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28 septembre 2008 7 28 /09 /septembre /2008 11:16

A chaque fois qu'on entend parler d'antisémitisme en France, on fait immédiatement référence  à Vichy, et plus particulièrement à son représentant le maréchal Pétain. Beaucoup de personnes imaginent "Héros de Verdun" comme un farouche antisémite et pensent que celui-ci était inspiré par la conception hiérarchisée de "races" bien avant la Seconde Guerre Mondiale. Dans cette première partie sur Pétain et l'antisémitisme, on va s'apercevoir que le chef de guerre n'était pas, pour 1940-41, ce raciste que bon nombre de personnes croient.

Avant Vichy

Je pense qu'il serait intéressant d'effectuer d'abord une analyse du futur chef d'Etat avant le début de la Seconde Guerre Mondiale. En effet, n'oublions pas que Pétain a vécu 95 ans, a connu l'Affaire Dreyfus ou encore l'Affaire Stavisky, c'est-à-dire des scandales mêlant des juifs. 
Il est difficile de connaître l'idéologie du soldat de Saint-Cyr puisque celui-ci est un homme relativement discret et parlant peu de politique. Durant l'Affaire Dreyfus, Pétain ne montra pas le moindre signe d'antisémitisme, et à ce jour, nous n'avons recueillit aucune source d'époque désignant celui-ci comme raciste.
Cependant, grâce à l'étude réalisée par Pierre Quillard, (Le monument Henry : Liste des souscripteurs classés méthodiquement et selon l'ordre alphabétique, Edition Pierre-Victor Stock, Paris, 1899) nous savons que le Maréchal, à cette époque capitaine, n'avait pas participé à la souscription au « monument Henry », souscription nationale ouverte par le journal antisémite La Libre Parole d'Édouard Drumont au profit de la veuve du colonel Henry, auteur du faux document responsable de la condamnation inique du capitaine Dreyfus. Il confiera plus tard qu'il n’avait jamais cru en la culpabilité de l'officier, mais expliquera que ce dernier s’était très mal défendu. Par conséquent, il considérait la condamnation de Dreyfus comme logique car il avait été sacrifié pour préserver la réputation de l’Armée, même s'il n'était pas d'accord avec celle-ci. Pétain n'était donc pas anti-Dreyfusard, mais il ne dévoila pas une position dreyfusard zélé. Donc nous pouvons dire qu'il n'était pas attiré par la conception antisémite dans l'Affaire Dreyfus. Prenons maintenant un scandale plus récent, l'Affaire Stavisky, en 1934. Stavisky était un juif immigré d'origine russe qui avait été mêlé dans un scandale financier liant plusieurs hommes politiques, dont Edouard Daladier, et qui, selon la version officielle, s’était suicidé. Encore une fois, aucune source écrite ou orale n'évoque Philippe Pétain comme ayant eu une pensée antisémite sur cette affaire. Cependant, à la fin de cette année, il commence à démontrer un certain dégoût vis à vis des hommes politiques : "Tous ces politiciens sont vraiment écoeurants!"(Journal de Bernard Ménétrel, mardi 20 novembre [1934], citée par Herbert Lottman, Pétain, Paris, Edition du Seuil, 1984, p. 630). De plus, le Maréchal fréquente, à cette époque, plusieurs membres du parti d'extrême droite de l'Action Française, et certains feront même partis du Régime de Vichy. Il avait aussi des contacts supposés avec des cagoulards comme Jean Jardel, même s'il a jamais intégré ni même soutenu la Cagoule. N'oublions pas son admiration affichée pour la ligue nationaliste et militaire (mais pas antisémite) des Croix de feu du colonel François de La Rocque. D'ailleurs, il leur prendra leur devise "Travail, Famille, Patrie". Mais Pétain ne côtoie pas uniquement des "extrémistes" mais avait aussi des relations avec des membres de la Droite Libérale, dont beaucoup d'entre-eux intégreront le Régime de Vichy entre 1940 et 1942. On peut citer Lucien Romier ou encore Pierre-Etienne Flandin (l'un des premiers hommes politiques à militer pour le droit de vote des femmes, durant les années 1910). Par ailleurs, il ne faut oublier qu'il avait aussi des amis juifs dans son entourage. On peut rappeler ses liens avec Emmanuel Berl qui le soutiendra durant l’Occupation et qui réalisera ses premiers discours, le collaborateur Fernand de Brinon qui avait une juive comme femme (Lisette Franck qui est aussi la cousine de Berl) et avec qui il avait eu plusieurs enfants. On peut aussi évoquer le champion de tennis basque Jean Borotra qui sera commissaire général à l’Education générale et aux Sports de juillet 1940 à avril 1942, puis qui consacra l'Après Guerre à la défense de la mémoire du Maréchal. Egalement, nous ne pouvons pas oublier le sénateur de gauche et avocat Pierre Masse qui sera arrêté le 21 aout 1941 (par la police française, sur l'ordre des Allemands et contre l'avis de Pétain) et interné à Drancy et à Compiègne, puis qui sera déporté et disparaîtra à Auschwitz en septembre 1942.

 

Alors Pétain était-il antisémite avant le Seconde Guerre Mondiale ? Deux évènements vont nous donner définitivement la réponse.

Dans ses Mémoires, l'intellectuel juif André Maurois rapporta que sa candidature à l'Académie française avait été combattue par un académicien qui indiqua que la compagnie comptait déjà un juif parmi les membres (Henri Bergson), estimant qu'il n'était pas nécessaire d'en intégrer un autre. Le maréchal Pétain intervint pour calmer l'opposant : "Monsieur, la question n'est pas là, la seule question est de savoir si M. Maurois est un bon écrivain français, et cela vous-même ne songez pas à le nier." Dans sa dans sa lettre de candidature, Maurois précisa même qu'il l'avait rédigée "sur le conseil de M. le Maréchal Pétain" (André Maurois, Mémoires, Flammarion, 1970, p. 309). C'est donc en partie grâce à Philippe Pétain que André Maurois entra à l'Académie française le 23 juin 1938, et cela de justesse puisqu'il sera admis à 19 voix favorables contre 13 en faveur de René Pinon.

Un deuxième évènement démontre clairement que non seulement le Maréchal n'était pas antijuif, mais qu'il était également opposé aux discriminations raciales et religieuses. En effet, dans une pétition signée par lui-même et dâtée du 25 novembre 1938 (Archives Nationales, 415 AP 5 dossier 2), il dénonça "les persécutions religieuses et racistes d'Allemagne". Voici la protestation ci-dessous :

595558_lettre-petain.jpgEnfin, quelques mauvaises langues évoquent un homme antisémite envers Léon Blum, et cela sans jamais indiquer de preuve. Pourtant, l'historienne Bénédicte Vergez-Chaignon indique que Pétain "exprimait une certaine admiration pour Léon Blum : programme erroné, peut-être, mais de la poigne" (Bénédicte Vergez-Chaignon, Le docteur Ménétrel, Perrin, 2001, p. 70). De plus, il ne semblait pas si hostile au socialisme d'après son confident Bernard Ménétrel : "Blum préparerait ainsi sans le vouloir les voies à une reprise de l'ordre et puissance par les gens droits et français." (Extrait du Journal de Bernard Ménétrel cité par Herbert Lottman dans son Pétain, Editions du Seuil, 1984, p. 185-186, puis repris par Bénédicte Vergez-Chaignon à travers Le docteur Ménétrel, Perrin, 2001, p. 70). Cependant, il faut rester mesuré sur l'admiration de Philippe Pétain envers Léon Blum, car il ne faut pas oublier que ce dernier était un farouche opposant au plan de défense nationale et à la modernisation de l'armée française proposé par le Maréchal lorsqu'il était ministre de la Guerre en 1934, et Blum avait été jusqu'à déclarer "Du moment qu'on démolit l'armée, j'en suis." (Guy Pedroncini, Pétain, Tome II, p. 203). Néanmoins, avant la Seconde Guerre Mondiale, Pétain n’avait donc montré aucun signe d'antisémitisme, alors qu'en 1939, il avait quand même 83 ans.


Les premières confiscations et la propriété des juifs

Moins de 10 jours après le début de la conquête de la France, l'Allemagne édicte sa première mesure visant les juifs. L'ordonnance du 20 mai 1940, applicable dans les territoires occupés de France, de Belgique, du Luxembourg et des Pays-Bas, prescrit la désignation par "les groupes d'armées ou les autorités désignées par eux" d'administrateurs provisoires à la tête des entreprises abandonnées par leurs chefs responsables. Le 10 juillet de la même année, les membres de l'Assemblée Nationale et du Sénat, restés encore en France, donnent les pleins pouvoirs à Pétain. L'une des premières mesures du nouveau chef de l'Etat a été de mettre en place une législation contre la loi allemande du 20 mai. Le Maréchal crée, par la loi du 16 août 1940, des Comités d'organisation pour l'industrie et de commerce qui, à la grande fureur des Allemands, interposent l'Etat entre l'occupant et les entreprises. Puis, par la loi du 10 septembre 1940, Pétain affirme son droit de désigner lui-même les administrateurs provisoires des entreprises privées de leurs dirigeants. Le régime de l'administration provisoire s'étendait aux immeubles, à l'exception des locaux servant à l'habitation personnelle des juifs. En cas de vente d'un bien, la loi stipulait que le produit de la liquidation était versé au compte du propriétaire juif par l'intermédiaire de la Caisse des dépôts et des consignations. Un dixième de la somme était versé à la même caisse pour constituer un fond de solidarité destiné à venir en aide aux juifs dépouillés de leurs biens. Il y avait donc, en cas de vente, une transmutation où des biens mobiliers et immobiliers étaient convertis en espèces dont l'Etat garantissait la propriété aux juifs (Hoover Institute, La vie de la France sous l'occupation, Plon, Paris, 1957, p. 665). Cette loi du 10 septembre restera en application, même après la loi sur la mise en place du statut des juifs. Malheureusement, elle sera, au fil des temps et avec la pression progressive du Reich, de moins en moins respectée. Déjà, le 18 octobre 1940, les Allemands émettent une seconde ordonnance allemande imposant le recensement de toutes les entreprises juives. Le lendemain, le préfet de police est contraint de prescrire aux entreprises commerciales d'afficher à l'intérieur de leurs vitrines des pancartes jaunes avec l'inscription en caractères noirs : "Judisches Geschäft" (Entreprise juive). À la suite de la décision du 13 octobre du chef de l'administration militaire allemande, le préfet de police doit ordonner aux juifs de se présenter aux commissariats de leur domicile jusqu'au 7 novembre, pour y recevoir des cartes d'identité portant la mention " Juif " ou "Juive" apposée en lettres rouges. Puis le 23 octobre, dans le département de la Seine, la préfecture de police doit remettre le recensement des entreprises juives à l'administration militaire allemande. Ont été recensées 7 737 entreprises individuelles et 3 456 entreprises exploitées sous la forme de sociétés. Néanmoins, dans un long rapport concernant la question juive en France et datant du 1er juillet 1941, l’officier S.S Dannecker écrira : "Que l'on sache, pour en rester à l'exemple de Paris, que, sur 21 000 entreprises juives déclarées en tout, 600 entreprises seulement avaient, fin juin 1941, disparu par liquidation et qu'on se le dise bien, 200 seulement ont été arrachées des mains juives par aryanisation. Pour bien comprendre, il faut savoir comment le service de contrôle français trouve le plus souvent un Français pour un poste d'administrateur provisoire. Il arrive fréquemment que celui-ci soit lié d'une manière ou d'une autre au propriétaire juif, ce qui, du reste, n'a rien d'étonnant en France". Il est donc peu contestable qu'en 1940-41, Pétain ait manifesté une opposition à la politique allemande de confiscation des biens contre les juifs par les décisions d'aout et de septembre 1940.

A partir du 16 Juillet 1940, et en violation de la convention d'armistice qui ne traitait que d'occupation territoriale et non d'annexion, la germanisation de l'Alsace-Lorraine s'affirme. Les organisations nazies font main-basse sur les biens appartenant aux juifs. Ceux-ci sont chassés avec d'autres Français coupables d'un trop grand patriotisme. Les Nord-Africains sont victimes de la même mesure, même si seulement quelques-uns sont concernés, tout simplement parce que le Reich ne contrôlait qu'une petite partie du Nord de l'Afrique. Environ 100 000 Alsaciens et Lorrains sont concernés, dont un certain nombre de paysans qui auront leurs terres prises par les colons venant d'Outre-Rhin. Parmis eux, on dénombre 17 783 juifs qui sont chassés d'Alsace et qui se réfugient en zone libre. Mais paradoxalement,  elle prouve que l'antisémitisme de l'occupant ne comportait pas encore de dessin criminel en France. Par ailleurs, si les Allemands avaient commencé par déporter des juifs de leur pays vers les camps de concentration nazis, la Gestapo expulsa en parallèle quelques 7500 juifs vers la France, en majorité des Allemands et des Autrichiens. Ils seront accueillis au camp français de Gurs, et ceux d'autres nationalités à celui d'Agde. Pourquoi les Allemands ont déporté quelques juifs en France tandis que  les autres juifs étaient déportés dans les camps nazis ? La question n'a jamais été étudiée et je ne peux pas apporter de réponse. Quoi qu'il en soient, fasse aux expulsions des Alsaciens et des Lorrains vers la France, et quelle que soit la confession, le maréchal Pétain opposa de vives protestations. Le 3 septembre 1940, il charge le général Huntziger, ministre de la guerre et chef de la délégation française à la Commission d'armistice, d'émettre cette protestation aux autorités allemandes. Voici cette lettre :

ETAT-MAJOR
N° 3335/EM
Wiesbaden, le 3 septembre 1940
OBJET : A.S. des mesures
prises par le Gouvernement
du Reich dans les départe-
ments du Bas-Rhin, du Haut-
Rhin et de la Moselle


Note
pour Monsieur le Président de la Commission
allemande d'Armistice, Général de l'Infanterie
Von Stülpnagel


Mon Général,

D'ordre de mon Gouvernement, j'ai l'honneur de vous transmettre la déclaration suivante :
Depuis l'entrée des forces allemandes dans les départements du Haut-Rhin, du Bas-Rhin et de la Moselle, les autorités allemandes d'occupation ont pris un grand nombre de mesures qui ont pour effet de priver la France de ses droits de souveraineté sur ces territoires.
Parmi ces mesures, le Gouvernement français ne veut citer que les suivantes :
1° Les Préfets, Sous-Préfets et Maires, ainsi que nombre de fonctionnaires d'origine non locale ou dont les tendances passaient pour suspectes, ont été évincés de leurs sièges respectifs.
2° Mgr Heintz, Evêque concordataire de Metz, a été chassé de son diocèse. Plusieurs membres du clergé, tant séculier que régulier, ont été également expulsés sous le prétexte qu'ils étaient de langue ou de mentalité française.
3° Mgr Ruch, Evêque concordataire de Strasbourg, s'est vu interdire l'accès de son diocèse et, par voie de conséquence, la reprise de son ministère.
4° M. Joseph Bürckel a été nommé, le 7 août, gauleiter de Lorraine, et M. Robert Wagner, gauleiter d'Alsace. La première des provinces a été rattachée au gau de Sarre-Palatinat, et la seconde à celui de Bade.
5° L'Alsace et la Lorraine ont été intégrées dans l'administration civile de l'Allemagne. La frontière et la police douanière ont été portées à la limite occidentale de ces territoires.
6° Les chemins de fer ont été incorporés dans le réseau allemand.
7° L'administration des Postes, Télégraphes et Téléphones a été prise en main par les Postes allemandes qui substituent graduellement au personnel en place leur propre personnel.
8° La langue française est éliminée tant de la vie administrative que de l'usage public.
9° Les noms des localités sont germanisés.
10° La législation raciale de l'Allemagne est introduite dans le pays ; à la faveur de cette mesure, les Israélites sont expulsés ainsi que ceux des nationaux que l'autorité allemande tient pour des intrus.
11° Seuls, les Alsaciens et les Lorrains qui consentent à se reconnaître comme étant de souche allemande sont admis à réintégrer leur foyer.
12° Le patrimoine des Associations de caractère politique et des Juifs est frappé de confiscation, de même que les biens acquis postérieurement au 11 novembre 1918 par les Français.
Rien n'illustre mieux l'esprit qui anime ces mesures, en elles-mêmes arbitraires, que les paroles prononcées publiquement le 16 juillet, à Strasbourg, par M. Robert Wagner. Faisant état de l'élimination en cours de tous les éléments de souche ou de nationalité étrangère, ce haut fonctionnaire affirmait que le dessein de l'Allemagne était de régler une fois pour toute la question d'Alsace.
Une pareille politique, qui ne saurait être le fait d'organes d'occupation subordonnés, équivaut à une annexion déguisée et est formellement contraire aux engagements souscrits par l'Allemagne à Rethondes.
En effet :
C'est avec la France entière, dans ses frontières de l'Etat de 1939, que l'Allemagne a signé la Convention du 22 juin.
C'est l'intégrité de la France entière que l'Allemagne a comprise dans la Convention d'Armistice en précisant que le Gouvernement français avait le droit d'administrer les territoires occupés et non occupés, sans limitation territoriale aucune.
Fort de son droit, le Gouvernement français élève une protestation solennelle contre les mesures prises, en violation de la Convention d'Armistice, à l'égard des départements alsaciens et lorrains et de leur population et qui constituent une annexion de fait de ces territoires».
Veuillez agréer, mon Général, l'assurance de ma haute considération.

Signé : Huntziger
Cette vigoureuse note de protestation de Pétain par l’intermédiaire d’Huntziger, au sujet de l'introduction de la législation raciale nazie et de l'expulsion des juifs, est soulignée par Eberhard Jäckel à travers La France dans l'Europe de Hitler (1968, Fayard, p.119).

Une nouvelle protestation du Maréchal contre les expulsions massives de novembre 1940 est remise le 18 novembre 1940 au général von Stülpnagel par le général Doyen, successeur du général Huntziger à la Commission d'armistice : "D'ordre de mon gouvernement, je suis chargé d'élever une protestation solennelle contre ces expulsions [...] La France se trouve placée en présence d'un acte de force [...] d'un acte injuste [...] La France n'a pas souscrit à ce transfert de population. Elle ne peut l'accepter. Elle ne cessera d'en contester le bien-fondé."
Ces interventions répondent à l'histoire falsifiée qui enseigne que Pétain s'est désintéressé du sort des Alsaciens-Lorrains. Le lecteur désinformé sera donc surpris d'apprendre que la protestation signée Huntziger est l'une des 112 protestations d'ordre général, sans compter les interventions concernant les cas d'espèce qui s'échelonnent du 6 juillet 1940 jusqu’au 20 août 1944, jour de l'enlèvement du Maréchal par la Gestapo (voir l’ouvrage de Louis Cernay, alias André Lavagne, Le maréchal Pétain, l’Alsace-Lorraine, Faits et Documents 1940-1944, Les Iles d'or, 1955).

Les lois anti-juives

Le 3 octobre 1940, la première loi anti-juive signée par le Maréchal est mise en application. Il est clair que cette loi s'avère antisémite par son contenu. Cependant, il est faux de dire qu'elle fut mise en place sans la pression allemande. En effet, le 27 septembre 1940, les Allemands mirent en place la première loi générale contre les juifs. Applicable en zone occupée, elle impose aux autorités administratives françaises d'ouvrir un "registre spécial" pour inscrire les déclarations obligatoires de ceux et celles appartenant à la religion juive ou qui ont plus de deux parents de la même confession. De plus, les dirigeants des communautés israélites de fournir "les justifications et les documentations nécessaires pour l'application de la présente ordonnance."
En toute hypothèse, les proches du maréchal Pétain avaient tenté de s'opposer à la promulgation de l'ordonnance allemande du 27 septembre 1940. L’un de ses plus fidèles compagnons, le général de La Laurencie, ainsi que le ministre des affaires étrangères Paul Baudouin, avaient eu connaissance de cette ordonnance avant sa publication. Une lettre de ce dernier, datée le 25 septembre 1940, le prouve et explique les différents problèmes qu'engendrerait la mise en place de l'ordonnnce allemande :
"Le général de La Laurencie indique qu'il a été avisé par l'agent de liaison du chef de l'Administration militaire allemande que certaines mesures seraient prises très prochainement contre les israélites. [...] ces mesures porteront sur les quatre points suivants :
1° Aucun israélite ne sera autorisé par les autorités allemandes à se rendre de zone libre en zone occupée;
2° Les israélites résidant actuellement en zone occupée pourront y rester. Ils seront toutefois astreints à se présenter à la police dans des conditions nettement définies.
3° Les maisons de commerce et magasins appartenant à des israélites recevront une inscription spéciale, nettement apparente, indiquant la non-aryanisation de leurs propriétaires.
4° Toute maison de commerce appartenant à un israélite n'ayant pas encore rejoint les territoires occupés sera mise en exploitation sous la direction d'un gérant.
Sans aborder le fond du problème qui se trouve ainsi soulevé par les autorités d'occupation, je vous signale que la décision prise par le général me semble appeler de notre part les observations suivantes :
Les mesures que l'Administration allemande envisage d'appliquer dépassent l'exercice des droits reconnus à la Puissance occupante dans leur ensemble ; elles tendent à créer dans une partie du territoire français un régime d'exception et, par un acte unilatéral des Autorités allemandes dans un domaine qui relève des seules Autorités françaises, elles rompent l'unité administrative de la France, unité pourtant reconnue par la Convention d'armistice.
Il est un autre point qui doit également retenir notre attention. Dans l'application des mesures en question, sur quelle base les Autorités allemandes proposent-elles d'établir la discrimination qu'elles envisagent ? Les caractéristiques raciales, la terminologie des noms sont des critères souvent incertains. Quant à la base confessionnelle, il est difficile de l'invoquer en France où les individus ne sont pas tenus de déclarer officiellement la religion à laquelle ils appartiennent, où l'état civil ne mentionne pas la confession à laquelle les ascendants ont appartenu. Cette incertitude risque de donner lieu à des incidents regrettables.
Signé : Baudouin"
Cette note du ministre des affaires étrangères est citée dans l'Histoire de Vichy de Robert Aron (Fayard, Paris, 1954, p. 229).


Le chef de l’Etat n'entend pas laisser le Reich interférer dans le domaine législatif et réglementaire dont il est seul responsable. Il l'a déjà manifesté pour la désignation des administrateurs provisoires, en s'interposant entre les Allemands et les entreprises. Il décide d'agir de la même manière entre les Allemands et les juifs. Ainsi s'explique,  le 3 octobre 1940, du premier acte portant sur le statut des Juifs. Cette décision contredit les protestations du 3 septembre 1940 et du 25 septembre 1940, lesquelles s'élevaient contre les mesures raciales prises par l'Occupant. Qui plus est, au motif de ne pas rompre "l'unité administrative" de la France et pour empécher l'Occupant de créer une législation spécifique en zone Nord, la loi d'octobre 1940 va au-delà des dites mesures, et s'étend notamment à la zone libre et dans le reste de l'Empire. Aux termes de la loi révisée par celle du 2 juin 1941, est considéré comme juif celui qui est "issu d'au moins trois grands-parents de religion juive, ou de deux grands-parents de religion juive, s'il est lui-même de religion juive ou si son conjoint est juif". Désormais, les juifs sont exclus de la société, sauf dérogation accordée en Conseil d'Etat, d'un certain nombre d'administrations publiques et du Parlement. Au cours du Conseil des ministres du 1er octobre, le Maréchal a insisté pour que la justice et l'enseignement ne comprennent aucun juif. Les autres fonctions publiques restent ouvertes aux juifs anciens combattants de 14-18 ou cités en 39-40, ainsi qu'aux ascendants, femmes et descendants des militaires morts pour la France. Mais aucun accès n'est autorisé aux professions se rattachant à la presse, à la radio, au cinéma et, d'une façon générale, aux spectacles. Il s'agit des professions qui exercent le vrai pouvoir : celui des médias. La loi française s'avère plus stricte que celle que le Reich a voulu établir. Malgré tout, l'intellectuel René Rémond observe à ce sujet que la politique du gouvernement tend à enfermer les juifs "dans un statut discriminatoire qui les écarte de tout poste de responsabilité ou d'influence". Il souligne que "le gouvernement du Maréchal ne vise aucunement à la disparition des Juifs" (René Rémond, Préface à l'ouvrage d'Asher Cohen, Persécutions et sauvetages: Juifs et Français sous l'Occupation et sous Vichy, Editions du Cerf, Paris, 1993). Cependant, il ne faut pas oublier que cette loi fut appliquée différemment selon la région et la pression allemande. En tout cas, en mettant en place la loi du 3-4 octobre 1940 et du 2 juin 1941, Pétain empêcha la main-mise du statut des juifs par le Reich en France, puisque d'après les règles fixées lors de l'Armistice du 22 juin 1940, la législation française était théoriquement prioritaire sur la législation allemande. A cette occasion, je tiens à rappeler qu'un autre article fut réalisé sur mon blog, consacré au fameux document soit-disant authentique qui aurait prouvé que le Maréchal souhaitait durcir la législation anti-juive à l'extrême (http://realite-histoire.over-blog.com/article-un-suppose-document-original-du-statut-des-juifs-accablerai-le-marechal-petain-60044787.html).
Pour les professions libérales, un numerus clausus est fixé selon l'article 4 :
"L'accès et l'exercice des professions libérales, des professions libres, des professions dévolues aux officiers ministériels et à tous les auxilières de la justice sont permis aux juifs, à moins que les règlements d'administration publique n'aient fixé pour eux une proportion déterminée. Dans ce cas, les mêmes règlements détermineront les conditions dans lesquelles aura lieu l'élimination des juifs en surnombre.". Ce numerus clausus aurait été de 0,8 %, et même de 0,4 % pour les professions exigeant la nationalité française, si l'on avait retenu un pourcentage proportionnel à la population juive vivant en France, soit environ 350 000 âmes dont 50 % avaient la nationalité française. Il est fixé à 2 % et concerne notamment le barreau, la médecine, les offices publics et ministériels, les architectes, les dentistes, les sages-femmes et les pharmaciens. Ce taux, cinq fois supérieur au pourcentage des juifs français au sein de la population française, montre que le législateur a tenu compte du fait que les juifs sont, dans leur ensemble, plus portés vers les professions libérales que vers le travail manuel. Pour l'accès à l'enseignement supérieur, le pourcentage d'étudiants juifs admis à s'inscrire chaque année est porté à 3 % de l'effectif des étudiants non-juifs, avec priorité aux anciens combattants et à leurs enfants. Pourtant, ce pourcentage est largement supérieur avec les taux de population (0,8 et 0,4 %) rappelés ci-dessus. En Afrique du Nord, ce taux est porté à 14 %. Cependant, la loi Crémieux du 24 octobre 1870 avait accordé la citoyenneté française aux colons européens aux juifs d'Algérie, et cette mesure était discriminatoire à l'égard des musulmans. Son maintien après la défaite risquait de déclencher des mouvements d'hostilités sur les territoires du Maghreb dont l'importance stratégique était capitale (Voir le sujet sur la loi Crémieux). Certains d’entre eux vont cependant conserver la citoyenneté française, principalement les juifs indigènes des départements d’Algérie qui ont appartenu à une unité combattante pendant la guerre de 14-18 ou de 39-40, et (ou) qui ont obtenu la Légion d’honneur à titre militaire, la Médaille militaire ou la Croix de guerre (loi du 7 octobre 1940 citée par Jacques le Groignec dans Le Maréchal et la France, Nouvelles Editions Latines, 1994, p.185, renvoi 21).

Les lois anti-juives approuvées par Pétain s’avèrent antisémites et plus sévères que celles que les Allemands ont voulu appliquer. D’un autre côté, on peut s’apercevoir qu'elles empêchent les nazis d'imposer leur législation raciale, certes était moins dure à l'époque, mais dont on sait qu'elle servira plus tard à déporter les  juifs de leur Empire. Les juifs jouissaient donc d’une relative protection de l’Etat Français collaborateur, pas encore collaborationniste. Les juifs étaient soumis à la législation antisémite du gouvernement français, mais tout en étant protégés de la législation raciale allemande. Cependant certains officiers nazis ne vont pas respecter l'application du 3 et 4 octobre 1940, tels que le Général Heinrich Niehoff, Chef de la kommandantur de Lille, qui a fait savoir officiellement le 14 octobre 1940 que les lois françaises, même approuvées par le Commandant en chef à Paris, n’allaient pas être appliquées dans le Nord et le Pas-de-Calais.

Les camps de concentration français

Je finirais cet article sur les camps de concentration Français. En effet, les lois anti-juives préconisent de faire enfermer les juifs, principalement étrangers, dans des camps de concentration français. Ces camps n’avaient rien à voir avec les camps nazis dans lesquels régnait la mort. Les camps de concentration français étaient des endroits dans lesquels on regroupait de force des populations, puis on les cloisonnait. Ils ne servirent qu’à « stocker » des individus qui de plus ne travaillaient pas et étaient généralement surveillés par les polices locales. Ces camps, dont l’hygiène était médiocre, n’ont pas été crées durant le Régime de Vichy mais pendant la IIIèmeRépublique. En effet, des hommes politiques, principalement issus du Parti Radical de Gauche, avaient imaginé puis avaient mit en place ses fameux camps français. Parmi ces penseurs il y avait un certain Edouard Daladier.
Les premiers espaces clos sont ouverts mis en place en 1938, puis le décret-loi du 12 novembre 1938 établi la mention d'"étrangers indésirables". Le 21 janvier 1939, le gouvernement ouvre son premier camp dit "d'internement" à Rieucros en Lozère. Avant et après la déclaration de guerre, les "étrangers suspects ou indisérables" vivant en France étaient enfermés dans les camps, ainsi que les "individus dangereux pour la défense nationale et la sécurité politique", et cela en application du décret-loi du 18 novembre 1939 signé par Edouard Daladier. Puis le 6 Avril 1940, donc avant l’invasion allemande, un décret signé par le Président du Conseil Paul Reynaud et approuvé par le Président de la République Albert Lebrun autorise l’ouverture d'autres camps, avec pour objectif d’enfermer les communautés nomades, comprenant principalement les tziganes et les gitans, qu’ils soient français ou étrangers. Quelques juifs ayant fui le nazisme seront aussi enfermés. Pendant la guerre, le Régime de Vichy continuera à administrer ces camps et de nombreux juifs y seront placés. Cependant, la plupart des camps français garderons la même fonction du 6 Avril 40 jusqu’à la fin de la guerre. Les Allemands se sont assez peu intéressés aux camps de concentration français et la majorité des occupants de ces "bagnes" seront épargnés de la déportation et de de la folie nazie. N'oublions pas que la plupart des juifs et des tziganes déportés provenaient du camp de Drancy et du camp transit de Compiègne, ce premier étant partiellement puis entièrement controlé par les Allemands, le second étant administré par les nazis durant toute la durée de l'Occupation.

On peut dire que Pétain, qui n’avait jamais commis d’acte antisémite avant la Seconde Guerre Mondiale, avait tenté de s’opposer à la politique allemande qui tentait d'imposer leur législation. Pour cela, il a été jusqu'à émettre des lois antisémites plus sévères que les nazis envers les juifs, mais garantissant le contrôle des juifs français sous l’autorité de l’Etat Français. En seconde partie, on s’apercevra qu’en 1941-42, le Maréchal ne devra pas seulement s'interposer à plusieurs reprises face aux Allemands désireux de mettre la main sur la législation anti-juive, mais il devra aussi faire face à la montée en puissance d'un collaborationnisme à l’intérieur de son propre gouvernement, c’est-à-dire face à la volonté croissante de certains politiciens de faire entrer la France dans le "nouvel ordre européen" au côté de l'Allemagne (
http://realite-histoire.over-blog.com/article-23403054.html).

 

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commentaires

Hannibal 23/01/2010 18:49


Ah non qu'on ne me parle pas de Paxton ! Sa vue trés hémiplégique de l'Histoire de France entre 39 et 40, peut-être facilement démontée en allant s'informer aux sources, aux témoignages et aux
mémoires de l'époque !
Pour de plus amples informations:
http://forumfrance-en-guerres.xooit.fr



VSA 23/01/2010 18:58


J'avais réalisé une critique sur Paxton et ses théories que j'ai démontées rien que par des sources, et prouvant que ces conclusions n'étaient pas fiables : http://realite-histoire.over-blog.com/article-23879774.html


condor79 20/05/2009 14:34

                              Les tentatives de réhabilitation de Pétain sont nombreuses etbien souvent suspectes. Il est exacte que c' esr De Gaule lui-même qui est à l' origine de la légende Pétain ayant été son "nègre" pour la rédaction de son histoire de la grande guerre.Vous soulignez avec raison l' antisemitisme de ses collaborateurs...mais qui les a choisi ? Si son antisemitisme n' a pas pu être prouvé, cela ne démontre rien que sa passivité coupable....                                  Amitiés                                            condor79

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