signale à l’amiral North. L’amiral Somerville, chef de la Force H alors basée sur Gibraltar, avait également reçu copie du télégramme de l’attaché naval à Madrid, huit minutes après minuit, ce même jour. A 7 heures, il ordonna au Renown de se tenir à une heure d’appareillage et attendit les instructions de l’Amirauté. Par suite de l’erreur commise par le directeur de la division des opérations et du retard subi au Foreign Office par le télégramme du consul général de Tanger, le Premier Lord de la Mer ignora tout du passage des navires de guerre français jusqu’au moment où le message du Hotspur lui fut présenté, pendant le conseil que les chefs d’état-major tenaient avant la séance du cabinet. Il téléphona aussitôt à l’Amirauté pour que fût envoyé l’ordre de faire pousser les faux du Renown et à ses destroyers. C’était déjà chose faite. Il se présenta alors devant le Cabinet de guerre. Mais à cause de la coïncidence qui avait voulu que deux communications séparées – celle du conseil général de Tanger et celle de l’attaché naval de Madrid – eussent manqué leur but et, parce qu’elles n’avaient pas reçu l’attention qu’elles méritaient aux divers échelons, il était trop tard pour réagir. » (Winston Churchill, Mémoire sur la deuxième guerre mondiale, Tome 2 : L’heure tragique mai-décembre 1940, Partie 2 : Seuls, Plon, Paris, 1949, p. 176).

Cependant, après que les troupes françaises du maréchal Pétain eussent passé Gibraltar, les autorités britanniques donnèrent rapidement des instructions au Renown avant de les intercepter à Casablanca : « Trois croiseurs et trois contre-torpilleurs français passèrent le détroit à toute vitesse (25 nœuds), le 11, à 8 h 35 et descendirent vers le Sud le long de la côte d’Afrique. Le Cabinet de guerre, quand il en fut informé, demanda immédiatement au Premier Lord d’ordonner au Renown de prendre contact avec ces navires, de leur demander leur destination et de leur faire comprendre qu’ils ne seraient autorisés à gagner aucun port occupé par les Allemands [je pense que ce n’est qu’un faux prétexte car une coopération militaire franco-allemande n’était pas encore envisagée, mais peut-être la craignait-il]. S’ils répondaient qu’ils se dirigeraient vers le Sud, il fallait leur dire qu’ils pouvaient se rendre à Casablanca et, dans les cas, les y escorter. S’ils ressayaient de dépasser Casablanca pour se rendre à Dakar, il fallait les arrêter. Mais les croiseurs ne furent pas rattrapés. Casablanca fut masqué par la brumasse le 12 et le 13. Un des avions de reconnaissance anglais fut abattu, les renseignements sur la présence de nouveaux navires de guerre dans ce port restèrent contradictoire, le Renown et ses destroyers attendirent toute la journée et toute la nuit dans le sud de Casablanca dans l’espoir d’intercepter l’escadre française. Le 13, à 16 h 20, le Renown reçut un message d’avion annonçant qu’il n’y avait pas de croiseurs à Casablanca. En fait, il était déjà loin dans le sud, faisant route sur Dakar à toute vitesse. » (Winston Churchill, Mémoire sur la deuxième guerre mondiale, Tome 2 : L’heure tragique mai-décembre 1940, Partie 2 : Seuls, Plon, Paris, 1949, p. 177).

Malgré tout, des troupes britanniques arrivèrent dans le Sud de Dakar, à proximité de Freetown. Il fallait intercepter les croiseurs français avant de commencer l’attaque. Voici ce que précise Churchill : « Le 14 septembre, à 12 h 16, l’Amirauté signala à l’amiral John Cunningham que les croiseurs français avaient quitté Casablanca à un moment inconnu et lui ordonna de les empêcher d’entrer à Dakar. Il lui était dit de mettre en œuvre tous les navires qu’il avait sous la main, y compris le Cumberland ; l’Ark Royal lancerait ses avions sans être protégé par un rideau de destroyers si on ne pouvait faire autrement. En conséquence, les croiseurs Devonshire, Australia et Cumberland, ainsi que l’Ark Royal, effectuèrent un demi-tour et firent route à toute vitesse pour aller s’établir sur une ligne de patrouille dans le nord de Dakar. Ils n’arrivèrent pas à poste avant la soirée du 14 septembre. L’escadre française était déjà mouillée dans le port et ses tentes étaient faites. » (Winston Churchill, Mémoire sur la deuxième guerre mondiale, Tome 2 : L’heure tragique mai-décembre 1940, Partie 2 : Seuls, Plon, Paris, 1949, p. 177).

Par ailleurs, un long retard de transport de troupes avait déjà entaché cette opération : « Nous avions espéré agir le 8 septembre, mais il s’avéra que le détachement principal était obligé de se rendre d’abord à Freetown pour se ravitailler en combustible et prendre ses dernières dispositions. Le plan prévoyait que les transports de troupes françaises [les gaullistes] atteindraient Dakar en seize jours, à la vitesse de 12 nœuds. Mais on découvrit que les bâtiments transportant le matériel ne pouvaient donner que 8 ou 9 nœuds, et cette découverte fut signalée seulement au moment où un transbordement sur des bâtiments plus rapides n’était susceptible de faire gagner du temps. Au total, on ne put éviter un retard de dix jours sur la date primitivement fixée : cinq jours à cause de difficultés imprévues rencontrées dans le chargement, deux jours pour le ravitaillement à Freetown. Il fallut nous résigner à la date du 18 septembre. » (Winston Churchill, Mémoire sur la deuxième guerre mondiale, Tome 2 : L’heure tragique mai-décembre 1940, Partie 2 : Seuls, Plon, Paris, 1949, p. 173-174).

 

Les problèmes de communication, de maîtrise du territoire et de transport rendaient impossible le bon déroulement de la préparation de l’Opération Menace. Par ailleurs, le Régime de Vichy avait envoyé des renforts sur Dakar afin de protéger cette place stratégique. Sans doute que les fuites d’informations avaient permit au gouverneur général Boisson, Haut Commissaire de l'Afrique française depuis le 26 juin 1940, de préparer la défense en demandant des renforts au maréchal Pétain. Après Mers El-Kébir, il ne serait pas étonnant que les Anglais attaquent un nouveau poste français, et ils avaient sans doute retenu la leçon. En revanche, ils s’attendaient peut-être moins à une attaque gaulliste puisque le conflit entre De Gaulle et Pétain n’avait pas encore engendré de lutte armée entre Français. Mais pour Churchill, toutes les défaillances récapitulées précédemment empêchaient l’application de l’Opération Menace : « Cette série d’incident réglait le sort de l’opération franco-britannique contre Dakar. Pour moi, il ne fit plus de doute qu’elle devait être abandonnée. L’arrivée de l’escadre française, qui apportaient probablement des renforts, de bons canonniers et des officiers tout dévoués à Vichy pour emporter la décision du gouverneur [Boisson], amener la garnison à combattre et armer les batteries, me paraissait avoir complètement ruiné le projet de débarquer et de faire occuper le port par le général de Gaulle sans effusion de sang. Il était toutefois possible de modifier nos plans sans porter atteinte à notre prestige qui avait alors tant d’importance, voire sans que personne en sût rien. L’expédition pouvait être dérivée sur Douala, les navires de transports pouvaient couvrir les opérations du général de Gaulle contre le Cameroun français, puis se disperser ou rentrer en Angleterre. » (Winston Churchill, Mémoire sur la deuxième guerre mondiale, Tome 2 : L’heure tragique mai-décembre 1940, Partie 2 : Seuls, Plon, Paris, 1949, p. 177-178). Le Cabinet de guerre britannique se réunit le 16 septembre, et le Premier ministre explique que l’offensive sur Dakar ne pouvait se dérouler correctement : « Aussi, lorsque le Cabinet de guerre se réunit le 16 septembre à midi, j’esquissai l’histoire de l’opération de Dakar depuis son origine, j’exposai les graves conséquences qu’avait eues le retardement de la date primitivement fixée au 13, les diverses fuites qui avaient rompu le secret, et le regrettable incident qui avait permis aux navires français de se glisser à travers le détroit, et je conclu en disant que la situation était changée du tout au tout, qu’il ne pouvait plus être question de cette opération. » (Winston Churchill, Mémoire sur la deuxième guerre mondiale, Tome 2 : L’heure tragique mai-décembre 1940, Partie 2 : Seuls, Plon, Paris, 1949, p. 178). Le Cabinet britannique approuvait cette sage décision. Il envoya de nouveaux ordres aux troupes stationnées près de Dakar à 14 heures :

« Le gouvernement de Sa Majesté a décidé que la présence des croiseurs français à Dakar rendait l’opération de Dakar inexécutable. Des variantes au plan ont été étudiées ici. Un débarquement à Conakry ne paraît pas offrir la moindre chance de succès étant donnés la difficulté des communications avec Bamako, le manque de moyens de transports pour les troupes et la probabilité de voir intervenir prématurément des forces venant de Dakar. En outre, il n’est pas possible d’exercer un blocus serré du côté de la mer avec les forces navales disponibles, de sorte que la présence du détachement de Gaulle à Bamako n’exercerait aucune influence appréciable sur la situation à Dakar. Il semble que la meilleure solution consisterait, pour le général de Gaulle, à débarquer à Douala, afin de consolider la situation au Cameroun, dans l’Afrique Equatoriale et au Tchad, et d’étendre son influence jusqu’à Libreville. Pour le moment, la fraction anglaise des troupes demeurerait à Freetown.

Ce plan serait à mettre immédiatement en application à moins que le général de Gaulle n’ait de fortes objections à présenter contre ce dernier projet. » (Winston Churchill, Mémoire sur la deuxième guerre mondiale, Tome 2 : L’heure tragique mai-décembre 1940, Partie 2 : Seuls, Plon, Paris, 1949, p. 178).

Malgré tout, de Gaulle en décidera autrement.

 

General_Spears_and_General_de_Gaulle.jpgL’insistance de de Gaulle et d’officiers britanniques

 

Malgré la volonté de Churchill et du Cabinet de guerre britannique d’annuler l’opération, les généraux stationnés non loin de Dakar s’opposèrent à cette décision : « L’expédition arriva à Freetown le 17 septembre. Tous les chefs réagirent énergiquement contre l’idée d’abandonner l’entreprise. L’amiral [North] et le général [De Gaulle] firent observer que tant qu’on ne savait pas dans quelle mesure à l’arrivée des croiseurs de Vichy pouvait avoir relevé le moral à Dakar, leur présence ne modifiait pas matériellement la situation navale antérieure. Pour l’instant, déclarèrent-ils, ces croiseurs avaient établi leurs tentes et deux d’entre eux étaient mouillés de telle sorte qu’ils étaient virtuellement incapables d’agir, tout en offrant d’excellentes cibles de bombardement. » (Winston Churchill, Mémoire sur la deuxième guerre mondiale, Tome 2 : L’heure tragique mai-décembre 1940, Partie 2 : Seuls, Plon, Paris, 1949, p. 179). Cependant, tous ne partageaient pas cet avis. Le Premier ministre anglais précisa que le général Irwin avait noté ses inquiétudes par écrit. Il réfléchit donc à une solution et proposa aux officiers du royaume de laisser Gaulle agir. Alors il envoya un message le 16 septembre à 23 h 52 afin de négocier : « Vous avez toute la latitude pour juger l’ensemble de la situation par vous-mêmes et pour consulter de Gaulle. Nous étudierons soigneusement tous les avis que vous pourrez nous donner. » (Winston Churchill, Mémoire sur la deuxième guerre mondiale, Tome 2 : L’heure tragique mai-décembre 1940, Partie 2 : Seuls, Plon, Paris, 1949, p. 179). Mais Charles de Gaulle protesta énergiquement car il souhaitait que le projet qui était prévu auparavant soit mis en place. Il renvoie un message à Winston Churchill : « Le moins que puisse faire le gouvernement britannique, déclarait-il, serait de maintenir sa décision récente et négative au sujet d’une action directe contre Dakar par la mer, et je demande alors la collaboration immédiate des forces britanniques, navales et aériennes, présentes ici, pour appuyer et couvrir une opération que je conduirai personnellement de l’intérieur contre Dakar, avec mes propres troupes. » (Winston Churchill, Mémoire sur la deuxième guerre mondiale, Tome 2 : L’heure tragique mai-décembre 1940, Partie 2 : Seuls, Plon, Paris, 1949, p. 179-180 [l’auteur précise que le document français authentique n’a pas été retrouvé et que ce texte est une retraduction de l’anglais, donc il faut émettre des réserves sur sa forme]). Le Cabinet de guerre se réunit de nouveau le 17 septembre à 9 heures. Les membres s’accordèrent sur le fait que les chefs des opérations étaient mieux placés pour juger de la situation, mais ils se montrèrent prudent. La décision finale fut prise le lendemain et c’est Churchill en personne qui rédigea message. Il fut envoyé le 18 septembre à 13 h 20 : « Nous ne pouvons juger d’ici la valeur relative des avantages que présentent les diverses solutions. Nous vous donnons toute latitude pour agir et pour faire ce que vous estimerez le mieux en vue d’atteindre le but primitif de l’opération. Tenez-nous informés. » (Winston Churchill, Mémoire sur la deuxième guerre mondiale, Tome 2 : L’heure tragique mai-décembre 1940, Partie 2 : Seuls, Plon, Paris, 1949, p. 181). En parallèle, les « penseurs » de l’opération se réunirent afin de décider des étapes à suivre. Un compte rendu de cette réunion fut envoyé au gouvernement britannique qui le reçu le 18 septembre à 7 h 56, et Churchill le recopie dans ses mémoires :

« Au cours d’une réunion tenue aujourd’hui, de Gaulle a insisté sur la nécessité d’agir rapidement à Dakar … Il a été prévenu qu’il pourrait trouver à Dakar un appui substantiel si des agents étaient envoyés pour provoquer cet appui, si l’on ne tardait pas inutilement à agir, et si l’on évitait de donner à l’opération un caractère par trop britannique. Ses agents se tiennent prêts à Bathurst et ont reçu leurs instructions. De Gaulle propose maintenant l’exécution du plan original consistant à entrer dans le port sans opposition, mais il ajoute que, si ce plan échoue, ses troupes françaises libres devraient essayer de débarquer à Rufisque, appuyées, si la chose est nécessaire, par une action navale et aérienne ; on devrait ensuite marcher sur Dakar. Les troupes britanniques ne descendront à terre, si leur soutien est demandé, que lorsqu’une tête de pont aura été établie …

Après avoir soigneusement examiné tous les éléments, nous pensons que la présence de ces trois croiseurs n’a pas suffisamment accru les risques, acceptés dès le début, pour justifier l’abandon de l’entreprise. En conséquence, nous proposons d’accepter les nouvelles propositions de de Gaulle et, s’il échoue, de débarquer les troupes britanniques pour l’établir comme il était initialement prévu. Toutefois, nous jugeons essentiel d’accroître nos forces navales.

L’opération serait exécutée quatre jours après que nous aurions eu connaissance de la décision du gouvernement de Sa Majesté. » (Winston Churchill, Mémoire sur la deuxième guerre mondiale, Tome 2 : L’heure tragique mai-décembre 1940, Partie 2 : Seuls, Plon, Paris, 1949, p. 180).

Le général Irwin, qui montrait quelques inquiétudes sur la réussite de l’opération, est finalement convaincu. Il envoie alors un télégramme au chef d’état major impérial, dont voici le contenu : « Comme vous le savez, j’ai déjà accepté, dans cette opération, des risques qui ne se justifiaient pas par des raisons purement militaires. Les nouveaux renseignements montrent que ces risques se sont peut-être accrus, mais j’estime qu’il convient de les supporter étant données les conséquences évidentes qu’entraînerait un succès. De Gaulle s’est également engagé à collaborer d’une manière totale avec les troupes britanniques en cas de besoin, et il n’a pas reculé devant la responsabilité de faire combattre des Français contre des Français. » (Winston Churchill, Mémoire sur la deuxième guerre mondiale, Tome 2 : L’heure tragique mai-décembre 1940, Partie 2 : Seuls, Plon, Paris, 1949, p. 180). Ainsi, de Gaulle était prêt à créer un conflit entre Français et toutes les conséquences que cela pourraient engendrer, afin d’accroître son autorité sur le continent africain et pour que l’autoproclamé chef de la « France Libre » montre davantage sa légitimité.

Le 19 septembre, des nouvelles vont de nouveau compromettre la réussite de l’Opération Menace : « Le 19, le Premier Lord de la Mer signala que l’escadre française, ou certains de ses éléments, appareillaient de Dakar vers le Sud. Il devenait assez net qu’elle avait amené à Dakar des troupes, des techniciens et des autorités fidèles au gouvernement de Vichy. Les probabilités de rencontrer une résistance vigoureuse s’accroissaient hors de toute proportion pour les nouvelles forces engagées. La lutte serait certainement très vive. » (Winston Churchill, Mémoire sur la deuxième guerre mondiale, Tome 2 : L’heure tragique mai-décembre 1940, Partie 2 : Seuls, Plon, Paris, 1949, p. 181). Cependant, les anglo-gaullistes ne réagirent pas alors qu’ils les avaient pourtant intercepté : « Mes collègues, qui étaient de caractère résolu, mais savaient aussi s’adapter avec souplesse aux circonstances, comme il convient en temps de guerre, partagèrent mon sentiment instinctif qu’il fallait laisser aller les choses, et nous écoutâmes silencieusement les divers rapports. » (Winston Churchill, Mémoire sur la deuxième guerre mondiale, Tome 2 : L’heure tragique mai-décembre 1940, Partie 2 : Seuls, Plon, Paris, 1949, p. 181).

Avant de passer à l’offensive, Winston Churchill tint au courant le général Smuts et le président américain Roosevelt de la future attaque. Voici d’abord la lettre au général Smuts qui est daté du 22 septembre 1940 et qui illustre les motivations et les ambitions de l’auteur :

« Vous devez avoir vu mon message relatif à Dakar. J’ai longuement réfléchi à ce que vous avez dis dans vos divers télégrammes sur la nécessité de ne pas négliger le secteur africain. Le mouvement de de Gaulle pour délivrer les colonies françaises s’est développé avec succès en Afrique Equatoriale et au Cameroun. Nous ne pouvons laisser échapper ces gains substantiels du fait des navires et du personnel envoyés par Vichy, probablement sur l’ordre des Allemands [hypothèse toujours non prouvée aujourd’hui, et certainement fausse]. Si Dakar tombait sous le contrôle germanique et devenait une base de sous-marins, il en résulterait des conséquences mortelles pour la route du Cap. Nous avons donc entrepris la tâche d’installer de Gaulle à Dakar, pacifiquement si nous le pouvons, par la force s’il le faut, et l’opération qui ne va pas tarder à se déclencher semble disposer des forces nécessaires.

Bien entendu, le risque d’une collision sanglante avec les marins français et une partie de la garnison et une partie de la garnison, n’est pas négligeable. A tout bien peser, je considère qu’il y a très peu de chances de se heurter à quelque résistance sérieuse, étant donnés le moral assez bas et la situation malheureuse de cette colonie, ainsi que la ruine et la famine qui la menacent du fait que nous sommes maîtres de la mer. Toutefois, nous ne serons sûrs de rien tant que nous n’aurions pas essayé. Nous avons été sérieusement préoccupés par l’argument selon lequel il ne faudrait pas courir un tel risque au moment où l’opinion française, encouragée par la résistance britannique, évolue en notre faveur, même à Vichy, et tout ce qui ressemblerait à un second Oran déterminerait un sérieux recul. Nous en sommes venus, toutefois, à la conclusion unanime que cette objection ne pouvait s’avérer valable, et qu’en tout cas il y aurait beaucoup plus de danger à ne rien faire et à permettre à Vichy de l’emporter sur de Gaulle [l’avenir ne donnera pas raison à Churchill puisque c’est justement à la suite des attaques anglo-gaullistes que Vichy va se rapprocher des Allemands au sujet des questions militaires, et donc causer un plus grand danger envers son pays]. Puisque Vichy ne nous a pas déclaré la guerre après Oran ni sous la pression de notre blocus, il n’y a aucune raison de penser qu’il le fera s’il y a un combat à Dakar. En plus de l’importance stratégique de ce port et des conséquences politiques qu’aura sa conquête par de Gaulle, il y a 60 ou 70 millions d’or belge et polonais indûment conservés à l’intérieur, et le grand cuirassé Richelieu, qui n’a pas du tout été définitivement mis hors de combat, tombera indirectement entre nos mains. De toute façon, les dés sont jetés. » (Winston Churchill, Mémoire sur la deuxième guerre mondiale, Tome 2 : L’heure tragique mai-décembre 1940, Partie 2 : Seuls, Plon, Paris, 1949, p. 182-183).

Le 23 septembre 1940, c’est-à-dire le jour de l’attaque, le Premier ministre britannique envoie un télégramme à Roosevelt. A cette occasion, il souhaite un soutient de la marine américaine mais demande de convaincre le gouvernement français de ne pas déclarer la guerre à l’Angleterre :

« La réception de votre information relative à Dakar, transmise par lord Lothian, m’a été un encouragement. Il serait contraire à nos intérêts communs que de puissantes forces allemandes, sous-marines et aériennes, s’établissent dans ce port. Il semble que la lutte puisse être assez chaude. Je me trompe peut-être mais, de toute façon, les ordres ont été donnés pour mener les choses énergiquement. Nous serions enchantés si vous vouliez bien envoyer quelques navires de guerre américains à Monrovia et à Freetown, et j’espère qu’à ce moment Dakar sera prêt à recevoir leur visite. Mais ce qui importe véritablement en ce moment, c’est que vous fassiez comprendre au gouvernement français qu’une déclaration de guerre aurait le plus mauvais effet sur l’attitude des Etats-Unis à son égard. Si Vichy déclare la guerre, il n’y aura plus à distinguer entre lui et l’Allemagne, et ses possessions dans l’hémisphère occidental devront être traitées comme d’éventuelles possessions germaniques.

Grand merci également pour votre allusion à l’invasion. Nous sommes tout prêts à recevoir l’ennemi. Je suis très heureux des nouvelles concernant les fusils. » (Winston Churchill, Mémoire sur la deuxième guerre mondiale, Tome 2 : L’heure tragique mai-décembre 1940, Partie 2 : Seuls, Plon, Paris, 1949, p. 183-184). A la veille l’attaque, Churchill montre quelques doutes sur les chances de succès, même s’il tente de garder son optimisme.

 

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Le 23 septembre, premier jour de l'Opération Menace et la débâcle gaulliste

 

Pour évoquer cet événement, je ne me suis pas uniquement basé aux mémoires de Churchill et De Gaulle, qui sont trop subjectifs et pas assez précis pour être seulement pris en compte. Le site Internet http://dakar.1940.free.fr/ explique parfaitement et de manière très claire le déroulement des faits, même s’il manque parfois d’objectivité. Il a été d’une aide non négligeable pour la rédaction de ce passage de mon article. J’ai pu donc comparer les dires de Churchill et de de Gaulle avec les faits mentionnés par l’auteur de ce site. Je conseille également deux livres traitant de ce sujet : La marine française pendant la Seconde Guerre Mondiale de l’amiral Paul Auphan et Jacques Moral (p. 231-238), et le témoignage du général J.A Watson Echec à Dakar.

 

L’attaque gaulliste sur les troupes françaises à Dakar commence au petit matin. Churchill résume cette matinée catastrophique pour lui et de Gaulle, que nous allons analyser en détail : « Le 23 septembre, quand l’armada anglo-française s’approcha de la place forte, avec de Gaulle et ses navires largement en tête, elle trouva un épais brouillard. » (Winston Churchill, Mémoire sur la deuxième guerre mondiale, Tome 2 : L’heure tragique mai-décembre 1940, Partie 2 : Seuls, Plon, Paris, 1949, p. 184). Le brouillard a été un élément qui a incontestablement nuit à l’Opération Menace. Sur place, De Gaulle avait indiqué que cet obstacle pouvait « compromettre gravement notre entreprise » (Charles de Gaulle, Mémoires de Guerre, Tome 1, Paris, Plon, 1954, p. 106). Malgré tout, les deux hommes ne retardèrent pas l’offensive, alors que rien ne pouvait les en empêcher. Sans doute pensaient-ils que la prise de Dakar auraient des conséquences positives très importantes pour eux. Poursuivons le récit du Premier ministre britannique : « Etant donné que la grande majorité de la population, tant française qu’indigène, était pour nous [au contraire, cela n’est pas du tout certain pour 1940], nous avions espéré que l’apparition de tous ces navires (les Britanniques restant loin derrière à l’horizon), emporterait la décision du gouverneur. Mais il s’avéra rapidement que les partisans de Vichy étaient les maîtres et il ne peut exister aucun doute que l’arrivée des croiseurs français avec leurs troupes avait compromis toute chance de voir Dakar se joindre au mouvement de la France Libre. » (Winston Churchill, Mémoire sur la deuxième guerre mondiale, Tome 2 : L’heure tragique mai-décembre 1940, Partie 2 : Seuls, Plon, Paris, 1949, p. 184). Selon Winston Churchill, le début de la bataille avait déjà montré qu’il serait quasiment impossible de s’emparer de Dakar, et cela à cause des troupes françaises envoyées à la mi-septembre.

Après avoir donné un bref aperçu de la difficulté pour les anglo-gaullistes à mener à bien l’opération, il évoque les premiers faits d’armes : « Les deux avions de de Gaulle descendirent sur l’aérodrome local et leurs pilotes furent aussitôt arrêtés. L’un d’eux portait sur lui la liste des principaux adhérents au mouvement. Les émissaires de de Gaulle, arrivant sous la protection du drapeau tricolore et du pavillon blanc, furent refoulés. D’autres qui entrèrent un peu plus tard, avec des vedettes, eurent à essuyer le feu de la terre et deux d’entre eux furent blessés. La fièvre monta, et la flotte britannique s’approcha à moins de 5 000 mètres à travers le brouillard. A 10 heures du matin, une batterie du port ouvrit le feu sur un de nos destroyers d’aile. Nous ripostâmes et l’engagement devint bientôt général. Les destroyers Inglefield et Foresight furent légèrement endommagés, le Cumberland, atteint dans sa machine, dut s’éloigner. Un sous-marin français fut bombardé par un avion à la profondeur périscopique et un contre-torpilleur fut incendié. » (Winston Churchill, Mémoire sur la deuxième guerre mondiale, Tome 2 : L’heure tragique mai-décembre 1940, Partie 2 : Seuls, Plon, Paris, 1949, p. 184). Ce long passage montre que le début de l’offensive gaulliste est une véritable catastrophe. Non seulement de Gaulle est responsable du premier conflit militaire entre Français, mais en plus ses troupes essuient une déroute dès la matinée de l’opération. Reprenons ce récit en détail. A 6h00, les Britanniques décident de faire décoller deux avions Lucioles de l'Ark Royal soutenus une demi-douzaine d'aviateurs français, et cela avec l’accord de de Gaulle. En parallèle, ce dernier envoie un message à ses hommes au même moment, puis des appareils lanceurs de tract décollent du porte-avions et devaient annoncer l’arrivée des troupes afin de "défendre et ravitailler Dakar". Mais ils sont accueillis à coups de DCA. Simultanément, les Lucioles déposent sur un terrain voisin une demi-douzaine d’aviateurs gaullistes. La mission était d'obtenir le ralliement du commandant de la base d'Ouakam, ou au pire sa neutralisation. Après s'être posés sans grande résistance, les pilotes gaullistes neutralisent le commandant du groupe de chasse. Cependant, un groupe d’hommes fidèles au maréchal Pétain arrête les assaillants et libère leurs coéquipiers. Parmi les prisonniers, l’un d’eux possédait une liste énumérant les acteurs de l’opération. Pendant ce temps, des avions Swordfish balancent des tracts sur la population de Dakar, invitant les locaux et les soldats français à rallier de Gaulle. Ils furent fut complètement indifférents à cet appel. De plus, les avions anglais tombent sous le feu de la DCA du cuirassé Richelieu. En fait, depuis la bataille de Mers el-Kébir, l’armée française avait pour ordre d’attaquer toute force anglaise située à moins de 20 milles des côtes ainsi que tout groupe d'avions survolant un point d'appui.

Entre temps, Charles de Gaulle lance un message par radio au gouverneur général Boisson, afin de l’informer de l’arrivée de troupes gaullistes, prétextant qu’il s’agissait de renforcer les défenses de Dakar et qu’une escadre anglaise viendrait l’appuyer. Pour de Gaulle, le but de ce débarquement était donc d’éviter la prise éventuelle de Dakar par les Allemands. Il précise par ce communiqué qu’une délégation sera envoyé pour préparer le débarquement des troupes. Cependant, nous savons qu’il ne s’agit pas de la seule motivation, surtout qu’il n’y avait aucun Allemand à plusieurs centaines de kilomètres à cette période. De plus, les sources précédentes indiquaient bien que celui-ci souhaitait avant-tout accroître son influence sur le sol africain, en installant son quartier général à Dakar, et pour se montrer comme le chef légitime de la France. Il avait donc deux raisons, stratégiques et personnelles.

Ensuite, le Savorgnan de Brazza avance vers Dakar, accompagné de la délégation. Deux embarcations sont ensuite détachées et rejoignent le port. L’une d’elles se compose du capitaine de frégate Thierry d'Argenlieu, de six officiers, de trois sous-officiers et de six matelots. L’autre embarcation est un détachement de sécurité comprenant une douzaine de soldats. Mais ces deux vedettes sont rapidement repérées par le Richelieu ainsi que par le Air France IV. Malgré tout, le cuirassé et le patrouilleur savaient qu’il ne s’agissait que de parlementaires, et les laissent donc passer. Le bateau du capitaine d’Argenlieu peut accoster, tandis que le deuxième s’arrêta à une vingtaine de mètres de la berge. Une fois descendue à terre, le capitaine d'Argenlieu demande au chef de la police de la navigation de pouvoir remettre des plis au gouverneur Boisson. Celui-ci va refuser. Un peu plus tard, le chef de la police reçoit l'ordre d’arrêter les parlementaires. Néanmoins, ces derniers regagnent les vedettes stationnées près du port. Les deux embarcations quittent le lieu tout en essuyant quelques tires de canons automatiques installés sur le quai du port, puis en provenance de l'île de Gorée. Vers 7h55, les navires rejoignent le Savorgnan de Brazza, ce dernier s’étant éloigné car il a dut essuyer des tirs du Richelieu. Charles de Gaulle précise que le capitaine d’Argenlieu et le capitaine Perrin furent blessés (Charles de Gaulle, Mémoires de Guerre, Tome 1, Paris, Plon, 1954, p. 107). Les deux blessés furent ensuite transférés sur le Westerland. Suite à cet événement, De Gaulle envoie un nouveau message radio dans lequel il exige des réponses. Par ailleurs, il indique aux autorités locales que les troupes anlo-gaullistes sont prêtes à intervenir s’il rencontre de nouvelles oppositions. N’obtenant pas satisfaction, les officiers gaullistes décident d’employer la manière forte en tentant d’effectuer une percée. Les avisos commandant Dominé et commandant Duboc reçoivent l’ordre d’intervenir et font débarquer vers 8h15 plusieurs détachements de fusiliers sur le port. Puis ils franchissent les filets. Aligné sur le pont, l’équipage du commandant Dominé reçoit l’ordre de cesser le feu. Mais au même moment, le Richelieu obtient l’ordre de la marine de tirer sur les deux avisos. Le commandant Dominé reçoit alors une salve, et le commandant Duboc en reçoit deux. Alors les deux navires gaullistes battent rapidement en retraite, tout en se protégeant à l’aide de fumigènes.

23-09b.jpgMais la mauvaise visibilité ne gène pas seulement les anglo-gaullistes mais aussi les Français. En effet, ces derniers tentent d’effectuer une reconnaissance de l’effectif ennemi, mais y parviennent très difficilement. Puis les navires La Gazelle et La Surprise draguent la zone car les autorités de Dakar craignaient que les deux avisos du FFL n'aient placé des mines au moment de leur tentative d'entrer dans le port. Mais vers 10h40, le Cumberland menace les deux navires qui relevent leur drague, puis sont même moment dépassés par le sous-marin Persée. Ce sous-marin ainsi que l’Ajax avaient reçut l’ordre de se positionner. Le premier s’installe sur la côté Nord, puis le second se place à une dizaine de milles de l’Ile Gorée. Cependant, deux avions de l’Ark Royal les repèrent, malgré les mauvaises conditions climatiques. Alors les destroyers britanniques Inglefield et Foresight reçoivent le Persée qui n'est pas encore arrivé à sa destination. Il est près de 11h45. Pour se défendre, le Persée envoie deux torpilles. La première est évitée par le Foresight, puis par malchance la seconde reste bloquée. En réponse, les destroyers ainsi que le Drahon et le Barham ouvrent le feu. Le Persée tente de répliquer en tentant de lancer une torpille par l’arrière, mais il est atteint de plein fouet par un projectile. Puis plusieurs obus britannique le touche. Alors, le Persée tente de rebrousser chemin et l’ordre d’évacuation est donnée. Pendant ce temps, après avoir regagné le port, le navire La Surprise se rend compte que le Persée était dangereusement menacé. Alors il rejoint aussitôt le sous-marin français, puis essaie de récupérer le personnel. Le Dragon tente d’empêcher cette évacuation, mais il reçoit un tir de batterie du cap Manuel. A 11h37, le Persée finit par couler. Le bilan est d’un mort et d’un blessé. C’est l’un des rares anecdotes de cette bataille qui fut marqué par une réussite anglo-gaulliste, plus exactement une réussite britannique. En effet, en fin de matinée, les navires britanniques retentent une percée. Ils tirent à plusieurs reprises sur les croiseurs Montcalm et Georges Leygues ainsi que le cuirassé Richelieu. Ils visent également les batteries de côtes, mais ils ne commettent aucun dégât. Puis des obus tombent sur la ville, touchant l'hôpital et la caserne du 6ème RAC, tuant 27 personnes et en blessant 45. Alors le Richelieu et la batterie du cap Manuel ripostent. Le Cumberland, le Foresight, l'Inglefield et le Dragon sont atteints. Alors ils battent en retraite. Enfin, vers 12h15, le sous-marin Ajax ressort, mais il est bombardé par un swordfish et est grenadé par plusieurs navires. Néanmoins, il ne subit que quelques avaries et reste en mer jusqu'au 24 septembre. En tout début d’après midi, les anglo-britanniques envoient quelques avions d'observation, mais les croiseurs et le Richelieu les repoussent et les chassent de Dakar. En évoquant le déroulement de la matinée du 23 septembre, un constat était déjà clair, il était impossible pour les Anglais et les gaullistes de s’emparer de Dakar en attaquant directement le port. De Gaulle et Cunningham avaient sous-estimé les forces françaises installées à l’intérieur et autour de la place forte. Néanmoins, de Gaulle se montre optimiste : « De l’ensemble de ces indices, je ne tirais pas l’impression que la place fût résolue à une résistance farouche. Peut-être la marine, la garnison, le gouverneur, attendaient-ils quelque événement qui pût leur servir de prétexte à une conciliation ? Vers midi, l’amiral Cunningham m’adressa un télégramme pour m’indiquer que tel était, à lui aussi, son sentiment. » (Charles de Gaulle, Mémoires de Guerre, Tome 1, Paris, Plon, 1954, p. 106). Nous verrons qu’il se trompera encore une fois. Quant à Churchill, il tenta de donner une explication de cet échec matinal dans ses mémoires : « Il existe une controverse déjà vieille au sujet de l’action des navires contre les forts. Nelson, disait qu’une batterie de six pièces pouvait tenir tête à un vaisseau de 100 canons. M. Balfour, lors de l’enquête sur les Dardanelles, déclarait en 1916 : « Si le navire possède des canons capables d’atteindre le fort à une distance où celui-ci ne peut riposter, le duel n’est pas nécessairement si inégal. » En cette occasion, la flotte britannique, avec une direction de tir convenable, eût pu, en théorie, tirer sur les batteries de 240 mm de Dakar à 24 500 mètres et les détruire au bout d’un certain nombre de coups. Mais les forces de Vichy comprenaient également le cuirassé Richelieu qui s’avéra capable de tirer des salves avec une tourelle double de 380 mm. L’amiral anglais fut obligé d’en tenir compte. Mais, surtout, il y eut le brouillard. La canonnade s’éteignit donc vers 11h30 et tous les navires anglais et français se retirèrent. » (Winston Churchill, Mémoire sur la deuxième guerre mondiale, Tome 2 : L’heure tragique mai-décembre 1940, Partie 2 : Seuls, Plon, Paris, 1949, p. 185). Selon lui, il y a deux raisons à cet échec : les forces françaises plus résistantes que prévue, en particulier à cause de la présence du Richelieu ; et le brouillard qui gênaient les envahisseurs, mais le Premier ministre britannique n’a pas pris en compte le fait que le brouillard gênait également les défenseurs.

 

Après cette matinée, le brouillard s’avérait toujours épais. En début d’après-midi à Dakar, les gaullistes tentent une nouvelle fois de débarquer plusieurs détachements de fusiliers marins dans le port, afin d’inciter l’équipage du Richelieu et d’autres navires à se ranger du côté de de Gaulle. Mais le Richelieu les reçoit par des coups de semonce, donc les rebelles font demi-tour. Suite à ce nouvel échec, les anglo-gaullistes changent alors de stratégie. En effet, de Gaulle et Cunningham avaient compris qu’une entrée directe à Dakar était impossible. Alors ils envoient le Westerland, le Commandant Duboc, le Commandant Dominé, le Savorgnan de Brazza et le Pennland afin de prévoir un débarquement près de Rufisque. Churchill n’évoque quasiment pas cet épisode et se montre très bref : « Le général de Gaulle essaya de débarquer ses troupes à Rufisque, dans l’après-midi, mais le brouillard était devenu si épais et la confusion si grande que la tentative fut abandonnée. » (Winston Churchill, Mémoire sur la deuxième guerre mondiale, Tome 2 : L’heure tragique mai-décembre 1940, Partie 2 : Seuls, Plon, Paris, 1949, p. 185). Que s’est t-il passé ? Les structures anglo-gaullistes chargées de débarquer des troupes près de Rufisque sont rapidement repérées par un avion français aux alentours de 14h30, empêchant l’effet de surprise. Mais à 16 heures, les destroyers britanniques Fury et Greyhound ainsi que le croiseur Australia reçoivent l’ordre d’attaquer le contre-torpilleur français l'Audacieux. En parallèle, ce dernier reçoit l’ordre de reconnaître la baie à 16h20, et se retrouve piégé par l’Australia. Le navire français reçoit plusieurs salves et se trouve gravement endommagé. Alors l’aviso La Surprise vint secourir l’équipage le plus rapidement possible, et se trouve déjà sur place à 17 heures. Puis le Calais vient les rejoindre. 185 hommes sont sauvés mais 81 ont péris dans cette attaque. Une fois abandonnée, l’Audacieux sombre. Cependant, les anglo-gaullistes ne sont pas plus avancés, mais les autorités françaises s’inquiètent. Pendant ce temps, trois navires français sont envoyés afin de contrer la menace qui pèse sur Rufisque. Il s’agit du Georges Leygues, du Malin et du Montcalm. Mais ils se trouvent face à un obstacle de poids, c’est-à-dire le brouillard qui les empêche de voir les navires anglo-gaullistes tenter de débarquer. Alors l’aviso Commandant Duboc essaie d’en profiter pour mettre à terre des fusiliers marins. Malgré tout, il est accueillit par deux batteries de 95 qui demeuraient installés au phare de Rufisque. Alors que le Savorgnan de brazza essaie de détruire ces installations, les Commandant Duboc et Commandant dominé rebroussent chemin en se masquant avec des fumigènes. Bien-sûr, à cause du manque visibilité, il était impossible aux navires pétainistes de poursuivre les avisos gaullistes. Un peu plus tard, les agresseurs tentent une nouvelle fois de débarquer à quelques kilomètres au sud, mais ils sont reçus par les tirailleurs sénégalais. Comprenant qu’une attaque terrestre sur Dakar en passant par Rufisque était impossible, de Gaulle abandonne le projet. Alors il conclura : "Décidément, l’affaire était manquée ! Non seulement le débarquement n’était pas possible, mais encore il suffirait de quelques coups de canons, tirés par les croiseurs de Vichy, pour envoyer par le fond toute l’expédition française libre. Je décidai de regagner le large, ce qui se fit sans nouvel incident.". Cela ne fait aucun doute pour lui, les forces françaises étaient bien plus importantes que les siennes. Il reconnaît son erreur, même s’il ne se considère pas comme le principal responsable. Pourtant, n’est-ce pas lui qui a insisté pour essayer de prendre Dakar alors que le cabinet de guerre britannique prévoyait son annulation après l’arrivée de renforts français?

 

Mais après cet échec, les Britanniques veulent que l’offensive se poursuive conformément au plan d’attaque. Voici ce qu’indique Churchill dans ses mémoires :

« Les chefs d’opération décidèrent à 16h30 [l’heure évoquée ici est approximative] de replier les transports de troupes et de reprendre l’action le lendemain. Le message annonçant cette résolution arriva à Londres à 19h10, et j’envoyai au chef local le message personnel suivant daté de 22h14, le 23 septembre :

Puisque nous avons commencé, il faut aller jusqu’au bout. Ne vous laissez arrêter par rien. » (Winston Churchill, Mémoire sur la deuxième guerre mondiale, Tome 2 : L’heure tragique mai-décembre 1940, Partie 2 : Seuls, Plon, Paris, 1949, p. 185).

L'Amiral Cunningham reçoit le télégramme du Premier ministre britannique lui ordonnant de pousser activement l'offensive de Dakar. Puis durant la nuit, le commandant en chef britannique envoie un message au gouverneur de la ville lui ordonnant d’abandonner la ville à de Gaulle avant 6 heures. Il poursuit : « Au cours de la nuit, un ultimatum fut adressé au gouverneur et celui-ci répondit qu’il défendrait la place jusqu’au bout. » (Winston Churchill, Mémoire sur la deuxième guerre mondiale, Tome 2 : L’heure tragique mai-décembre 1940, Partie 2 : Seuls, Plon, Paris, 1949, p. 185). En effet, par l’intermédiaire du cuirassé Richelieu, le gouverneur général Boisson envoie le message suivant vers 3h40 : « Le gouverneur général – stop – la France m’a confié Dakar, je défendrai Dakar jusqu’au bout »

 

Dans le second article du sujet, nous allons analyser la poursuite de l'Opération Menace par les Britanniques, et les répercutions politiques de l'attaque anglo-gaulliste sur les troupes fidèles au chef de la France (http://realite-histoire.over-blog.com/article-le-23-septembre-1940-le-debut-d-une-guerre-franco-francaise-2-50124816.html).

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commentaires

Clavel Bernard 09/11/2010 17:46



Je suis a la recherche de tout renseignement concernant le Quartier Maître CLAVEL CHARLES à bord du RICHELIEU en 1940 Merci par avance .



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