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20 septembre 2008 6 20 /09 /septembre /2008 12:11

Le 24 Octobre 1870, un décret promulgué à Tours donne la nationalité française à 37 000 juifs d'Algérie, mais un autre décret prévoyait que les musulmans d'Algérie soient ravalés au statut d'indigènes. Il s'agit de l'une des premières décisions prises par le gouvernement de la IIIème République. C'est le début d'une fracture douloureuse de plusieurs décennies entre les français, les juifs et les musulmans. Petite parenthèse, je parle de "racisme contemporain" par opposition au "racisme moderne", les deux formes de racisme étant totalement différentes. Couramment utilisé jusqu'au XIXème siècle, le "racisme moderne" consistait à exploiter les communautés raciales considérées comme inférieures pour différentes taches. Encore présent dans le monde, le "racisme contemporain" consiste à exclure des communautés sur critères raciaux ou religieux et jugées non désirables au sein d'une société.

Isaac Adolphe Crémieux est l'un des leaders républicains de l'époque et est un farouche opposant à Napoléon III. Il est le fils d'un commerçant juif de Nîmes et est l'un des rares personnages de son époque issu d'une classe populaire qui parvint à accéder dans les hautes sphères de l'Etat. Devenu juriste, il entra rapidement dans la franc-maçonnerie qui l'aida à accéder dans le monde politique. En 1863, il participa à la création de l'Alliance Israélite Universelle dont il fut le dirigeant, et qui avait pour objectif de protéger les juifs où qu'ils soient. A l'aube de la IIIème République, il parvint au poste de ministre de la justice et fut à l'initiative de la loi qui porte son nom.

L'Algérie : du royaume à la colonie

Les années 1860 marquent la fin de la conquête par la France de ce qu'on appel aujourd'hui l'Algérie. L'empereur Napoléon III, au pouvoir à cette époque,
préconise l'instauration d'un royaume arabe sous protectorat français, un peu comme il en ira plus tard avec le royaume du Maroc. Lui-même aurait eu le titre de «roi des Arabes». Par ailleurs, il souhaite stabiliser cette région, qui n'est pas catholique comme la France, mais qui s'avère musulman. Par le senatus-consulte (décret impérial) du 14 juillet 1865, les trois musulmans d'Algérie
peuvent demander à « jouir des droits de citoyen français » et à bénéficier de la « qualité de citoyen français »
, sans qu'il leur soit nécessaire de renoncer à la loi coranique : «L'indigène musulman est Français, néanmoins il continuera d'être régi par la loi musulmane. Il peut sur sa demande être admis à jouir des droits du citoyen ; dans ce cas il est régi par les lois civiles et politiques de la France». Ce décret fut très apprécié des locaux d'Algérie qui étaient désormais considérés comme des Français à part entière, et Napoléon III jouissait alors d'une grande popularité sur le territoire Nord-Africain. Et par l'intermédiaire de ce même décret, les 250 000 étrangers résidants en Algérie depuis plus de 3 ans ainsi que les 30 000 juifs algériens pouvaient aussi obtenir la nationalité française. Mais ce décret subit deux oppositions: l'Eglise Catholique qui refusait que des musulmans puissent devenir français, au même titre que les membres de leur confession; et les Républicains, en particulier ceux de gauche, qui sont les plus ardents opposants à Napoléon III et qui n'acceptaient généralement pas la polique de l'empereur au sein du monde arabe .
    

Le début d'une discrimination raciale

La IIIème République qui succède au Second Empire va supprimer les articles principaux au sénatus-consulte du 14 juillet 1865 qui octroyait la citoyenneté aux musulmans. Désormais, ceux-ci n'étaient plus considérés comme français. La loi mentionne les musulmans comme des indigènes qui ne pouvaient plus accéder à la citoyenneté, sauf en réunissant les conditions ci-dessous. Cependant, ces conditions étaient particulièrement difficiles à obtenir puisqu'il ne faut pas oublier qu'à cette époque, la grande majorité de ces "indigènes" n'avaient pas de papiers et vivaient en tribus. Par ailleurs, le peu de chanceux qui parvinrent à accéder à la naturalisation faisaient l'objet d'un casier judiciaire, à l'égal des délinquants et des criminels. Voici l'extrait du décret n° 137 qui correspond au sujet :


"N°137. - DÉCRET sur la Naturalisation des Indigènes musulmans et des Étrangers résidant en Algérie.
Du 24 Octobre 1870.

LE GOUVERNEMENT DE LA DÉFENSE NATIONALE DÉCRÈTE :

ART. 1er.La qualité de citoyen français, réclamée en conformité des articles 1er et 3 du sénatus-consulte du 14 juillet 1865, ne peut être obtenue qu'à l'âge de vingt et un ans accomplis. Les indigènes musulmans et les étrangers résidant en Algérie qui réclament cette qualité doivent justifier de cette condition par un acte de naissance; à défaut, par un acte de notoriété dressé sur l'attestation de quatre témoins, par le juge de paix ou le cadi du lieu de résidence, s'il s'agit d'un indigène, et par le juge de paix, s'il s'agit d'un étranger.
ART.2. L'article 10, paragraphe 1er du titre III, l'article 11 et l'article 14, paragraphe 2 du titre IV du décret du 21 avril 1866, portant règlement d'administration publique sont modifiés comme il suit :
"Titre III, article 10, paragraphe 1er : L'indigène musulman, s'il réunit les conditions d'âge et d'aptitude déterminées par les règlements français spéciaux à chaque service, peut être appelé, en Algérie, aux fonctions et emplois de l'ordre civil désigné au tableau annexé au présent décret.
"Titre III, article 11 : L'indigène musulman qui veut être admis à jouir des droits de citoyen français doit se présenter en personne devant le chef du bureau arabe de la circonscription dans laquelle il réside, à l'effet de former sa demande et de déclarer qu'il entend être régi par les lois civiles et politiques de la France.
"Il est dressé procès-verbal de la demande et de la déclaration.
"Article 14, paragraphe 2 : Les pièces sont adressées par l'administration du territoire militaire du département au gouverneur général"
ART.3. Le gouverneur général civil prononce sur les demandes en naturalisation, sur l'avis du comité consultatif.
ART.4. Il sera dressé un bulletin de chaque naturalisation en la forme des casiers judiciaires. Ce bulletin sera déposé à la préfecture du département où réside l'indigène ou l'étranger naturalisé, même si l'individu naturalisé réside sur le territoire dit Territoire militaire.
ART.5.Sont abrogés les articles 2, 4, 5 du sénatus-consulte du 14 juillet 1865, les articles 13, titre IV, et 19, titre VI, intitulé : Dispositions générales, du décret du 21 avril 1866. Les autres dispositions desdits sénatus-consulte et décret sont maintenues.


Fait à Tours, en Conseil de Gouvernement, le 24 octobre 1870.
Signé AD. CRÉMIEUX, L. GAMBETTA, AI. GLAIS-BIZOIN, L. FOURICHON."

Voici ce qu'on peut retenir dans ce décret  :
- Pour l'ART. 1, les étrangers et indigènes musulmans doivent fournir un acte de naissance ou un acte notarié pour espérer obtenir la citoyenneté (le verbe employé est "réclamer " et non "recevoir"). Or il faut se mettre dans le contexte de l'époque. En 1870, les indigènes musulmans vivaient, pour la plupart, encore à l'intérieur de différentes tribus. Peu d'habitants de ces tribus ne possédaient d'acte de naissance. Quant à l'acte de notoriété, il est difficile à obtenir car c'est un document par lequel un officier public recueille des témoignages en vue de d'établir une circonstance ou un fait matériel qu'un nombre de personnes ont pu constater, dont ils ont pu avoir connaissance ou qui leur ont semblé avérés. Autrement dit, c'est un officier public qui se base d'après des témoignages, sachant qu'ils peuvent être vrai ou faux. Par conséquent, l'officier public émet son avis sur la possibilité d'un demandeur à obtenir la citoyenneté. Si la demande est acceptée, l'indigène musulman majeur ne devient pas pour autant français, car il doit émettre d'autres conditions.
- En ce qui concerne le Titre III, article 11, il doit ensuite effectuer une demande auprès du chef du bureau arabe de la circonscription dans laquelle il réside, tout en jurant de vouloir être régi par la législation française. Par conséquent, il devait abandonner la loi coranique.
Il était donc très difficile pour un indigène musulman d'obtenir la
citoyenneté, alors que les autres avaient moins de condition à remplir. Par ailleurs, les Républicains au pouvoir, surtout ceux de gauche tels que le colonialiste Jules Ferry, souhaitaient peupler l'Algérie de colons afin de "civiliser" la région. Par conséquent, une
naturalisation massive et automatique portant sur les étrangers d'Algérie est promulguée le 26 juin 1889.
 De plus, Isaac Adolphe Crémieux voulait que les juifs puissent avoir la nationalité française et va réaliser son souhait par l'intermédiaire du décret n°136 de la loi du 24 octobre 1870 :

"B. n°8 - 109 - RÉPUBLIQUE FRANÇAISE

N° 136. - DÉCRET qui déclare citoyens français les Israélites indigènes de l'Algérie.

Du 24 0ctobre 1870.

LE GOUVERNEMENT DE LA DÉFENSE NATIONALE DÈCRÈTE:

Les Israélites indigènes des départements de l'Algérie sont déclarés citoyens français; en conséquence, leur statut réel et leur statut personnel seront, à compter de la promulgation du présent décret, réglés par la loi française, tous droits acquis jusqu'à ce jour restant inviolables.
Toute disposition législative, tout sénatus-consulte, décret, réglement ou ordonnances contraires, sont abolis.


Fait à Tours, le 24 0ctobre 1870.
Signé AD. CRÉMIEUX, L. GAMBETTA, AI. GLAIS-BIZOIN, L. FOURICHON."

Ce décret discriminatoire était unique en Europe puisque aucune autre puissance de l'époque n'avait établi ce type de loi. Quant aux juifs d'Algérie, la tradition raconte qu'une partie d'entre-eux y étaient présents depuis le -VIème siècle et la première diaspora. Ils étaient d'ailleurs à l'origine d'une langue aujourd'hui disparue, le judéo-berbère. D'autres viennent d'Espagne et ont été chassés de ce pays au XVème siècle, au moment de l'Inquisition. D'ailleurs, les juifs d'Afrique du Nord prirent le nom de sépharades après cette période (d'après le nom de l'Espagne en langue hébraïque). Cependant, après le décret Crémieux, les colonisés musulmans, les "indigènes", vont assimiler les juifs avec les colons européens, ce qui va engendrer une rupture entre les peuples de confessions différentes.


Une loi lourde de conséquences

Dès l'année suivante, encouragé par la défaite de la France face à la Prusse, un notable musulman, le bachagha El Mokrani, va provoquer un grand soulèvement de 250 tribus contre le gouvernement de la République Française. Cette révolte conduit le 8 avril 1871 à la proclamation de la guerre sainte par le grand maître d'une confrérie musulmane d'Algérie, Cheikh El-Haddad. Ce dernier annonça sa volonté d'obtenir une "extermination des français" au cours d'une prière. C'est un tiers de la population musulmane qui va alors entrer en rébellion contre le gouvernement. Effrayé par la situation en Algérie, le chef du gouvernement provisoire, Adolphe Thiers, dépose le 21 juillet 1871 un projet d'abrogation du décret Crémieux. Cependant, celui-ci est repoussé sous la pression du richissime banquier juif Alphonse de Rothschild. La révolte va se terminer avec la répression de l'Etat Français contre des mouvements armées locaux. Les instigateurs de la révolte sont jugés entre le 10 mars et le 21  avril 1873 et plusieurs partisans furent déportés ou emprisonnés. Vis-à-vis de cette loi, les français sont divisés.  Mais parmi ces divisés, deux formes de racisme vont alors émergés : l'anti-musulman et l'anti-juif. Ces deux sentiments vont se renforcer durant toute la IIIème République, essentiellement à cause de divers scandales tels que le Scandale de Panama, l'Affaire Dreyfus et l'Affaire Stavisky. Entretemps, le Code de l'indigénat établie en Algérie le 28 juin 1881 détériore un peu plus les conditions de vie des indigènes musumans. De manière général, ce code les assujetissait aux travaux forcés, aux réquisitions (notamment des terres), à des impôts spéciaux ou à l'interdiction de circuler la nuit. Les colons européens étaient divisés sur les conditions discriminatoires à l'encontre des musulmans et le statut favorable accordé aux juifs. Ils vont même élire, en 1898, Edouard Drumont, éditeur du journal antisémite La Libre Parole, comme député d'Alger.

Après la loi Crémieux


Jusque dans les années 1930, les tensions vont s'atténuer entre les musulmans et les juifs, mais elles perdurent malgré tout en Algérie. Afin d'y mettre à terme, le maréchal Pétain va abroger la loi de 1870 par l'intermédiaire de Marcel Peyrouton. Ainsi, un certain nombre de juifs qui ont obtenu la nationalité française selon la loi Crémieux se l'ont vu retirés. Pour certains intellectuels de notre époque, cette décision s'avère antisémite, mais cette croyance est facilement réfutable puisque les juifs qui avaient reçu la croix de guerre, suite à leur participation dans la Première Guerre Mondiale, durant la Guerre du Rif ou (et) dans la guerre 1939-40, avaient gardé la citoyenneté (loi du 7 octobre 1940). Par ailleurs, en supprimant la loi, les musulmans ne sont plus considérés comme des indigènes, même s'ils ne récupèrent pas non plus la nationalité française qui leur avait été accordé en 1865.
Après la libération, le gouvernement provisoire de Charles de Gaulle redonne la nationalité à tous les juifs d'Algérie. De plus, les naturalisations sont accordées à des étrangers qui ont participé à la résistance et à la libération. Puis, grâce au député sénégalais Lamine Gueye, la loi du 7 mai 1946 donne la nationalité française à tous les ressortissants d'outre-mer, y compris d'Algérie.
Cependant, de Gaulle s'opposa à cette loi. Il était soucieux de la préservation de la "race blanche". La directive du 12 Juin 1945, envoyée par de Gaulle au garde des sceaux, en est la preuve: "Sur le plan ethnique, il convient de limiter l'afflux des Méditerranéens et des Orientaux, qui ont depuis un demi-siècle profondément modifié les compositions de la population française. Sans aller jusqu'à utiliser, comme aux Etats-Unis, le système rigide des quotas, il est souhaitable que la priorité soit accordée aux naturalisations nordiques (Belges, Luxembourgeois, Suisses, Hollandais, Danois, Anglais, Allemands, etc.)." (Cité dans Plein Droit, n° 29-30, novembre 1995).
Si l'antisémitisme semblait avoir diminué après la guerre, la discrimination envers les musulmans perdure et sera sans doute l'élément principal qui fera éclater la Guerre d'Algérie, en 1954. La politique de naturalisation souhaitée par de Gaulle sera conservée jusqu'en 1958 ... et son retour au pouvoir. Une fois au pouvoir, il expliqua souhaiter que tous les musulmans puissent accèder à la nationalité française, action déjà initiée depuis la loi du 7 mai 1946 (à laquelle il était auparavant opposé) et annonce à Alger une phrase qui est encore célèbre aujourd'hui : "En Algérie, il n'y a qu'une catégorie d'habitants, il n'y a que des français à part entière." Malgré tout, les confidences de de Gaulle vont prouver que celui-ci ne souhaitait pas que la communauté islamique d'Algérie obtienne la nationalité française. L'avocat du maréchal Pétain, Jacques Isorni, avait déjà repéré un racisme chez de Gaulle puisque celui-ci aurait dit : "Ils vous intéressent, vous, ces Mohammed et ces Fernandez ?" (cité par Jacques Isorni, Lui qui les juge, Flammarion, 1961). Par ailleurs, celui que beaucoup considèrent comme un héros va déclarer le 5 mars 1959 : "C’est très bien qu’il y ait des Français jaunes, des Français noirs, des Français bruns. Ils montrent que la France est ouverte à toutes les races et qu’elle a vocation universelle. Mais à condition qu’ils restent une petite minorité. Sinon, la France ne serait plus la France. Nous sommes quand même avant tout un peuple européen de race blanche, de culture grecque et latine et de religion chrétienne. [...] Les musulmans, vous êtes allés les voir ? Vous les avez regardés avec leurs turbans et leur djellabas, vous voyez bien que ce ne sont pas des Français ! Ceux qui prônent l'intégration ont une cervelle de colibri, même s'ils sont très intelligents. Essayez d'intégrer de l'huile et du vinaigre. Agitez la bouteille. Au bout d'un moment, ils se séparent de nouveau. Les Arabes sont des Arabes, les Français sont des Français. Vous croyez que le corps français peut absorber dix millions de musulmans, qui demain seront peut-être vingt millions et après-demain quarante ? Si nous faisions l'intégration, si tous les Arabes et les Berbères d'Algérie étaient considérés comme français, comment les empêcherait-on de venir s'installer en métropole, alors que le niveau de vie y est tellement plus élevé ? Mon village ne s'appellerait plus Colombey-les-Deux-Eglises mais Colombey-les-Deux-Mosquées !" (cité par le ministre Alain Peyrefitte dans C'était de Gaulle, Editions de Fallois, 1994, Tome 1, p. 52, et par Benjamin Storfa, Le transfert d'une mémoire, Editions de La découverte, 1999). En réalité, dans cette citation, le chiffre de dix millions annoncé par le général n'est pas le nombre de musulmans, mais le nombre d'Algériens. Cela signifie qu'il faisait un amalgame entre les Algériens et les musulmans d'Algérie qui étaient, certes majoritaires, mais pas unanimes. Quoi qu'il en soit, le président français refuse l'intégration des musulmans, mais également n'envisageait pas l'assimilation. Par ailleurs, le fils de Charles de Gaulle, Philippe, tentera de justifier les pensées de son père dans son oeuvre De Gaulle, mon père (Plon, 2003, p. 433) : "Si une communauté n’est pas acceptée, c’est qu’elle ne donne pas de bons produits, sinon elle est admise sans problème. Si elle se plaint de racisme à son égard, c’est parce qu’elle est porteuse de désordre. Quand elle ne fournit que du bien, tout le monde lui ouvre les bras. Mais il ne faut pas qu’elle vienne chez nous imposer ses moeurs." Malheureusement, Philippe De Gaulle a oublié de rappeler le décrêt de la loi Crémieux discriminant les musulmans, au point d'affirmer que ce sont ces derniers qui n'avaient pas voulu s'intégrer. Cependant, cette pensée illustre l'opinion générale des Français qui croyaient que les habitants d'Algérie n'avaient jamais souhaité s'intégrer, et que c'est cette raison qui les avaient incité à se révolter. Son père, Charles, ira jusqu'à dire : "L’intégration, c’est une entourloupe pour permettre que les musulmans qui sont majoritaires en Algérie à dix contre un, se retrouvent minoritaires dans la République française à un contre cinq. C’est un tour de passe-passe puéril ! On s’imagine qu’on pourra prendre les Algériens avec cet attrape-couillons ? Avez-vous songé que les Arabes se multiplieront par cinq, puis par dix, pendant que la population française restera presque stationnaire ? Il Y aurait deux cents, puis quatre cents députés arabes à Paris ? Vous voyez un président arabe à l’Élysée ?" (Alain Peyrefitte, C'était de Gaulle, Fallois, 1994, Tome 1, page 56). Plus tard, il ajoutera "Et puis, Delbecque, vous nous voyez mélangés avec des Musulmans ? Ce sont des gens différents de nous. Vous nous voyez mariant nos filles avec des Arabes ?" (cité par Jean-Raymond Tournoux, La tragédie du Général, Plon, 1967). Au député UNR Raymond Dronne, ancien combattant de la libération de Paris, il déclara "Voulez-vous être bougnoulisés ? Voyons, Dronne ! Donneriez-vous votre fille à marier à un bougnoule ?" (Jean-Raymond Tournoux, La tragédie du Général, Plon, 1967 et cité dans Le Petit de Gaulle illustré, Editions le Crapouillot, 1967). Il se plaira même à falsifier l'histoire : « Qu’est-ce que les Arabes ? Les Arabes sont un peuple qui, depuis les jours de Mahomet, n’ont jamais réussi à constituer un État [...] Avez-vous vu une digue construite par les Arabes ? Nulle part. Cela n’existe pas. Les Arabes disent qu’ils ont inventé l’algèbre et construit d’énormes mosquées. Mais ce fut entièrement l’œuvre des esclaves chrétiens qu’ils avaient capturés [...] Ce ne furent pas les Arabes eux-mêmes [...] Ils ne peuvent rien faire seuls. » (Cité par Cyrus Sulzberger, Les derniers des géants, Éditions Albin Michel, 1972). Il reprendra le même type de discours : "Les Arabes, ce n'est rien. Jamais on n'a vu des Arabes construire des routes, des barrages, des usines... Ce sont d'habiles politiques. Ils sont habiles comme des mendiants." (Cité par Jean-Raymond Tournoux, La tragédie du Général, Plon 1967).

 Il faut savoir que plusieursde ces propos racistes sont répétés un certain nombre de fois. Ainsi, Pierre Laffont, député d'Oran, rapporte les propos du Général tenus le 29 avril 1959, qui illustre sa conception raciale bien au-delà de la question de l'intégration : "L'intégration, c'est une foutaise, une fumisterie, et ceux qui la préconisent sont des jean-foutre! Les Musulmans ne sont que des clochards dont la France n'a pas à s'embarrasser! Mais enfin, vous n'imaginez pas qu'un jour, un Arabe, un Musulman puisse être l'égal d'un Français! Voyons, c'est impensable! Essayez d'intégrer de l'huile et du vinaigre! Agitez la bouteille! Au bout d'un moment, ils se séparent de nouveau! Les Arabes sont des Arabes, les Français sont des Français! Vous croyez que le corps français peut absorber dix millions de Musulmans, qui demain seront vingt millions et après- demain quarante? Si tous les Arabes, tous les Berbères d'Algérie étaient considérés comme Français, comment les empêcherait-on de venir s'installer en Métropole, alors que le niveau de vie y est tellement plus élevé? Mon village ne s'appellerait plus Colombey les Deux Églises, mais Colombey les Deux Mosquées! Avez-vous songé que les Arabes se multiplieront par cinq, puis par dix, pendant que la population française restera stationnaire? Il y aurait deux cents, puis quatre cents députés Arabes à Paris? Vous voyez un président Arabe à l'Élysée? [...] Et quand aux autres territoires! On a prétendu faire des Nègres de bons Français! C'est beau l'égalité, mais ce n'est pas à notre portée. Vouloir que toutes les populations d'outre-mer jouissent des mêmes droits sociaux que les Métropolitains, d'un niveau de vie égal, ça voudrait dire que le nôtre serait abaissé de moitié! Qui y est prêt? Alors, puisque nous ne pouvons pas leur offrir l'égalité, il vaut mieux leur donner la liberté: Bye-bye, vous nous coûtez trop cher!"  (Alain Peyrefitte, C'était De Gaulle, Fallois, 1994, Tome 1, p. 55 ; Pierre Laffont, Missions et actions secrètes en Algérie, Editions Trésor du Patrimoine, 1999, p. 7). Plus tard, au cours d'un entretien avec Jacques Foccart, il dira à propos des noirs : "Vous savez, cela suffit comme cela avec vos nègres. Vous me gagnez à la main, alors on ne voit plus qu’eux : il y a des nègres à l’Élysée tous les jours, vous me les faites recevoir, vous me les faites inviter à déjeuner. Je suis entouré de nègres, ici. […] Et puis tout cela n’a aucune espèce d’intérêt ! Foutez-moi la paix avec vos nègres ; je ne veux plus en voir d’ici deux mois, vous entendez ? Plus une audience avant deux mois. Ce n’est pas tellement en raison du temps que cela me prend, bien que ce soit déjà fort ennuyeux, mais cela fait très mauvais effet à l’extérieur : on ne voit que des nègres, tous les jours, à l’Élysée. Et puis je vous assure que c’est sans intérêt. " (Entretiens avec Jacques Foccart, 8 novembre 1968, Journal de l’Élysée, Tome 2 : Le Général en mai (1968-1969), Fayard-Jeune Afrique, 1998). Celui-ci se montre même nostalgique d'une Europe de Blancs. Voici ce qu'il a dit au général Koening : "Evidemment, lorsque la monarchie ou l'empire réunissait à la France l'Alsace, la Lorraine, la Franche-Comté, le Roussillon, la Savoie, le pays de Gex ou le Comté de Nice, on restait entre Blancs, entre Européens, entre chrétiens... Si vous allez dans un douar, vous rencontrerez tout juste un ancien sergent de tirailleurs, parlant mal le français." (Cité par Jean-Raymond Tournoux, La tragédie du Général, Plon, 1967). A travers ces discours, Charles De Gaulle explique sa vision personnelle et raciste. C'est sans doute cette pensée qui l'incita à retirer l'Algérie de la France. Selon lui, les natifs d'Algérie ne doivent pas être français, et celz sans prendre en compte que de nombreux musulmans avaient versé leur sang pour le drapeau français lors de différents conflits. Par ailleurs, il se révéla très méprisant envers les élus d'Algérie qu'il recevra le 20 janvier 1960. Il leur sort : "l'integration est une connerie, d'ailleurs l'armée ne fait que des conneries [...] Les magistrats des tribunaux militaires sont des incapables et des médiocres, ils font une repression sans nuances." La répression en Algérie n'est donc pas assez grande selon lui. Au député Laradji, il lui déclara : "les musulmans ne seront jamais des français." Puis à Lauriol: "voyons, ce ne sont pas des français ces gens là". Laradji, qui a eu dix membres de sa famille assassinés par le FLN insiste et déclare que sa politique va faire souffrir les algériens pro-français. De gaulle réplique : "Hé bien, vous souffrirez". Les élus sont dépités et cet entretien fit tout le tour d'Alger, engendrant une immense colère au sein de la population, notamment les pieds noirs et les harkis. Au soir des Accords d'Evian en mars 1962, il sortira à son ministre Louis Joxe : "Alors, Joxe, vous avez bientôt fini avec vos bicots ?" (Cité dans Le Petit de Gaulle illustré, Le Crapouillot, 1967-68). Il dit également :"Tous ces bicots se chamaillent. Ils aiment les fusils, ils aiment s'en servir. Ils ont la manie de la  fantasia" (Cité par Jean Rémond Tournoux, La tragédie du Général, Plon 1967). De plus, le 7 mai 1963, lors d'un conseil des ministres, De Gaulle explique à ses proches la situation sur l'immigration : "J'attire votre attention sur un problème qui pourrait devenir sérieux. Il y a eu 40 000 immigrants d'Algérie en avril. C'est presque égal au nombre de bébés nés en France pendant le même mois. J'aimerais qu'il naisse plus de bébés en France et qu'il y vienne moins d'immigrés. Vraiment, point n'en faut ! Il devient urgent d'y mettre bon ordre!" (Alain Peyrefitte, C'était de Gaulle, Tome 1, Fallois, 1994). Par ailleurs, n'oublions pas que dans le budget de 1959, De Gaulle fera diminuer les pensions accordées aux anciens combattants d'Afrique du Nord et des colonies. Ensuite, il promulguera la loi dîte de «cristallisation» le 26 décembre 1959. Pour information, les anciens combattants du Maghreb, d'Afrique noire, de Madagascar et d'Asie toucheront une pension parfois huit fois inférieure à celles des nationaux français. Actuellement, il est de 80 euros par mois pour un ancien goumier marocain ou algérien, 150 euros pour un ex-tirailleur sénégalais, contre environ 600 euros pour un Français.

 

harkis_cheval.jpgLa Vème République française, complice du massacre des harkis ?

Il est temps de mettre fin à une ignorance d'Etat dont les politiciens français font preuves. Il ne fait absolument aucun doute que les gouvernements français sous De Gaulle étaient complices du génocide à l'encontre des harkis mené par le Front de Libération Nationale en Algérie. Premièrement, le président de la République ordonna lui-même de "se débarasser" des Harkis en des termes insultans
Le 3 avril 1962, lors d’une conférence du comité des affaires algériennes, de Gaulle déclara : « il faut se débarrasser sans délai de ce magma d’auxiliaires qui n’ont jamais servi à rien ».

Voici un télégramme prouvant que des officiers voulant sauver des harkis ont été sanctionnés, c'est-à-dire la note de service n° 1334/MA/CAB/DIR du 12 mai 1962 signée par Pierre Messmer et envoyée par lui-même au commandant supérieur à Réghaia en Algérie : "Il me revient que plusieurs groupes d'anciens harkis seraient récemment arrivés en métropole. Stop. Je vous communiquerai dès qu'ils seront en ma possession renseignements précis sur l'importance et origine ces groupes ainsi que, si possible, sur responsable leur mise en route. Stop. [...} Dès maintenant toutefois je vous prie : Primo- d'effectuer sans délai enquête en vue déterminer conditions départ d'Algérie de ces groupes incontrôlés et sanctionner officiers qui pourraient en être à l'origine. Stop. Informer vos subordonnés que, à compter du 20 mai, seront refoulés en Algérie tous anciens supplétifs qui arriveraient en métropole sans autorisation de ma part, accordée après consultation départements ministériels intéressés". Le document est notamment visible sur ce lien http://pagesperso-orange.fr/jean-francois.buigues/Auteur.htm) et présent dans l'ouvrage de Florian Meyer, (Pour l’honneur… avec les harkis, de 1958 à nos jours, CLD Editions, p. 156). Et le même jour, le ministre des Affaires algériennes du 22 novembre 1960 au 28 novembre 1962, Louis Joxe, annonce le renvoi en Algérie des « supplétifs débarqués en métropole en dehors du plan général de rapatriement » tout en demandant « d’éviter de donner la moindre publicité à cette mesure », dans une note ( n°1676 du 12 mai 1962) : « Les renseignements qui me parviennent sur les rapatriements prématurés de supplétifs indiquent l’existence de véritables réseaux tissés sur l’Algérie et la métropole dont la partie algérienne a souvent pour origine un chef de SAS [...]. Vous voudrez bien faire rechercher, tant dans l’armée que dans l’administration, les promoteurs  et les complices de ces entreprises et faire prendre les sanctions appropriées. Les supplétifs débarqués en métropole en dehors du plan global de rapatriement seront en principe renvoyés en Algérie [...]. Je n’ignore pas que ce renvoi peut être interprété par les propagandistes de la sédition comme un refus d’assurer l’avenir de ceux qui nous sont restés fidèles. Il conviendra donc d’éviter de donner la moindre publicité à cette mesure mais ce qu’il faut  surtout obtenir, c’est que le gouvernement ne soit plus amené à prendre une telle décision » (Florian Meyer (Pour l’honneur… avec les harkis, de 1958 à nos jours, p. 155). Par ailleurs, un télégramme numéroté 125/IGAA du 16 mai 1962 signé par Louis Joxe montre très bien la politique anti-musulmane du gouvernment français : "Le ministre d'Etat demande au Haut commissaire de rappeler que toutes les initiatives individuelles tendant à l'installation en métropole des Français musulmans sont interdîtes." En clair, des harkis voulant se réfugier en France ont même été déportés en Algérie. En effet, une directive du 15 juillet 1962 signée encore par Joxe indique que "les supplétifs débarqués en métropole en dehors du plan général seront renvoyés en Algérie", spécifiant : "Je vous renvoie, au fur et à mesure, à la documentation que je reçois au sujet des supplétifs. Vous voudrez bien faire rechercher, tant dans l'armée que dans l'administration, les promoteurs et les complices de ces entreprises de rapatriement, et faire prendre les sanctions appropriées. Les supplétifs débarqués en métropole, en dehors du plan général, seront renvoyés en Algérie. Je n'ignore pas que ce renvoi peut-être interprété par les propagandistes de l'OAS, comme un refus d'assurer l'avenir de ceux qui nous sont restés fidèles. Il conviendra donc d'éviter de donner la moindre publicité à cette mesure."

Il est important de dire qu'une plainte pour crime contre l'humanité a été déposée à l'encontre de Pierre Messmer, l'ancien ministre des armées sous la présidence de Charles de Gaulle. On parle souvent des 76 000 juifs déportés sous l'Occupation, avec la France qui avait aidé l'Allemagne sous la pression. En revanche, on ne parle jamais des 150 000 harkis massacrés par le F.L.N avec la complicité de la France sous de Gaulle. En effet, 150 000 est bien le nombre approximatif le plus proche de la réalité.  Il a été dévoilé notamment par Mohand Hamoumou (Et ils sont devenus harkis, Fayard, 1993), par Abd-El-Azziz Meliani (La France honteuse. Le drame des harkis, Perrin, 2001) ou encore par Anne Heinis (L'insertion des français-musulmans, Montpellier III thèse de troisième cycle, 1977). Il est très facile de le confirmer. Le 4 avril 1977, le ministre de la défense Yves Bourges avait demandé des informations sur ce sujet au service historique du ministère de la défense. Voici la réponse du général Forret, chef du service historique, dâté du 21 avril 1977 :
"Note pour le cabinet du ministre
OBJET : Supplétifs incorporés en Algérie
REFERENCE : Note n° 15088/DEF/C.4.B en date du 4 avril
1977

En réponse à la lettre de référence, le Service Historique de l'Armée de Terre a l'honneur de faire connaître qu'il ne possède aucune archives sur les sujets évoqués.
Toutefois, un document établi par le "Bureau d'aide aux musulmans français" Hôtel National des Invalides - 75007 PARIS - avec le numéro 270 en date du 27 mai 1975, fait état des chiffres suivants :

-Effectif des supplétifs (harkis, moghaznis) incorporés en Algérie
-environ 200 000
-Supplétifs emprisonnés par le F.L.N après l'indépendance
-environ 2 500
-
Supplétifs disparus ou exécutés par le F.L.N.
-environ 150 000

Le général FORRET,
Chef du Service Historique"

Le document original est présent sur le lien
http://pagesperso-orange.fr/guerredalgerie/images/note%20harkis.jpg. Un constat important sur ces chiffres, c'est qu'il y a très peu de prisonniers comparés aux victimes du F.L.N. Il y a donc bien eu une volonté d'extermination à l'encontre des harkis de la part du F.L.N et avec l'assistance de la France. Par ailleurs, l'armée française savait pertinemment que le génocide se déroulait puisqu'elle fut présente en Algérie jusqu'à la fin des années 1960. Pourtant, durant la Guerre d'Algérie, les politiciens français n'étaient soumis à aucune pression extérieure et agissait en pleine possession de ses moyens, contrairement durant l'occupation. La France a donc une responsabilité plus grande vis-à-vis du massacre des harkis que face à la déportation des juifs, mais peu de personne oserai nuire à la légende du "grand" de Gaulle. Enfin avant de conclure, il faut savoir que, grace à diverses sources, nous savons aujourd'hui que de Gaulle était directement impliqué dans le massacre des harkis. Raymond Aron le soupçonnait déjà dans ses mémoires : "les harkis, pour la plupart, furent livrés à la vengeance des vainqueurs sur l'ordre peut-être du général de Gaulle lui-même qui par, le verbe, transfigura la défaite et camoufla les horreurs."
(Raymond Aron, 50 ans de réflexion politique, Julliard, 1983, p. 388). Les preuves sont apportées par le général Maurice Faivre à travers plusieurs ouvrages
(Maurice Faivre, Un village de harkis, des Babors au pays Drouais, L'Harmattan, 1994 ; Les archives inédites de la politique algérienne : 1958-1962, L'Harmattan, 2000, Les combattants musulmans de la guerre d'Algérie, des soldats sacrifiés, L'Harmattan, 1995). Pourquoi de Gaulle était-il responsable ? Premièrement, le général Faivre avait  publié les ordres donnés par le président de la République à ses ministres qui se traduisirent par le fameux télégramme de Louis Joxe de mai 1962 ordonnant le rejet des musulmans français fuyant la guerre, et par les directives sur le terrain des généraux Charles Ailleret et Joseph Katz, ces derniers organisant plusieurs massacres. Deuxièmement, le général a lui-même exprimé la volonté de laisser les habitants d'Algérie s'entre-tuer, et cela au conseil des ministres du 24 mai 1962 : "La France ne doit avoir aucune responsabilité dans le maintien de l'ordre après l'autodétermination. Elle aura le devoir d'assister les autorités algériennes, mais ce sera de l'assistance technique. Si les gens s'entre-massacrent, ce sera l'affaire des autorités algériennes" (Alain Peyrefitte, C'était De Gaulle, Fallois, 1994, Tome 1, p. 136). Par conséquent, il y a eu un abandon total des instances françaises, abandon souhaité et exigé par de Gaulle, laissant les harkis se faire massacrer. Cette action criminelle fut dénoncée au Parlement dès mai 1962 par le Bachaga Saïd Boualam, vice-président de l'Assemblée Nationale, et par le professeur Maurice Allais, Prix Nobel d'Economie, dans son ouvrage L'Algérie d'Evian (L'Esprit Nouveau, 1962 et Jeune Pieds Noirs, 1999). Je tiens à ajouter que devant cette accumulation de preuves, les associations représentatives des Français d'outre-mer, réunies le 22 septembre 1995 au Sénat, ont adressé un message au président de la République Jacques Chirac en lui demandant de reconnaître officiellement la responsabilité de la Vème République dans les massacres ayant suivi le 19 mars 1962, que ce dernier n'a pas fait. Pourtant, ce message a été depuis co-signé par plus d’une centaine associations et par plus de 15 000 Français. Le 30 août 2001, les harkis déposaient une première plainte pour crime contre l’humanité. Les 13 mars et 5 juillet 2003, 40 familles de disparus pieds-noirs déposaient  deux nouvelles plainte pour crime contre l’humanité. Depuis de nombreuses personnalités demandent la reconnaissance de ce crime dans lequel la France a une grande part de responsabilité.

 


De la loi Crémieux jusqu'à l'indépendance de l'Algérie, les musulmans de ce pays subirent fréquemment la politique raciste des différents gouvernements français. Le décret de 1870 avait de plus déterminé une politique de discrimination raciale qui dura 70 ans. Mais malgré sa disparition, après son abrogation par le maréchal Pétain, la loi Crémieux garda un impact important dans la société française qui resta longtemps anti-musulmane. Une politique de hiérarchie raciale perdurera au début de la Vème République, principalement sous le règne d'un de Gaulle profondément raciste, et les maghrébins toujours assimilés à des musulmans en furent victimes.

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16 septembre 2008 2 16 /09 /septembre /2008 10:07

Il est de ces personnages historiques qui resteront gravés dans la mémoire de l’humanité comme des êtres perfides et pervers. L'empereur Néron est de ceux-là. Il est vrai que lire un condensé de sa courte vie n’inspire que peu de sympathie pour sa personne: Assassin de sa mère, de sa femme et de son principal garde du corps. Il était également l'incarnation du mauvais empereur pour les Romains, puis fut la figure de l'antéchrist pour les Chrétiens. N’est-il donc pas normal et légitime de lui imputer tous les fléaux dont souffrirent les Romains sous son règne ? Pensons, par exemple, à l’incendie de Rome dont plusieurs de ses contemporains lui imputèrent la responsabilité. Mais qu’en est-il, en réalité ?

Déroulement de l'incendie de Rome

Quelques années après l'incendie, l'historien latin Tacite (55-120 ap. J.C), un contemporain, raconte (Annales, XV, 38) :

"Le point de départ de l'incendie se trouva dans cette partie du Cirque qui est contiguë aux collines du Palatin et du Caelius. De là, à cause des boutiques dans lesquelles les marchandises alimentent les flammes, le feu, violent et activé par le vent, dévore toute la longueur du Cirque. En effet, il n'y avait rien pour le retenir, ni les maisons entourées de clôtures, ni les temples ceints de murs et ni rien d'autre d'équivalent. L'incendie se répand avec violence d'abord dans les parties planes, puis s'élance vers les quartiers en altitude avant de dévaster les parties basses de la ville. Par sa rapidité foudroyante, il devance les secours et trouve une proie facile dans la ville aux ruelles étroites et tortueuses, aux quartiers mal alignés, comme était l'ancienne Rome."

Le feu débuta dans la nuit du 18 au 19 juillet 64. Les entrepôts situés près du Grand Cirque prennent feu pour une raison inconnue. Malgré la canicule, un vent sec et violent souffle sur la capitale et va répandre l'incendie. Les flammes montent rapidement vers le Palatin, c'est-à-dire le centre religieux et impérial de la ville. Une partie du palais de l'empereur est détruit ainsi que quelques sanctuaires. Les flammes vont ensuite redescendre dans les quartiers longeant le Quirinal, le Vinimal et l'Esquilin. Les vigiles, chargés de la prévention et de l'extinction des incendies, ne peuvent contrôler le feu, et l'obscurité de la nuit ainsi que la panique d'une foule importante ont pu nuire au travail des pompiers de l'époque. Pendant plus d'une semaine, l'incendie ravagea près des trois quarts de la ville. Sur les 14 régions que composaient Rome, 10 ont été touchées par les flammes, partiellement ou entièrement. On n'a aucun chiffre concernant le nombre de victimes, mais on estime à environ 200 000 habitants privés de domicile, c'est-à-dire approximativement 25% de la population de Rome. Les quartiers populaires, composés de maisons en torchis et parfois hauts de 4 étages, sont les plus touchés. Nombre d'édifices, honorés par les Romains à cause de leur ancienneté, ne sont plus que décombres et tas de cendres. Les oeuvres d'art, ramenées le plus souvent de Grèce et d'Orient pour orner les lieux publics, n'ont pas échappé à l'incendie, tout comme les manuscrits contenus à l'intérieur des bibliothèques publiques.

Les rumeurs

Ce n'est pas la première fois que Rome subit un incendie. Du début du règne d'Auguste (27 av. J.C) jusqu'à la fin de l'Empire (476 ap. J.C), près de 40 sinistres avaient ravagé Rome. Quatre d'entre eux furent violents: celui de 64 qui est la date notre sujet, ainsi que ceux de 80, de 190 et de 283. A l'époque de l'empereur Néron, c'était la première fois que la capitale subissait un incendie de grande ampleur. La population, traumatisée, souhaitait trouver des responsables, et même si elle ignorait la cause de l'incendie. Des rumeurs évoquent des hommes jeter des torches contre les maisons et l'historien Suétone va le répéter dans son oeuvre, la Vie des Douze Césars : "on vit des gens lancer des torches contre les maisons en disant tout haut qu'ils avaient reçu des ordres". Faut-il croire à cette rumeur ? Par ailleurs, d'autres habitants, très croyants envers leurs Dieux, pensaient qu'il s'agissait d'une colère divine. Dans les deux cas, le premier soupçonné est l'empereur. En effet, en ce qui concerne la première rumeur, l'empereur incarne l'autorité et donc il n'y a que lui qui peut donner l'ordre de créer un incendie. Au sujet de la deuxième rumeur, il faut se rappeler que Néron n'était pas le successeur légitime au trône d'empereur, puisque àprès la mort de son prédécesseur l'empereur Claude (assassiné par Agrippine, la mère de Néron), c'est le fils de ce dernier, c'est-à-dire Britannicus, qui devait régner à la place de Néron. Mais il fut écarté par la mère de Néron et mourut rapidement d'un empoisonnement ou d'une crise d'épilespie. Pour les croyants, la colère divine exprime le mécontentement des Dieux à l'égard des hommes qui ont laissé l'imposteur Néron monter sur le trône de Rome. Enfin, deux autres hypothèses se sont également propagées dans les rues de Rome. Néron, passionné d'art grec, composait un poème intitulé La Prise de Troie. L'incendie de Rome aurait pu l'émerveiller et lui aurait donné de l'inspiration pour la composition de son poème. Tacite mentionne cette rumeur, mais sans vraiment la confirmer (Annales, XV, 39) : "Mais toute cette popularité manqua son effet, car c'était un bruit général qu'au moment où la ville était en flammes il était monté sur son théâtre domestique et avait déclamé la ruine de Troie, cherchant, dans les calamités des vieux âges, des allusions au désastre présent." Quant à l'autre interprétation, l'empereur aurait pris la décision de faire brûler la ville afin de la reconstruire entièrement, et d'installer par la même occasion un immense palais dorée.
Mais Néron peut-il être responsable de l'incendie ? Pourquoi aurait-il incendié Rome ?

Où était Néron au moment de l'incendie ?

Il est déjà important de rappeler qu'avant le déclenchement de l'incendie, Néron n'était pas à Rome mais à Antium, et est rentré à Rome juste après avoir été avertit de l'incendie. Lorsque l'empereur arriva précipitamment dans la capitale, les flammes s'étaient déjà répandues depuis quasiment deux jours. Donc la théorie selon laquelle il aurait ordonné l'incendie de la ville pour composer son poème est à rejeter d'emblée. Voici le passage de Tacite prouvant ce fait (Annales, XV, 39) : "Pendant ce temps, Néron était à Antium et n'en revint que quand le feu s'approcha de la maison qu'il avait bâtie pour joindre le palais des César aux jardins de Mécène."


A quel endroit l'incendie se déclara ?

Comme je l'ai déjà dit auparavant, les premières flammes furent remarquées dans les entrepôts situés près du Grand Cirque. Mais il est intéressant d'indiquer qu'à proximité des entrepôts se situaient des galeries d'art helléniques. Ces galeries appartenaient à nulle autre que l'empereur Néron, passionné d'art grec et très attaché à ses oeuvres d'art. Cela signifie alors que les galeries d'art de Néron furent parmi les premières victimes de l'incendie. Il est peu probable qu'un homme, même un peu fou, souhaite voir partir en cendres ce qu'il avait de plus cher. Par ailleurs, la première action de Néron, une fois rentrée à Rome, a été de prendre les dispositions nécessaires pour sauver les oeuvres qui peuvent encore échapper aux flammes. De plus, n'oublions pas que son palais impérial était aussi partiellement touché. Ce fait remet en cause la théorie selon laquelle Néron aurait fait brûler des quartiers pour y reconstruire un immense palais, puisque les premiers bâtiments d'importances touchés par les flammes sont ceux qui le concernaient personnellement. Par ailleurs, s'il avait voulu brûler la ville pour la reconstruire entièrement, il aurait prit soin de faire enlever ses oeuvres d'art et de vider les appartements de son palais de tout son contenu. D'après Tacite (Annales, XV, 39) : "Toutefois, on ne put empécher l'embrasement de dévorer et le palais, et la maison, et tous les édifices d'alentour."


Quelles furent les actions de Néron après l'incendie ?

Tacite nous décrit les actes de l'empereur à son arrivée dans la capitale (Annales, XV, 39) : "Néron, pour consoler le peuple fugitif et sans asile, ouvrit le Champ de Mars, les monuments d'Agrippa et jusqu'à ses propres jardins. Il fit construire à la hâte des abris pour la multitude indigente ; des meubles furent apportés d'Ortie et des municipes voisins, et le prix du blé fut baissé jusqu'à trois sesterces. "

Tout d'abord, Néron décida la réouverture des lieux publics restants, organisa la construction de baraquements, veilla à l'approvisionnement en vivres et à la vente en blé. Cependant, la population voulait un coupable et commençait à accuser l'empereur. L'historien Tacite l'explique très bien : "Mais aucun moyen humain, ni largesses impériales, ni cérémonies expiatoires ne faisaient taire le cri public qui accusait Néron d'avoir ordonné l'incendie." (Annales, XV, 44). Néron aurait donc tenté de rechercher des coupables. Les chrétiens (à l'époque les chrétiens se considéraient comme des tenants de la religion hébraïque, et non comme les tenants d'une nouvelle religion) étaient les coupables idéals pour l'empereur. En effet, ils étaient très impopulaires puisqu'ils ne reconnaissaient pas l'appartenance divine de l'empereur, sans oublier leur manque de tolérance affiché envers les polythéistes et les autres religions. Antérieurement, les empereurs Tibère puis Claude avaient tenté d'expulser tous les juifs de Rome à cause de la croyance monothéïste qui pouvait troubler l'ordre public et la morale de l'époque. Le peuple de Rome, avec Néron à sa tête, se serait donc archarné sur les juifs, principalement envers ceux qui voyaient en Jésus le Messie, c'est-à-dire la réincarnation humaine du Dieu unique. Par ailleurs, il ne faut pas oublier que ceux qui "créeront" le christianisme croyaient à la fin proche du monde à cette époque (dans le judaïsme, la venue du Messie annonce la fin du monde), de quoi effrayer la population romaine. Voici ce que disait Tacite à propos des chrétiens (Annales, XV, 44) : "Pour apaiser ces rumeurs, il offrit d'autres coupables, et fit souffrir les tortures les plus raffinées à une classe d'hommes detestées pour leurs abominations et que leur vulgaire appelait chrétiens. Ce nom vient de Christ, qui, sous Tibère, fut livré au supplice par le procurateur Pontius Pilatus [erreur puisqu'il s'agissait d'un préfet, fonction qui sera remplacée par celui de procurateur sous l'empereur Claude. Est-ce une faute du traducteur ou de l'auteur ?]. Réprimée un instant, cette exécrable superstition se débordait de nouveau, non seulement dans la Judée, où elle avait sa source, mais dans Rome même, où tout ce que le monde enferme d'infamies et d'horreurs afflue et trouve des partisans. On saisit d'abord ceux qui avouaient leur secte, et, sur leurs révélations, une infinité d'autres, qui furent bien moins convaincus d'incendie que de haine pour le genre humain. On fit de leurs supplices un divertisssement : les uns, couverts de peaux de bêtes, périssaient dévorés par les chiens ; d'autres mouraient sur des croix, ou bien ils étaient enduits de matières inflammables, et, quand le jour cessait de luire, on les brûlait en place de flambeaux. [...] quoique ces hommes fussent coupables et eussent mérité les dernières rigueurs, les coeurs s'ouvraient à la compassion, en pensant que ce n'était pas au bien public, mais à la cruauté d'un seul, qu'ils étaient immolés." Cependant, il faut faire attention à cette mention de répression. En effet, le témoignage de Tacite n'est pas appuyé par des preuves, et nous ne savons rien du nombre de persécutés, au point que nous n'avons même pas de chiffre approximatif fiable. S'il y a eut une persécution envers les chrétiens, nous ne connaissons pas son ampleur. Il peut s'agir du traquage de centaines, comme de dizaines ou de milliers de personnes. Le plus étrange, c'est que les conditions de répression des chrétiens ne seront évoquées par aucun autre historien du Haut-Empire. Parmi les plus connus, ni Suétone (qui pourtant n'aimait pas Néron), ni Pline l'Ancien et ni même Josèphe Flavius ne mentionnent avec précision ces tortures. Par ailleurs, il est étonnant que les Romains soient tant émus par ce traquage à l'encontre des chrétiens puisqu'ils viennent fréquemment assister au jeux du cirque afin de voir avec plaisir des victimes subir le même sort. De plus, Tacite n’éprouve aucune pitié pour les 400 esclaves suppliciés à la suite de l’assassinat de leur maître, le préfet de Rome (en 61), alors qu’ils n'étaient même pas soupçonnés de complicité dans ce meurtre. Il reste aussi insensible devant le massacre des gens les plus inoffensifs, que même les proscriptions de Sylla obtinrent son approbation (Annales, III, 27).  Il montre aussi aucun remord au spectacle de 60 000 Germains s’égorgeant entre eux dans une guerre civile (Germanie, 33). Le récit de ces cruautés à l'encontre des chrétiens est une exception dans toute la littérature antique. Aucun autre auteur de l'époque ne cite des choses semblables. Donc on peut se demander si ce passage de Tacite a été volontairement modifié par un traducteur médiéval. Il faut avouer que tout cela soulève des doutes au sujet de l’authenticité du passage où il est parlé des chrétiens.

Les chrétiens responsables de l'incendie ?

À la veille de la Première guerre judéo-romaine, la destruction de la capitale de l'Empire venait à point nommé pour désorganiser l'ennemi. En effet, la date des prémices de cette terrible insurrection est controversée : la plupart des historiens la situent en 66, mais certains pensent que le prétexte qui servit de détonateur à la révolte de la ville de Césarée (une mésentente entre juifs et helléniques) remonte à 64, année de l'incendie de Rome. Même si l'incendie n'a pas donné le signal immédiat de l'insurrection, un tel acte pouvait viser à affaiblir l'Empire romain, centralisé administrativement, en anéantissant son centre de commandement. De plus, la reconstruction de Rome coûterait une fortune. Les dirigeants seraient contraints d'aller chercher tout cet argent dans les poches des contribuables, déjà passablement pressurés d'impôts. Avec cet accroissement de l'imposition, des soulèvements ne manqueraient pas d'éclater un peu partout, soulageant alors la grande révolte messianique juive. Mais existe-t-il des preuves de l'implication des chrétiens dans l'incendie ? L'Apocalypse (18 : 6 - 8) semble faire une allusion à la destruction de Rome : "Payez-la [Rome] de sa monnaie, rendez lui le double de ses méfaits, et, dans le calice où elle versait à boire, versez-lui le double. Autant elle a fait parade de luxe, autant donnez-lui de tourment et de deuil. Parce qu'elle se dit : « Je trône en reine et ne suis point veuve, et n'expérimenterai jamais le deuil », pour cela, le même jour verra fondre sur elle tous les fléaux : mort, deuil, famine, et elle sera incendiée, car il est fort, le Seigneur Dieu qui l'a condamnée". Cependant, cette source signifie t-il que les chrétiens ont brûlé la capitale romaine ? Il ne s'agit en aucun cas d'une preuve, même si on peut se demander si l'incendie était souhaité. Néamoins, il ne faut pas oublier que Néron était à cette époque marié à Poppée, réputée pour cotoyer le milieu juif. Il n'est pas impossible que certains chrétiens fassent partie de l'entourage de cette femme. Par conséquent, même s'ils étaient mal vus par les Romains, les juifs jouissaient d'une influence (certes, modeste) à la cour impériale. Alors qu'ils étaient chassés par Tibère et Claude, ils étaient tolérés par l'empereur avant l'incendie de Rome. Envisager de brûler Rome signifierait la perte de leur influence. Malgré tout, les courants religieux juifs (dont les premiers chrétiens) étaient nombreux, et il est donc difficile de savoir si des chrétiens étaient proches de Poppée ou s'ils étaient hostiles à la belle. Enfin, n'oublions pas que les adversaires des chrétiens accuseront plus tard ceux-ci de quelques incendies sous le Bas-Empire. Pourtant, pas un d’eux ne songera à rappeler l’incendie de Rome.

Il est donc peu probable que Néron ait incendié Rome. Par manque de preuve, personne ne peut l'affirmer. De plus, l'auteur Aurelius Victor explique que "Néron fit tant pour l'embellissement de Rome au cours des cinq premières années de son règne que Trajan affirmait souvent, à juste titre, qu'aucun empereur n'approcha jamais l'œuvre de ces cinq années-là" (De Cæsaribus, V, 2). Il serait donc surprenant qu'un homme ayant embellit sa ville veuille ensuite la détruire. Par ailleurs, nous pouvons nous demander qui pouvait souhaiter un pareil incendie dans la capitale antique. Il est difficile de dire si les pères de la chrétienté sont responsables du départ de feu. En effet, ils étaient très impopulaires à cette époque et étaient régulièrement chassés de Rome, notamment sous Tibère et Claude, mais ils furent davantage tolérés sous Néron. Cependant, ils étaient aussi très peu nombreux et se devaient donc d'endoctriner la population en annonçant la parole divine, tout en essayant de gagner de l'influence au sein de l'aristocratie et de ne pas s'attirer l'hostilité des Romains. De plus, les chrétiens savaient sans doute que s'ils incendiaient Rome, ils seraient les premiers traqués. En revanche, un homme avait tout intérêt à souhaiter du mal de Néron. En effet, Othon, futur empereur en 69, avait eu le malheur de voir sa femme, Poppée, le quitter pour un autre homme qui n'est autre que Néron. Othon était un général militaire fortuné et très puissant, qui avait eu la honte de perdre une femme réputée comme la plus belle de Rome. Poppée quitta Othon pour Néron seulement quelques années avant l'incendie. Pour se venger, celui-ci aurait très bien pu ordonner l'incendie près du Grand Cirque, afin de brûler les galeries d'art de son ennemi ainsi que le palais impérial, par la même occasion. Cependant, Othon ne fut jamais soupçonné, pas même par l'empereur (en tout cas, aucune source ne l'évoque) ! Enfin, l'incendie aurait très bien pu être accidentelle. En effet, les quartiers de Rome étaient essentiellement composés de maisons en torchis, à l'intérieur de rues étroites. De plus, ce juillet 64 était marqué par une grande canicule avec un vent violent mais sec. Tous ces facteurs suffisent largement au déclenchement d'un incendie et à la propagation des flammes. On ne peut donc tirer aucune conclusion sur l'incendie de juillet 64 qui ravagea Rome. En revanche, accuser Néron est l'hypothèse la moins probable.

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Publié par VSA - dans Antiquité
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15 septembre 2008 1 15 /09 /septembre /2008 10:53

Inventeur, mathématicien ou encore mécanicien, Héron d'Alexandrie est pourtant peu connu, même des historiens. Au XIXème siècle, c'est la stupéfaction quand des érudits découvrirent que ce mystérieux savant de l'Antiquité avait fait fonctionner ... une machine à vapeur, plus de 1500 ans avant James Watt !

Qui est Héron d'Alexandrie ?

On lui attribue le tour à vis, la pompe à incendie, l'horloge hydraulique ou encore le polybolos (baliste à culasse mobile tirant des rafales de projectiles). On peut même ajouter le piston ou la programmation. Cependant, même s'il est l'un des inventeurs les plus féconds du monde antique, il est pourtant un personnage peu connu. On ne connaît quasiment rien sur sa vie, ni même l'époque exacte à laquelle il vécut. Les historiens situent son existence entre la fin du Ier siècle avant J.C et la fin du Ier siècle de notre ère. De plus, ils ont identifié une dizaine d'écrivains portant le nom d'Héron à la même époque, ce qui n'arrange pas la recherche sur cet inventeur. Cependant, grâce aux recherches effectuées par Philippe Fleury, nous savons qu'il est postérieur à l'architecte Vitruve, c'est-à-dire après -20 (Gilbert Argoud, "Héron d’Alexandrie et Vitruve", article publié dans Sciences et vie intellectuelle à Alexandrie (Ier – IIIe siècle après J-C), Université de St-Etienne). D'après le mathématicien autrichien Otto Neugebauer, il fut contemporain de Columelle et de Pline l'Ancien, c'est-à-dire au milieu du Ier siècle. Il se justifie en constatant que Héron avait évoqué une éclipse lunaire qui, par ses calculs, ne peut correspondre qu'à celle du 12 mars 62 à exactement 23 heures, donc durant le règne de l'empereur Néron (Otto Naugebauer, Über eine Methode zur Distanzbestimmung Alexandria-Rom bei Heron, 1938). Gilbert Argoud confirma cette hypothèse en citant Pline l'Ancien,  car ce dernier mentionne dans Histoire Naturelle (XVIII, 137) la vis de pressoir à pression directe de Héron comme d'une invention récente (Gilbert Argoud, "Héron d'Alexandrie, mathématicien et inventeur", article publié dans Sciences et vie intellectuelle à Alexandrie (Ier – IIIe siècle après J-C), Université de St-Etienne). En outre, d'autres arguments sont également développés de manière détaillée dans l'ouvrage collectif du Centre Jean Palerme Autour de la dioptre d'Héron d'Alexandrie, publié à l'Université de Saint-Etienne. Il faut savoir qu'en Europe occidentale, on connaissait peu de choses sur le savant d'Alexandrie jusqu'à ce que l'on retrouve en 1896, à Constantinople, un de ses manuscrits appelé Les Métriques. Aujourd'hui, la majeure partie de ses recherches nous est parvenue, c'est-à-dire sept ouvrages qui mentionnent quelques-unes de ses inventions. Ses écris sont précieux car il est très rare de retrouver des oeuvres portant sur les techniques de l'Antiquité. A l'intérieur de ses livres, certains traités ont traversé le temps. En effet, le plus connu d'entre eux, Les Pneumatiques, fut transmit de civilisations en civilisations, et a été repris par les Byzantins ou encore les Araméens. Mais ce sont surtout les Arabes qui recopièrent bon nombre de traités d'Héron, et les ont recopiés à plusieurs reprises. Nous pouvons citer par exemple Les Mécaniques, dont la traduction arabe est présente dans la bibliothèque de Leyde. A notre connaissance, ils n'ont pas tenté de reconstituer ses inventions, mais ont probablement été admiratifs envers des techniques qui les dépassaient. En parallèle, si les civilisations orientales du Moyen-Age semblaient attirées par ses traités, les Occidentaux s'y intéressaient probablement moins, puisqu'au contraire des Arabes, on n'en trouve aucune traduction. Malgré tout, quelques historiens supposent que Léonard de Vinci a été inspiré des traités d'Héron d'Alexandrie pour plusieurs de ses inventions. Mais encore une fois, personne ne peut l'affirmer.

L'éolipyle : la machine à vapeur de l'Antiquité

Appelé ainsi par les Grecs, l'éolipyle d'Heron fut reconstitué par le chercheur anglais John Landels. Pendant plusieurs années, Landels étudia les inventions antiques et publia une oeuvre consacré à ce domaine, Engineering in the Ancient World, en 1978. L'éolipyle se constitue principalement d'une sphère contenant de l'eau et est équipée de deux tubes diamétralement opposés. L'eau est chauffée jusqu'à l'apparition de vapeur qui s'échappe alors par les tubes, créant un couple de forces qui fait tourner la sphère à une vitesse d'environ 1500 tours par minute. Cependant, cet appareil n'est pas sans défaut. En effet, le développement de l'éolipyle est dérisoire et les pertes de chaleur sont importantes. Landels a calculé que pour fonctionner de manière continuelle, la machine devrait consommer plusieurs centaines de kilos de bois par heure, et que le ramassage et le transport nécessiterait le travail de trois ou quatre hommes ! Faute de charbon, de fonte ou encore de pièces essentielles telles que des joints ou des soupapes, les Grecs n'avaient donc aucune chance de dompter la vapeur. Ce n'est pas l'éolipyle qui pouvait déclencher une révolution industrielle. Cependant, l'existence de cette machine à vapeur prouve que, contrairement à ce que nous apprennent la majorité de nos historiens, James Watt n'était pas le premier à concevoir une machine à vapeur. Encore une fois, il serait temps de modifier  nos livres d'histoires.

Une machine à vapeur est donc apparue en Antiquité, et c'est un ingénieur grec peu connu qui en fut l'inventeur. Pourquoi Héron d'Alexandrie était peu connu ? Sans doute qu'il était trop en avance sur son temps pour que toutes ses inventions soient comprises par les savants de l'Antiquité. Ptolémée, mathématicien du IIème siècle, n'en parlait même pas dans ses ouvrages. Il n'y a quasiment que le géomètre grec du IVème siècle Pappus qui le mentionna dans le livre VIII de sa Collection mathématique. L'ingéniosité de Héron d'Alexandrie ne sera pas donc exploitée par la suite, et l'éolipyle fut abandonné. Il est vrai que cette machine était trop demandeuse en ressources pour pouvoir déclencher une révolution industrielle, mais si cette invention avait été reprise pour être ensuite perfectionnée au fil des temps, l'humanité aurait peut-être fait un bon en avant considérable dans le progrès scientifique.

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Publié par VSA - dans Antiquité
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14 septembre 2008 7 14 /09 /septembre /2008 11:00

Ce thème est un sujet encore sensible aujourd'hui puisqu'il concerne la question du double jeu de Pétain durant l'occupation allemande, à savoir si Pétain a pleinement collaboré avec les Allemands contre les Alliés, ou s'il a aussi joué un rôle au côté de ces derniers. Les mythes qui demeurent dans notre société d'aujourd'hui veulent nous démontrer que, après la débâcle de mai à juin 1940 subie par la France, Pétain, partisan d'un armistice face à l'ennemi, considérait la guerre perdue, au contraire de de Gaulle. La réalité est complètement différente et j'ai émis quelques sources permettant d'affirmer que Pétain avait aussi collaboré au côté des Anglais et des Américains, malgré une politique de collaboration envers l'Allemagne en parallèle.

Les actions de Paul Dungler et ses relations avec Pétain, selon ses Souvenirs de la guerre de 1939/1945

Lorsqu’en 1940, après la débâcle de l’armée française, l’Alsace et la Moselle furent à nouveau annexés par l’Allemagne. Paul Dungler, un industriel du textile et adhérant d’Action Française, entreprit d’organiser une résistance alsacienne. Dans ses Souvenirs de la guerre de 1939/1945 (p. 11), Paul Dungler écrit "Les Allemands vont perdre la guerre. [...] Lorsqu'ils auront un certain nombre de revers, le régime va s'effondrer intérieurement [...]; il faut que nous, nous nous organisions pour remplacer les Allemands à leur effondrement par une organisation qui tiendra tout le pays pour éviter le jeu communiste." Cet extrait a été repris par l'historienne Bénédicte Vergez-Chaignon dans Le Docteur Ménétrel (Perrin, 2001, p. 159). Ainsi, dès l'été 1940, il entend préparer dans l’ombre une organisation de combattants qui devront combattre l’emprise de l’occupant le moment venu, c'est-à-dire lors de la libération de la France. Le 1 septembre, il fonde la “7e colonne d’Alsace”, ou réseau Martial. Le réseau Martial fonctionnera selon un cloisonnement rigoureux. Il ne se livrera pas à un terrorisme qui aura pour risque de provoquer des représailles allemandes sur des innocents. Il organisera en profondeur la résistance, assurant la protection des prisonniers évadés et des jeunes Alsaciens qui fuient la conscription dans l’armée allemande, transmettant des informations au maréchal Pétain, lequel les adressera ensuite, via l’amiral Leahy, ambassadeur des États-Unis à Vichy, au président Roosevelt. Voici ce qu'il raconte : "Je venais une fois par semaine passer une journée à Vichy. Et dès que j'avais quelques chose d'important, j'allais me présenter à Ménétrel qui chaque fois me recevait immédiatement." (Paul Dungler, Souvenirs de la guerre de 1939/1945, p. 31) Dungler a aussi une importante relation parmi les Allemands opposants à Hitler. Il apprendra ainsi, dès la fin de 1940, l’intention d'Hitler d’attaquer l’U.R.S.S. au printemps 1941. L’information transmise à Washington par le Maréchal fut pour Roosevelt une révélation. Toujours selon Paul Dungler, ce dernier est ensuite reçu à Vichy par Pétain qu’il informe de ses activités clandestines. Le chef de l’État l’encourage et lui donne un sauf-conduit pour faciliter ses déplacements. Il le met en relation avec l’Organisation de Résistance de l’Armée (O.R.A) commandée par le général Frère. Celui-ci lui déléguera le colonel d’Ornant pour assister le réseau Martial. Selon Bénédicte Vergez-Chaignon : "L'agenda, assez fragmentaire, de Bernard Ménétrel, indique par exemple des rendez-vous les 4 mars et 26 avril. Dans tous les cas, on dépasse la simple collecte d'information encouragée par Ménétrel pour remédier à l'absence de renseignements fournis au Maréchal. Il approuve ou aide des entreprises qui travaillent à favoriser la défaite allemande." (Bénédicte Vergez-Chaignon, Le Docteur Ménétrel, Perrin, 2001, p. 159).

Au printemps 1942, Dungler organise l’évasion, via l’Alsace et la Suisse, du général Giraud qui était détenu par les Allemands dans une enceinte fortifiée. Ce dernier, libéré en avril de la même année, prêtera serment de fidélité envers le Maréchal et sera envoyé en Afrique du Nord pour aider l'amiral Darlan à réorganiser l'armée française. Hitler sera furieux de l'évasion de Giraud. En juin 1943, Paul Dungler est de nouveau convoqué par Pétain à Vichy et le décorera de la Francisque, avant de prendre contact avec les généraux Giraud et de Gaulle qui, pour un temps, se partagent le pouvoir à Alger. Il se dira porteur d’un message destiné à permettre la réconciliation des Français, par-delà les options divergentes choisies depuis 1940. Mais de Gaulle l’éconduit et rejette la main tendue par le Maréchal car Paul Dungler voulait préserver l’autonomie de son réseau, en refusant de s’inféoder au Conseil National de la Résistance. De plus, de Gaulle voulait conclure une alliance avec les communistes pour écarter les partisans pétainistes de Giraud. Déçu par de Gaulle qui avait donné comme priorité d'écarter ses opposants plutôt que de s'unir pour prévoir la libération de la métropole française, il sait que ce projet ne pouvait pas aboutir. Par la suite, Paul Dungler sympathise à Alger avec Antoine de Saint-Exupéry qui, comme lui-même, songe avant tout et seulement à la libération de la France. Il se désole des règlements de comptes politiques qui se préparent et qui engendreront l'Epuration, avec le massacre d'environ 12 000 victimes. Egalement, il reçoit le meilleur accueil de l’ambassadeur des États-Unis en France, Pinkney Tuck, qui lui propose de devenir conseiller du président Roosevelt pour les affaires allemandes, mais préfère revenir en métropole où il se fait parachuter. Ayant repris contact avec Pétain, il participe à des rencontres avec des représentants de l’Abwehr (service de contre-espionnage allemand) qui prévoyait rien de moins que l’élimination de Hitler ! Par la suite, Dungler continue d’organiser les Groupes Mobiles d’Alsace (G.M.A.), du Sud des Vosges et de Suisse. Le premier d’entre eux deviendra la Brigade Alsace-Lorraine. En janvier 1944, il est arrêté par la Gestapo. Déporté dans un camp de Tchécoslovaquie, il ne sera libéré que le 7 mai 1945. Jacques Soustelle, envoyé par De Gaulle, lui interdira alors de témoigner au procès du maréchal Pétain car l’opinion publique ne devait pas savoir que celui-ci avait soutenu et aidé des organisations de Résistance. Alors que tant de “résistants” vrais ou faux se pavanaient alors, Dungler qui a joué un rôle important, voir indispensable, rentrera dans l’obscurité de la vie civile, et cela sans l’obtention d’aucun honneur. Par ailleurs, à travers son livre, il tenta de démontrer un double jeu de Pétain, dans le sens où le Maréchal faisait semblant de collaborer avec les Allemands tout en favorisant leur défaite. Pourtant, même s'il n'a pas complètement tort, une collaboration avec l'Allemagne était bien réelle, même s'il tenta en parallèle de conserver le soutien de plusieurs Etats, notamment celle des Etats-Unis et d'autres pays d'Amérique.

 
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Le début d'un double jeu ?

Le 13 juin 1940, Pétain exprime ses pensées sur l'avenir de la guerre en expliquant que celle-ci sera longue. Le général de La Porte du Theil, futur ministre de la défense, évoquera que : "Il n'imaginait pas que la ligne défensive allemande pût être définitivement forcée [...] Pour lui, la guerre devait se terminer par lassitude." ("Le Maréchal et les Chantiers de la jeunesse", dans le Bulletin bimestriel de liaison de l'amicale des anciens du Groupement N°1, numéro spécial, 1951). Le 16 juin 1940, soit quarante-huit heures avant l'appel de Charles de Gaulle, le Maréchal déclare : "II y en a pour longtemps. Les Américains gagneront, comme en 1918. Il faut tenir jusque-là." (Pétain à Albert Rivaud, témoignage de celui-ci cité par François-Georges Dreyfus, Histoire de Vichy, Édition De Fallois, p. 163).

Le 20 juin, le gouvernement français du maréchal Pétain donne l'ordre à la marine française de rejoindre immédiatement l'Afrique du Nord : "Aucun bâtiment de combat ne doit tomber aux mains de l'ennemi. La ligne de repli de tout bâtiment est l'Afrique du Nord. Tout bâtiment français ne pouvant facilement l'atteindre et risquant de tomber aux mains de l'ennemi doit se saborder." (Jacques Benoist-Mechin, Les 60 jours qui ébranlèrent l'Occident, Robert Laffon, 1956, et Pierre Cattin, "Le prince des faussaires, un mensonge historique et meurtrier", Lettre de Veritas, n°42, avril 2000).

Dès juillet 1940, le Maréchal approuve la création de Services spéciaux qui vont arrêter environ 3000 espions de l'Axe en deux ans. Parmi eux, 42 seront condamnés à mort et non graciés, conformément à l'avis de la Commission des grâces. En parallèle, aucun des agents Alliés avec lesquels il collabore ne seront exécutés (Paul Paillole, Services Spéciaux). Par ailleurs, l'un des espions allemands arrêtés par les Services spéciaux français était un nommé Silberstein, juif réfugié en France depuis 1935, avec lequel il avait eu des contacts (Paul Paillole, Services spéciaux, p. 241, et Raymond Aron, Mémoires, Editions Julliard, 1983, p. 18). Paul Paillole avait plusieurs responsabilités sous les ordres du Maréchal.  Il dirigea le service de contre-espionnage clandestin, notamment par l’intermédiaire des Travaux Ruraux qui furent sa couverture, et dont il assumait la direction sous le nom de Perrier. Il organisa les Bureaux des Menées Antinationales (BMA), autorisé par les Allemands afin d’assurer la sécurité de l’Armée de l'armistice. Ce service était en fait la couverture du service de contre-espionnage et lui servira de soutien. Paillole mena la lutte contre les agents allemands. En août 1942, après la dissolution du BMA sur ordre des Allemands, il prend la tête du Service de Sécurité Militaire (SSM) créé par le colonel Rivet. Puis en novembre, il est recherché par les nazis mais parvient à s'évader par l'Espagne. Il rejoint Londres puis Alger en janvier 1943. Il exerce ensuite des responsabilités au sein des services spéciaux du général Giraud, représentant de Pétain en Afrique du Nord. D’Alger, il dirige les actions de Marcel Taillandier, Chef du réseau Morhange, et organise des missions sous-marines entre l’Afrique du Nord et Ramatuelle (dans le département du Var), afin de transporter agents et armes hors de la métropole occupée. En novembre 1943, il est accusé de participer à une tentative d’évader Pétain de France. Les gaullistes tentèrent de l’écarter et nuire à ses actions, mais qui servirent à la libération de la France. De plus, de Gaulle voulait combattre les services giraudistes. Selon Jean Kessler, il fut même le premier officier français à œuvrer secrètement à la préparation du débarquement de Normandie (Jean Kessler, «Les archives privées du colonel Paul Paillole», Revue historique des armées, n° 248, 2007).

En dépit de l'agression britannique à Mers el-Kébir, le 3 juillet 1940, causant la mort de plus de 1000 soldats français, Pétain refuse toute idée de rupture avec le Royaume-Uni : "Je ne laisserai pas commettre l'irréparable entre l'Angleterre et moi [...] Je garderai l'amitié des Etats-Unis." (Déposition de François Charles-Roux – Procès du Maréchal, Journal Officiel du procès, p. 88).
Le
 4 août 1940, lors d'une réunion réunissant uniquement Baudouin, Darlan et Pétain, ce dernier évoque l'hypothèse d'une occupation totale de la métropole. Paul Baudouin mentionne cet entretien avec le Maréchal et l'Amiral :
"Aucun plan de défense n'a été préparée.
Pétain. - Que voulez-vous dire ?

Baudouin. - Il faut qu'un avion soit toujours prêt pour vous transporter à Alger.
Pétain. - J'ai déjà réfléchi, je ne quitterai la France en aucun cas, je me laisserai faire prisonnier et vous serez avec moi. Mais vous avez raison, il faut que quelqu'un soit prêt à s'enfuir à Alger, le mieux serait que ce soit le chef de la flotte.
Baudouin. - Lui en avez-vous parlé ?
Pétain. - Non, venez ce soir avec Darlan.
Le soir, Pétain déclare en ma présence à Darlan :
Je ne veux pas de papier, mais vous devez considérez mon ordre comme définitif. Je ne reviendrai pas sur cette décision. D'autre part, il doit bien être entendu qu'elle restera strictement entre nous trois. Personne d'autre ne doit la connaître." (Paul Baudouin, Neuf mois au gouvernement, La Table Ronde, 1948, p. 278 et témoignage rappelé notamment par Marc Ferro dans Pétain, Hachette, 2009, p. 166). Aussi incroyable que cela puisse paraître, Pétain avait déjà prévu de donner la direction de l'Afrique du Nord à Darlan, ce qu’il fera deux ans plus tard.

Le 6 septembre 1940, Pétain nomme le général Weygand au poste de "Délégué général du gouvernement en Afrique française". Le 20 septembre, il confie au professeur Rougier : "J'envoie Weygand en Afrique du Nord, avec tout pouvoir, loin des orages du Conseil des ministres, où il ne peut plus s'entendre avec Laval, et hors des regards des Allemands. Sa mission sera de sauvegarder l'Afrique du Nord et de former une armée capable de la défendre. Un jour cette armée nous servira, mais il est encore beaucoup trop tôt." (La grande iniquité du général Héring, rappelé par le général Le Groignec dans Pétain et les Américains, Nouvelles Editions Latines, 1995, p. 232). En décembre de la même année, Weygand déclara au diplomate américain Robert Murphy : "Si vous venez avec deux divisions, nous vous tirerons dessus. Si vous venez avec vingt-cinq divisions, nous vous recevrons les bras ouverts." (Affaire Weygand, arrêt de non-lieu de la Haute Cour, extrait des archives d'Henri Noguères, p. 32, et cité par Robert Paxton dans l'Armée de Vichy, Tallandier, Paris, 2004, p. 277).
Le
23 au 25 septembre 1940, les forces françaises basées à Dakar rejettent une attaque gaullo-britannique, et marque le début du conflit entre les soldats pétainistes et gaullistes, engendré par ces derniers. Mais la victoire des pétainistes va s'avérer aussi bénéfique à la France qu'à la cause des Alliés. En effet, la dissidence de l'A.O.F. aurait entraîné la rupture de l'armistice et l'invasion immédiate de la zone Sud et de l'Afrique du Nord. Le Haut commandement de la Wehrmacht, par la voix du général von Stülpnagel, le confirme auprès du général français Huntziger (Paul Baudouin [ancien ministre des affaires étrangères], Neuf mois au gouvernement, La Table Ronde, 1948, p. 399). Pour information, la Bataille de Dakar a fait l'objet d'une étude dans mon blog d'histoire (http://realite-histoire.over-blog.com/article-le-23-septembre-1940-le-debut-d-une-guerre-franco-francaise-47999429.html et http://realite-histoire.over-blog.com/article-le-23-septembre-1940-le-debut-d-une-guerre-franco-francaise-2-50124816.html).

 

Quels sont les enjeux de l'entrevue de Montoire entre Pétain et Hitler ? Quel direction le chef de l'Etat va t-il donner à la France ? Nous avons la réponse dans l'article suivant (http://realite-histoire.over-blog.com/article-22506257.html).

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14 septembre 2008 7 14 /09 /septembre /2008 10:59

L'entrevue de Montoire

  

Le 24 octobre 1940, Pétain rencontre Hitler à Montoire, dans le Loir et Cher. Retenons d'abord la volonté d'établir une collaboration d'Etat avec Hitler. Le Maréchal va déclarer dans son discours public du 30 octobre 1940 : "C'est librement que je me suis rendu à l'invitation du Führer. Je n'ai subi, de sa part, aucun "diktat", aucune pression, Une collaboration a été envisagée entre nos deux pays. J'en ai accepté le principe. Les modalités en seront discutées ultérieurement." Il justifia cette demande de collaboration "Ainsi, dans un avenir prochain, pourrait être allégé le poids des souffrances de notre pays, amélioré le sort de nos prisonniers, atténuée la charge des frais d'occupation. Ainsi pourrait être assouplie la ligne de démarcation et facilités l'administration et le ravitaillement du territoire." Enfin, il montre clairement que, malgré la collaboration, l’Allemagne n’est pas l’ami de la France : "L'armistice, au demeurant, n'est pas la paix. La France est tenue par des obligations nombreuses vis-à-vis du vainqueur. Du moins reste-t-elle souveraine. Cette souveraineté lui impose de défendre son sol, d'éteindre les divergences de l'opinion, de réduire les dissidences de ses colonies." Aujourd'hui, quelques "historiens" veulent faire croire que Pétain voulait faire entrer définitivement la France dans un nouvel ordre mondial au côté de l'Allemagne nazi. Cependant, est-ce réellement la volonté du Maréchal ? Il est nécessaire d'analyser les raisons de cette entrevue. En effet, il faut déjà savoir que Pétain n'avait pas envisagé une collaboration d'intérêts du jour au lendemain. Un long texte fut lu à la radio le 10 octobre 1940 par le chargé d'information Jean Louis Tixier-Vignancour, dont une partie sera reprise le lendemain (Philippe Pétain, Actes et Ecrits, Flammarion, 1974, p. 470-476). Lors de la déclaration radiodiffusée du 11 octobre, le Maréchal déclare : "Indépendante du revers de ses armes, la tâche que la France doit accomplir l'est aussi, et à plus forte raison, des succès et des revers d'autres nations qui ont été, dans l'histoire, ses amies ou ses ennemies. Le régime nouveau, s'il entend être national, doit se libérer de ces amitiés ou de ces inimitiés, dites traditionnelles, qui n'ont, en fait, cessé de se modifier à travers l'histoire pour le plus grand profit des émetteurs d'emprunts et des trafiquants d'armes. Le régime nouveau défendra, tout d'abord, l'unité nationale, c'est-à-dire l'étroite union de la Métropole et de la France d'outre-mer. Il maintiendra les héritages de sa culture grecque et latine et leur rayonnement dans le monde. Il remettra en honneur le véritable nationalisme, celui qui, renonçant à se concentrer sur lui-même, se dépasse pour atteindre la collaboration internationale. Cette collaboration, la France est prête à la rechercher dans tous les domaines avec tous ses voisins. Elle sait d'ailleurs que, qu'elle que soit la carte politique de l'Europe et du monde le problème des rapports franco-allemands, si criminellement traité dans le passé, continuera de déterminer son avenir. Sans doute, l'Allemagne peut-elle, au lendemain de sa victoire sur nos armes, choisir entre une paix traditionnelle d'oppression, et une paix toute nouvelle de collaboration." Pour le maréchal Pétain, il fallait rechercher pour la France la moins mauvaise paix possible, et faire la paix avec tous les pays, quel que soit le camp. Selon Paul Schmidt, traducteur d'Adolf Hitler et auteur de Ma figuration auprès de Hitler (Plon, 1950), Pétain souhaitait s'entretenir sur cinq points : les prisonniers, les frais d’occupation, les départements du nord, l’Alsace et la ligne de démarcation. Nous ignorons si tous ces points ont été évoqués, mais nous savons que le Maréchal n'a jamais parlé de l'Alsace lors de cet entretien puisqu'il l'avoua lors d'une conversation à du Moulin de Labarthète. D'ailleurs, le Chef d'Etat ajouta qu'aucun accord immédiat a été pris (Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 192-193). Cependant, une instruction datée du 12 novembre, numéroté 18, indique clairement que Pétain avait demandé une aide militaire à Hitler pour reconquérir les terres perdues en Afrique contre l'Angleterre et les gaullistes, et décrit l'objectif du Führer : "Le but de ma politique à l'égard de la France est de coopérer avec ce pays de la manière la plus efficace pour la conduite future de la guerre contre l'Angleterre. [...] La France aura provisoirement à jouer le rôle d'une puissance d'une non belligérante qui devra accepter dans le domaine de sa souveraineté, et en particulier dans ses colonies africaines, les mesures prises par l'Allemagne pour la conduite des opérations et à les appuyer dans la mesure nécessaire par l'emploi de ses propres moyens de défense. La tâche primordiale des Français est d'assurer défensivement et offensivement la protection de leurs possessions africaines (A.E.F et A.O.F) contre l'Angleterre et le mouvement De Gaulle. A partir de cette tâche la participation de la France à la guerre pourra se développer pleinement." (document repris par Marc Ferro dans Pétain, Hachette, 2009, p. 193). Il ne faut pas oublier qu'un mois auparavant, les gaullistes déclenchèrent la guerre franco-française en attaquant avec les Anglais la base navale de Dakar. Ces attaques gaullistes à l'encontre de leur propre nation vont s'intensifier par la suite. Par ailleurs, les Anglais cherchaient à mettre la main sur le matériel appartenant à l'armée française, et étaient prêts continuer à attaquer la France comme à Mers el-Kebir et à Dakar. Le Maréchal se devait donc de protéger son territoire contre ceux qui se montraient hostiles à l'Etat Français. En parallèle, Hitler avait besoin d'alliés pour la bataille d'Angleterre, et la métropole française était un point géo-stratégique non négligeable dans ce cadre. Peu de temps avant l'entrevue de Montoire, le dirigeant du IIIème Reich expliqua qu'il était très géné par la situation et qu'il se sentait obliger de faire des concessions à la France s'il ne voulait pas que l'Afrique du Nord tombe aux mains de de Gaulle et des Anglais : "Si l'Angleterre n'avait plus aucune part dans la guerre, et s'il n'y avait pas de Gaulle, on n'aurait pas besoin de songer à l'abandon de certaines exigences envers la France. Elle serait bien obligée de céder, et si elle ne voulait pas on pourrait l'occuper sans difficulté en moins de quatorze jours." (Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 184-185). De plus, en cas d'engagement de la France aux côté des Allemands dans la bataille d'Angleterre, Hitler prévoyait la promesse auprès de Pétain et de Laval le maintien de l'Empire français, et qu'en cas de perte du Maroc, il offrirait le Nigéria anglais, même s'il avoua lui-même que ce marché était peu convainquant. Alors que s'est-il passé à Montoire ?

 
Un procès verbal de la conversation du 24 octobre 1940 entre Pétain et Hitler à Montoire a été rédigé. Il a été signé par Schmidt et est paru en 1961. Il a été mentionné par quelques rares auteurs, dont François Delpla (Montoire, Albin Michel, 1996, p. 438-444) mais qui est peu objectif, et Marc Ferro (Pétain, Hachette, 2009, p. 188-193) qui l'est davantage sur ce sujet. Je vais faire un résumé de ce compte rendu pour expliquer la situation. Tout d'abord, Pétain s'est dit heureux de rencontrer Hitler, même si l'atmosphère était tendue. Le Maréchal lui rappela qu'à la place du gouvernement français, il n'aurait jamais déclaré la guerre à l'Allemagne tant leur supériorité militaire était évidente en 1939. Alors qu'il était ambassadeur en Espagne, il avait demandé en vain à deux reprises de reprendre ses fonctions au sein du Conseil supérieur de la guerre. Il n'a eut l'accord de revenir qu'en mai 1940, c'est-à-dire en pleine débâcle, à un moment où tout était perdu. Puis il annonce le souhait de renforcer la défense de ses colonies d'Afrique face à l'Angleterre et les gaullistes. Selon Paul Schmidt, l'ancienne alliée de la France "s'était incroyablement mal comportée envers elle". En effet, alors que l'Etat Français avait évité l'occupation totale de la métropole, le royaume de Grande-Bretagne le poignarde dans le dos. Quant à de Gaulle, il avait trahi sa patrie en déclenchant une guerre franco-française à Dakar le 23 septembre 1940, chose stupide et qui avait un impact négatif pour la cohésion de l'armée française et la préservation de l'Empire. Le Führer explique qu'il n'avait pas désiré cette guerre contre la France, mais qu'il était normal qu'elle en paye les frais. Ensuite, il indique qu'il luttera jusqu'à l'anéantissement de l'Angleterre et parle des opérations aériennes en Grande Bretagne. Pour Hitler, c'est cet Etat qui devait payer la plus grande part dans la guerre. Cependant, le futur traité ne devra pas être un traité d'oppression car cela risque d'empêcher l'établissement de rapports harmonieux entre les peuples. Il fallait répartir les responsabilités et encourager ceux qui voulaient prendre un nouvel essor dans de meilleures conditions. D'après Pétain, le chef du Reich prévoyait un encerclement de la Grande Bretagne sur toutes les mers et par tous les pays voisins limitrophes. Si la France s'alliait à ce projet, c'est-à-dire le seul pays voisin à ne pas être entièrement sous domination allemande, alors l'Angleterre ne pourra pas survivre longtemps. Cependant, les limites de la coopération ne pouvaient être connues immédiatement. Pétain accepta les principes d'une collaboration, mais lui préférait s'attarder sur les possibilités militaires en Afrique où l'Angleterre était l'assaillant. Sa volonté est visible, il souhaitait avant tout sauvegarder l'Empire français contre tout intru. De plus, si le Maréchal déclare directement la guerre contre l'Angleterre, il devrait faire appel au gouvernement, ce qu'il n'avait guère envie de faire. On peut donc prévoir une coopération, mais il faut agir avec prudence. Ensuite, le chef de la France exprima son admiration sur l'armement du Reich, et reconnu qu'il n'avait jamais connu de personne qui soit parvenu à des résultats gigantesques. A la fin de cet entretien, Philippe Pétain se déclara prêt à prendre en considération le principe d'une coopération avec Adolf Hitler et exprime sa satisfaction.

Malgré tout, Marc Ferro indique clairement une distinction entre Laval et Pétain qui n'abordaient pas la discussion de la même manière. Pierre Laval évoquait déjà son souhait d'une défaite anglaise, et remercie Hitler de la demande d'une collaboration commune contre la Grande Bretagne. Au contraire, Pétain demeure froid comme à son habitude, mais "déclare accepter avec gratitude le principe de la collaboration qu'Hitler lui propose". Par ailleurs, un nouveau malentendu émerge. Le Führer avait demandé que la France aide le Reich à acquérir des positions en Afrique, qu'elle "manifeste sa volonté de collaborer par des actes et l'Allemagne lui fera des concessions". Mais d'après le Maréchal, la France a déjà ses positions à défendre et accepter cette collaboration doit engendrer une contrepartie. Toujours d'après Ferro, Pétain "considère qu'en assurant l'Allemagne qu'il défendra l'Empire français, il fait le maximum pour l'Allemagne." (Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 191). Après la guerre, le diplomate allemand von Renthe-Finck déclara dans une interview à la La Libre Belgique (1er et 2 novembre 1947) : "Pour moi, Montoire constitue la plus grande défaite de la politique allemande vis-à-vis de la France. Nous n'y avons rien obtenu et presque tout perdu de ce que nous avions. Nous n'avons pas réussi à gagner la France à notre cause, ni à occuper le territoire français à notre cause. S'il n'y avait pas eu Montoire, il n'y aurait pas eu vraissemblablement non plus de débarquement allié en Afrique du Nord." (article repris par Jacques Le Groignec, Pétain et les Allemands, Nouvelles Editions Latines, 1997, p. 233-234, et Pétain face à l'Histoire, Nouvelles Editions Latines, 2000, p. 182-183). Le docteur Paul Schmidt conclut la relation de l'entrevue dans ses Mémoires, par ces mots chargés de sens : "Pas une fois Pétain n'eut un mot aimable pour Hitler. [...] Je n'ai compris qu'après la guerre l'attitude que le maréchal Pétain avait eue à Montoire, en apprenant que, le jour même de cette entrevue fameuse, le professeur Rougier discutait en son nom avec Churchill, apportant à celui-ci que la France n'entreprendrait jamais rien d'incompatible avec l'honneur contre son ancienne alliée [Accords Pétain-Churchill dont nous reparlerons plus tard]. Aujourd'hui, quand je compare le compte rendu de cet entretien de Londres, autrement plus concret, avec celui de Montoire, et en tenant compte des évènements ultérieurs, je suis enclin à conclure que le maréchal Pétain fut le vainqueur diplomatique de Montoire." (Paul Schmidt, Ma figuration auprès de Hitler, Plon, 1950, et Louis-Dominique Girard, Montoire, Verdun diplomatique, Editions André Bonne, 1948). Lors de l'entrevue, Hitler en position de difficulté était prêt à céder en échange d'un engagement de la France contre l'Angleterre, mais avec des arguments peu convainquants. En face, Pétain se montrait prudent et souhaitait s'engager avec modération. Yves Bouthillier, le ministre des finances de l'époque, le confirme au Conseil des ministres le 26 octobre : "Entrevue sans grande portée. Hitler a parlé tout le temps. Il a fait étalage de moyens militaires avec lesquels aucune force du monde n'est capable de se mesurer. Le Maréchal a accepté le principe d'une collaboration, c'est à dire un pacte de cohabitation entre la puissance occupée et la puissance occupante. Il n'a pris aucun engagement. Son espoir était que sa rencontre avec le maître du Reich et l'assurance qu'il lui avait donnée d'un respect loyal de la convention d'armistice rendrait plus efficace désormais les efforts des ministres militaires de réarmer la France, des ministres civils pour la faire vivre, et les siens pour le retour des prisonniers." (Yves Bouthillier, Le drame de Vichy, Tome 1 : Face à l'ennemi, face à l'allié, 1950, p. 198).

L'historien Jean-Paul Cointet récapitule le peu d'accord obtenu : "réarmement de l'empire en vue de défendre contre toute menace ; amélioration du modus vivendi entre la France et l'Allemagne sans coopération militaire ; pas de fixation d'un statut des relations franco-allemandes avant la fin de la guerre ; participation de la France à la nouvelle Europe." (Jean-Paul Cointet, Histoire de Vichy, Perrin, 2003, p. 162). Puis il explique : "Quant à Pétain, dont la continuité dans une ligne précise ne semble pas avoir été la règle, il semble bien s'être rendu à Montoire sans conviction, ni plan précis, pour une rencontre purement exploratrice n'engageant aucune des deux parties de manière contraignante mais lui offrant pourtant l'avantage d'une "rencontre au sommet". Hitler, lui, tout à son duel de plus en plus mal engagé avec l'Angleterre, n'avait rien de concret à demander à la France qu'il ne tint de l'armistice ou de la libre interprétation qu'il en avait faite." Selon lui : "Montoire se révèle aujourd'hui comme un "coup" monté et exploité par Abetz [ambassadeur d'Allemagne en France] avant tout, qui crut que du cloc de la rencontre sortirait le déclic pscychologique décisif, capable de décider Hitler à un geste significatif et décisif en faveur de la France. C'est Hitler qui s'est dit prêt à une collaboration ; l'initiative n'est pas venue, ce jour-là, de Pétain [l'historien est ici dans le faux car les sources montrent très bien que le Maréchal souhaitait s'entrenir avec le chancelier, mais encore une fois il ne faut certainament pas l'interpréter de manière négative]. Attaché au char - somme toute modeste d'Abetz -, Laval crut en tirer un avantage déterminant au plan intérieur. Coup de poker pour Abetz et Laval, geste de propagande peu coûteux pour Hitler, il permettait au Maréchal de reprendre la main dans la conduite de sa politique extérieure en ayant établi, dans une apparente égalité, le premier contact direct depuis l'armistice avec le chef d'Etat grand-allemand." A la même page, il ajoute : "De Montoire ne devait soritr aucun effect favorable à la France qui fût de quelque ampleur, qu'il s'agit des prisonniers (mise à part, dans les semaines qui suivirent, la libération de quelques dizaines de milliers d'entre eux [ce qui n'est déjà pas mal], l'octroi de congés de captivité pour les prisonniers près de quatre enfants mineurs et la reconnaissance pour la France de sa qualité de puissance protectrice pour ses prisonniers), de la ligne de démarcation, de la charge des frais d'occupation et du ravitaillement (tous points évoqués par Pétain dans son message du 30 octobre), rien qui n'annonçât dans les semaines qui suivirent la double rencontre dans l'espoir d'un aménagement. Les délégués français à la Commission de Wiesbaden purent constater que l'attitude de leurs interlocuteurs n'était en rien affectée par Montoire, qu'ils considéraient comme un épisode en marge du déroulement des séances de la Commission et ne devant en rien altérer sa nature et sa mission. Pierre Laval dira lui-même au procès du maréchal Pétain : "Montoire n'a pas eu de suite... Aucune proposition ne nous a été faite par l'Allemagne pour une collaboration définie."" (Jean-Paul Cointet, Histoire de Vichy, Perrin, 2003, p. 163). Cointet dévoile donc, comme Ferro, un Maréchal prudent même s'il souhaitait une collaboration. Malgré tout, cela ne l'a pas empéché l'historien de critiquer Louis-Dominique Girard, ce dernier considérant Pétain comme le vainqueur diplomatique de Montoire, un point de vue partagé par les nazis après la guerre. C'est pourtant la réalité puisque le chef de la France obtint quelques concessions à l'occasion de l'entrevue alors qu'il n'en pas faite à l'Allemagne.

 

Quoi qu'il en soit, l'entrevue de Montoire n'était donc pas un évènement important, mais est davantage un symbole qui servira de propagande pour les biens pensants d'aujourd'hui souhaitant condamner aveuglément le Maréchal pour sa volonté de collaboration avec l'Allemagne, sans expliquer les raisons qui pourtant se justifient. Enfin, nous pouvons émettre une hypothèse pour évoquer une raison supplémentaire qui a poussé Pétain à  rencontrer Hitler. En effet, il ne faut pas oublier qu'en demandant l'armistice en juin 1940, le Maréchal souhaitait notamment empécher l'Allemagne d'avoir un accès direct à la Méditerranée, et par conséquent à l'Afrique du Nord française, grâce au maintien d'une zone libre au Sud de la métropole. Suite aux agressions anglo-gaullistes, Pétain voulait peut-être connaître les intentions d'Hitler et savoir s'il venait à manifester des ambitions sur le continent africain, si ce dernier demanderait son autorisation pour marcher sur le sol colonial français (donc s'il respecterait l'autorité du chef de la France), et voir si le chancelier du Reich irait jusqu'à l'occuper. Par conséquent, l'entrevue de Montoire lui permettait d'examiner sa marge de manoeuvre par rapport aux Allemands et savoir quelles étaient leurs ambitions, mais je répète que cela ne reste qu'une hypothèse sans que je puisse fournir de preuve. Quoi qu'il en soit, la France n'obtient pas d'accord immédiat avec le IIIème Reich pour la protection de l'Afrique française. Alors pour préserver les colonies sur ce continent, le Maréchal se doit de négocier avec la Grande-Bretagne, c'est à dire avec l'agresseur.

 
1310774.jpgLes Accords Pétain-Churchill

 

Déjà, le 9 octobre 1940, Weygand explique la mission que Pétain lui avait donné une fois arrivé à Alger, puis indique : "Les Anglais restent des alliés pour la France. Le maréchal Pétain est décidé à ne jamais prendre, quoi qu'il arrive, l'initiative d'un acte d'hostilité et à fortiori d'une entrée de guerre." Il précise qu'il est "capital d'éviter de donner aux Allemands l'impression d'une entente et, par là, d'un prétexte pour étendre leurs tentécules sur l'Afrique. C'est une obligation qui m'est imposée tant que les Alliés sont incapables d'une véritable entreprise de guerre en Afrique, sous peine d'attirer l'ennemi là ou nous ne voulons à aucun prix qu'il soit." (Maxime Weygand, Mémoires, Tome 3 : Rappelé au service, p. 382, cité par Jacques Le Groignec, Pétain et les Américains, Nouvelles Editions Latines, 1995, p. 232).

Puis le 22 octobre 1940, Pétain indique publiquement sa volonté de maintenir l'amitié de la France avec les Etats-Unis, mais aussi avec l'Argentine et le Brésil : "C'est pour moi un véritable plaisir de recevoir les représentants de la presse américaine et de leur souhaiter la bienvenue. Je suis heureux de saisir cette occasion pour leur dire l'amitié fidèle que la France garde à l'Amérique, aux deux Amériques, l'anglo-saxonne et la latine.

Nous conservons pieusement la mémoire de la fraternité d'armes de nos La Fayette et de nos Rochambeau avec les héros de votre guerre de l'Indépendance.

L'amitié que nous avons nouée à cette époque a eu ce rare privilège de demeurer immuable à travers toutes les vicissitudes de la fortune. Vous nous en avez donné récemment encore une nouvelle marque par votre magnifique générosité à l'égard de nos réfugiés et de nos évacués. Aide précieuse en elle-même, plus précieuse encore par le témoignage qu'elle nous apporte de la fidélité de vos sentiments à notre égard.

Avec l'Argentine, avec le Brésil, nous nous sentons unis par la communauté de notre culture latine. Il y a là un lien dont j'ai pu éprouver la force lors de mon ambassade en Espagne. Nous savons la part que l'Amérique latine prend à nos épreuves, et sa fidélité, à elle aussi, nous touche profondément." (Philippe Pétain, Actes et Ecrits, Flammarion, 1974, p. 544-545).

 

Le 25 octobre 1940, lendemain de la rencontre de Montoire, le professeur et philosophe Louis Rougier est reçu par Winston Churchill et lord Halifax à Londres. Rougier avait été envoyé à Londres par le ministre Paul Baudouin en septembre 1940 avec l'accord de Pétain, mais initialement afin de compléter des négociations menées en Espagne à propos du blocus. Sa mission avait changé en cours de route puisqu'il fut chargé par le général Weygand et Charles Roux de trouver un accord avec Churchill, puis de recontacter le Maréchal. L'intellectuel français doit donc définir les futures relations entre la France et la Grande-Bretagne (Louis Rougier, Les accords Pétain-Churchill, Editions Beauchemin, Montréal, 1945, ou Editions du Cheval ailé, 1948, ainsi que Les secrets d'accord franco-britannique de l'automne 1940 : histoire et imposture, Grasset, Paris, 1954). Mais le Premier ministre britannique voulait lui faire comprendre qu'une possibilité de dissidence de l'Afrique du Nord, sous la férule du général Weygand, méritait d'être exploitée, voire que le gouvernement français pourrait éventuellement rallier l'Afrique du Nord. Il veut donc se servir de l'émissaire français pour se rapprocher de Weygand. Rougier rédige un projet d'entretien avec ce général et repart pour l'Afrique du Nord le rencontrer. Ce même jour, le roi d'Angleterre Georges VI envoie une lettre au Maréchal afin de demander des précisions au sujet de la réunion de Montoire. Pétain répondra à ces personnes qu'il n'avait parlé avec Hitler que d'une collaboration de principe qui n'avait pas été vraiment définie (Le monde et la vie, numéro 129, février 1964). Churchill et Halifax tentent aussi d'entrer en contact avec le chef de l'Etat Français. Ce dernier se montre très prudent face aux appels de ceux qui ont attaqué les troupes françaises en Afrique du Nord. Malgré tout, il veut maintenir un équilibre entre la collaboration allemande et l'Angleterre. Une lettre envoyée au général Weygand le 9 novembre 1940 permet de le prouver :

« Mon cher Weygand,

Vous pensez avec quel intérêt je vous ai suivi dans votre magnifique randonnée de Tunis à Rabat, Dakar, Gao, Cotonou, etc.

Vos contacts avec les résidents généraux et gouverneurs généraux vous ont permis d’orienter les esprits vers une meilleure compréhension des évènements qui se sont déroulés depuis votre départ de Vichy.

Vous avez très bien fait de ne pas répondre aux lettres de Winston Churchill et de Lord Halifax et de vous borner à leur accuser réception.

Moi aussi, j’ai été l’objet de questions nombreuses de la part de Winston Churchill et de Lord Halifax, curieux de connaître l’objet de mes conversations avec Hitler. J’ai pu leur affirmer, car c’est la vérité, qu’il n’avait été question que d’une collaboration de principe. Aucune modalité n’avait été envisagée. Je me suis d’ailleurs borné, dans cette entrevue, à réclamer l’amélioration du sort des prisonniers, du ravitaillement, des communications entre les deux zones et la suppression de la ligne de démarcation, etc. Il est probable que la « collaboration » se reposera un jour. Je ferai en sorte qu’elle ne pose pas sur les considérations d’ordre économique, ou sur la défense de notre empire africain, en écartant toute idée d’agression contre l’Angleterre. Je suis bien résolu à ne m’associer, pour cette tâche, ni aux Italiens et ni aux Allemands.

L’amiral Platon est porteur de tous les renseignements susceptibles de vous intéresser. Pour que les Anglais osent vous demander de vous associer à l’œuvre de de Gaulle, il faut qu’ils soient bien bas dans leurs affaires, ou bien peu intelligents.

La radio du 30 octobre a pu vous donner quelques éclaircissements, bien que très peu explicites, sur ma visite à Hitler.

Le professeur Rougier m’a été annoncé, mais je ne l’ai pas encore reçu. On le considère, ici, comme un agent anglais. Vous faites bien d’affirmer que personne ne doit être autorisé à utiliser nos bases aériennes et navales.

[…]

La situation de notre Pays nécessite de maintenir un équilibre prudent entre la collaboration avec l’Allemagne (inévitable sur le plan économique) et les invites anglaises et américaines.

C’est une obligation que je ne perdrai pas de vue. » (Philippe Pétain, Actes et Ecrits, Flammarion, 1974, p. 576-577, et Maxime Weygand, Mémoires, Tome III : Rappelé de service, appendice X).
Le Maréchal finit par entrer en contact avec Louis Rougier et, par extension, avec les dirigeants anglais. Le 19 décembre 1940, faisant suite aux conversations entre Jacques Chevalier, ministre de l'éducation nationale, et lord Halifax, secrétaire d'Etat aux Affaires étrangères, un mémorandum classé MOST SECRET est établi. Son contenu, constitue la preuve irréfutable de la réalité du pacte franco-britannique que l'histoire retient sous l'appellation d'"Accords Pétain-Churchill" (Louis Rougier, Les accords Pétain-Churchill, Editions Beauchemin, Montréal, 1945, ou Editions du Cheval ailé, 1948, ainsi que Les secrets d'accord franco-britannique de l'automne 1940 : histoire et imposture, Grasset, Paris, 1954). Voici un bref résumé de ces accords rappelés par le général Héring, au moment du procès pour "trahison" du général Dentz (pétainiste), en avril 1945  :

"ACCORD PETAIN-CHURCHILL de 1940

 

En Octobre 1940 commença entre le Maréchal PETAIN et M. CHURCHILL une confrontation secrète des points de vue français et anglais en ce qui concernait la suite de la guerre.

Ce rapprochement conduisait en Novembre 1940 à un "gentlemen's agreement" dont extraits ci-dessous :

ENGAGEMENTS DE LA GRANDE BRETAGNE A L'EGARD DE LA FRANCE.

 

ACCORD SUR LE STATUT DES COLONIES FRANCAISES DEMEUREES FIDELES A VICHY.

1) Le gouvernement anglais s'engage à ne plus chercher à prendre par la force ou à débaucher par la propagande les colonies demeurées fidèles au Gouvernement de Vichy.

2) Toute agression anglaise contre les colonies françaises sera repoussée par les armes pour éviter la défense conjointe par l'Axe desdites colonies, ce qui équivaudrait à céder à l'Axe les colonies françaises et les bases.

 

ENGAGEMENTS DE LA FRANCE CONCERNANT LES COLONIES ET LES BASES.

1) Le Gouvernement français s'engage à ne pas chercher à reprendre par la force les colonies passées à De Gaulle.

2) Le Gouvernement français s'engage à ne pas céder à l'Axe ni les ports de Provence, ni les bases de l'Afrique du Nord, du Maroc et de l'Afrique Occidentale.

3) Le Gouvernement français remettra l'Empire dans la guerre le jour où les Anglais et leurs alliés éventuels auront fait la preuve de leur force, seront à même de débarquer en nombre et d'équiper les troupes coloniales françaises, privées actuellement de munitions, de matériel lourd, de D.C.A., de canons antichars et de moyens de locomotion.

 

ENGAGEMENT SPECIAL CONCERNANT LA FLOTTE.

Le Gouvernement français, conformément aux assurances solennelles qu'il a déjà données à plusieurs reprises au Gouvernement britannique, s'engage à saborder les unités de sa flotte plutôt que de les laisser tomber aux mains des Allemands et des Italiens. Des ordres annulant tous les ordres antérieurs ont été donnés à tous les commandants dans ce sens.

 

Il est à remarquer que la date de ces négociations est postérieure à Montoire. Après s'être libéré de M. LAVAL, le Gouvernement du Maréchal s'engageait donc, fin 1940 - le document le prouve (voir article 3 des engagements de la France) - dans une politique de collaboration ... avec les Alliés (arrivée de l'Amiral LEAHY en France, de M. MURPHY à Alger - mission du Général WEYGAND en Afrique du Nord - négociations économiques avec les Alliés à Madrid et à Washington)."

 

L'extrait des Accords Pétain-Churchill démontre la politique militaire souhaitée par Pétain durant la guerre. Cela explique aussi pourquoi les pétainistes se sont quelquefois opposés militairement aux Anglais, notamment en Syrie. Pétain avait donc comme priorité la défense du territoire français et de son Empire, et non le choix d'un camp. Il se plaçait pour ou contre une autre nation suivant l'avantage que pourrait en tirer la France, ou parfois pour limiter les inconvénients. Bien sûr, de Gaulle et le tribunal de l'Epuration tenteront de cacher le contenu des Accords Pétain-Churchill, afin de faire croire à une population française ignorante que le Maréchal n'avait fait que collaborer avec le Reich. Ces accords n'excluent pas la possibilité de défendre le territoire français face aux Britanniques, si ces derniers venaient à violer la souveraineté nationale. Malgré tout, le résumé de Pierre Héring prouve qu'il y avait bien eu une tentative de collaboration avec les Alliés en parallèle à celle des Allemands (le document original existe sur ce lien http://www.generalhering.org/index.php/La-defense-du-General-DENTZ/Accords-PETAIN-CHURCHILL.html). Un certain nombre de sources traitant de ces accords ont été publiés, même si plusieurs "historiens" tentent de faire croire qu'ils n'ont pas existé, tout comme les négationnistes veulent faire croire que l'extermination des juifs n'a jamais eu lieu. Le sujet est différent, mais la démarche est la même.

 

La France, alliée de l'Allemagne ?

 

Le 8 et le 9 février 1941, le Journal Officiel publie, pour les trois ans à venir, l'appel de neuf contingents d'appelés de la zone occupée vers les Chantiers de la Jeunesse, soutenus par le maréchal Pétain, soit environ 300 000 hommes (l'appel était déjà obligatoire en zone libre et en Algérie). D'après une étude menée par le journal Le Temps et publiée le 9 août de la même année, 1 adolescent sur 7 appartiendrait à un chantier de jeunesse.

Le 26 février 1941 est signé ce qu'on a appelé "l'Accord Murphy-Weygand", entre le général Weygand et l'Amiral américain Murphy, et approuvé par Pétain et Roosevelt. L'Afrique du Nord recevra une aide américaine limitée soi-disant à l'essentiel, c’est-à-dire officiellement des livraisons de marchandises de nécessité. On sait aujourd'hui que de l'armement avait été livré.
Le 2 mai 1941, Pétain apprend le prochain déclenchement de l'opération Barbarossa contre l'Armée rouge. Il s'exclame : "Les Allemands sont foutus !" (Herbert Lottman, Pétain, Seuil, 1984, p. 383).
Le 22 mai 1941, Pierre Dupuy, souligne dans un rapport adressé à Churchill : "Sous la pression allemande, le maréchal Pétain, les autorités militaires et les éléments les plus jeunes de la population française augmentent leur résistance et se préparent à reprendre les hostilités. Bien qu'impatients de combattre, ils ne veulent pas prendre le risque d'être écrasés une seconde fois et considèrent qu'ils doivent attendre jusqu'à ce que la Grande-Bretagne et l'Amérique soient prêtes à prendre l'initiative. [...] La clef de voûte de toute la politique française est la haine de l'Allemagne, même si les apparences insidieuses peuvent suggérer le contraire." (Jacques Le Groignec, Pétain et les Américains, Nouvelles Éditions Latines, 1995, p. 405-407).

Malgré tout, le 28 mai 1941 sont signés les "Protocoles de Paris" entre François Darlan et Otto Abetz. Ces accords accroissent la collaboration militaire entre l'Allemagne et le Régime de Vichy, dans le cadre de la protection du continent africain. Les Français s'engagent à laisser la possibilité aux Allemands d'entrer dans plusieurs pays du Moyen-Orient appartenant à la France, dont la Lybie et la Syrie. L'Axe peut aussi utiliser des bases et des ports "coloniaux", et Vichy offre des renforts matériels de guerre et moyens de transport aux troupes allemandes, comme des camions, des autobus, des motos et même des trains. De l'essence, quelques sous-marins ou encore chars sont également livrés. En échange, l'Allemagne doit s'engager à protéger l'Empire Français en Afrique. Egalement, la France pouvait réorganiser ses forces terrestres, navales et aériennes. Auparavant, le général Dentz avait été choisi comme commandant des forces de Syrie et du Liban. Voici le télégramme qu'avait envoyé le maréchal Pétain le 15 mai 1941 :
"Le maréchal Pétain chef de l'Etat à monsieur le général Dentz haut-commissaire de France en Syrie 635
L'amiral de la flotte Darlan vous a télégraphié hier au sujet des négociations franco-allemandes.
Je tiens à insister personnellement sur la haute portée de ces négociations et sur la volonté que j’ai de poursuivre sans arrière-pensées la politique qui s'en dégage.
L'allusion faite à la Syrie doit vous confirmer dans votre désir de défendre par tous les moyens, le territoire placé sous votre autorité, d'assurer comme à Dakar la liberté de son ciel, d'y donner dans des conditions que je sais politiquement et matériellement délicates, la mesure de notre désir de collaboration à l'ordre nouveau.
Je vous fais confiance. Ph. Pétain."
Mais une note complémentaire indiquait les risques importants de cette opération, notamment la crainte d'entrer en guerre contre les Etats-Unis :
"Le gouvernement français doit escompter que le droit d'utiliser le port de Bizerte fixé dans l'accord sur l'Afrique du Nord et la protection des transports de matériel débarqué dans ce port à destination de l'armée allemande d'Afrique, ainsi que l'aide à accorder aux forces de la marine allemande prévue dans l'accord sur l'Afrique occidentale et équatoriale française, peuvent conduire à un conflit armé immédiat avec l'Angleterre ou avec les Etats-Unis.
Le gouvernement français doit donc obtenir la réalisation des conditions militaires et politiques qu'implique cette situation.
Les concessions allemandes fixées et prévues dans l'accord sur l'Afrique du Nord en vue de l'état défensif sur terre, sur mer et dans les airs permettent d'assurer immédiatement les risques que comportent les facilités accordées du côté français en ce qui concerne Bizerte.
Les grands dangers que comporte l'octroi par les Français des facilités prévues dans le projet d'accord sur l'A.O.F et l'A.E.F exigent toutefois de subordonner l'exécution pratique de ces mesures, convenues en principe, aux conditions suivantes : le gouvernement allemand accordera préalablement les renforts nécessaires en vue d'augmenter l'état défensif de l'A.O.F ; le gouvernement allemand fournira au gouvernement français par la voie de concessions politiques et économiques les moyens de justifier devant l'opinion publique de son pays l’éventualité d'un conflit armée avec l'Angleterre et les Etats-Unis." (Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 318).
Cependant, pourquoi ces accords ont-ils été effectués ?
 

 

Il ne faut pas oublier que les relations entre la France et l'Angleterre étaient tendues, malgré diverses tentatives de rapprochements. De plus, il fallait endiguer la guerre franco-française déclenchée lamentablement par les gaullistes à Dakar, le 23 septembre 1940. Pour l'Etat Français, il était donc nécessaire de protéger ses possessions territoriales. Les évènements qui suivront vont leur donner raison, mais l'armée de Vichy ne parviendra pas à résister. Le 8 juin 1941, les Anglais et les gaullistes envahissent les protectorats français de Liban et la Syrie. Le 18 juin 1941, Damas tombe entre les mains des gaullistes. Le général Dentz capitulera le 11 juillet 1941. Il aura tenté de résister jusqu'au bout. Le 14 juillet 1941, les Britanniques entrent à Beyrouth. Néanmoins, il est intéressant de remarquer que les Allemands vont défendre le territoire de l'Empire Français contre les gaullistes et les Anglais, mais les Français ne s'introduisent pas dans les possessions allemandes. Cette évidence prouve que la défense de l'Empire français était prioritaire pour les pétainistes, au-delà de la guerre. Néanmoins, il faut signaler que les pétainistes arrêtés par les Anglais furent traités quasiment de manière amicale, et laissèrent même la possibilité à certains d'entre eux de rejoindre l'Afrique. Est-ce qu'il y a eut un accord secret entre les français et les britanniques? Le manque de sources ne permet pas de répondre à la question. Mais il est rare que des "ennemis" soient aussi bien considérés. Parallèlement, il faut rester prudent sur l'engagement de l'armée française auprès des Allemands. En effet, d'après le maréchal Goering, l'un des dignitaires du IIIème Reich, cet engagement auprès de l'Axe ne semblait pas toujours total : "Récemment, j'ai appris avec un réel plaisir que l'amiral Darlan avait donné l'ordre aux sous-marins français d'ouvrir le feu sur tous les navires anglais qui attaqueraient nos convois. Or ces convois sont constamment attaqués, et pas un navire anglais n'a été coulé par la flotte française. Comment expliquez-vous cela ? et comment comptez vous défendre Dakar, le Maroc, la Tunisie ? Nous avons tout intérêt à ce que vous conserviez votre empire colonial, encore faut-il que nous sachions comment vous allez le défendre [...] car l'attitude générale du peuple français nous laisse perplexe." (Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 364). Apparemment, l'armée française s'attardait davantage à protéger leur Empire lorsqu'il était menacé, plutôt que d'aider les Allemands.
Quelle est la position du Maréchal vis-à-vis des Protocoles de Paris ? Approuvait-il l’amiral Darlan ? Quelques semaines avant l’alliance franco-allemande, l’amiral Darlan rencontra le chancelier Hitler pour évoquer de possibles accords militaires. Marc Ferro a relevé l’entretien entre Pétain et Darlan qui a suivit cette réunion, et qui fut relaté par le méprisant Benoist-Méchin : « Je me demandais malgré moi ce que le Maréchal pourrait y comprendre et sous quelle forme ce résidu pâteux et sans vie pouvait s’inscrire dans le cerveau d’un vieillard de quatre-vingt-cinq ans.
Alors il a dit : Donnant-donnant ? demande le Maréchal …
Darlan. – Oui, monsieur le Maréchal, il l’a même répété deux fois.
Pétain. – Qu’entend-il par là ?
Darlan. – Je pense que cela signifie qu’il donnera quand nous, nous donnerons, puisqu’il a ajouté : Une grande chose pour une grande chose, une petite chose pour une petite chose … »
Pétain. – Voilà qui est bien, c’est la sagesse même.
Un moment de silence succéda à ces paroles.
– Alors, reprit le Maréchal, si je comprends bien, nous serons chaque fois payé de nos efforts.
Darlan. – C’est cela, monsieur le Maréchal.
Pétain. – C’est parfait, il était temps de mettre fin à cette collaboration à sens unique. Je veux bien les aider à condition qu’ils me payent …
Nous nous levâmes car une délégation de dentellières était là et devait être reçue par le Maréchal.
Pétain. – Alors Hitler a dit : « une grande chose pour une grande chose ? »
L’amiral fit oui de la tête.
Pétain. – Surtout n’allez pas trop vite en besogne, il faut avancer pas à pas sinon nous serons entraînés Dieu sait où ! Je ne désire pour ma part que de petites compensations. Vous entendez, de très petites compensations, soyez prudents, la guerre n’est pas finie. » (entretien repris par Marc Ferro dans Pétain, Hachette, 2009, p. 313-314).
La différence de vision entre les deux hommes est nette. En 1941, alors que Darlan était prêt à une alliance militaire étroite avec l’Allemagne, Pétain était beaucoup moins enthousiaste. Ce dernier préférait la prudence et des petits actes modérés. Soit il n’était pas certain que le Reich gagne la guerre, soit il n’avait aucune confiance envers Hitler. Par ailleurs, d’après Ferro, Darlan ne précisa pas ce qu’était ce « donnant-donnant », car il était plus négatif que ne le prévoyait le Chef d’Etat (Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 315). Le chancelier allemand a indiqué à Darlan en quoi il consistait :
« Si je n’ai pas confiance dans la France, je garderai à titre définitif les régions qualifiées aujourd’hui de zone interdite, les ports de la Manche, le Nord, le Pas-de-Calais et en plus toute une bande de terre de la frontière belge, une partie de la Meuse, du département de Meurthe-et-Moselle, sans parler naturellement des trois départements d’Alsace-Lorraine [il y a donc une pression d’Hitler]. En outre, bien que l’Italie manifeste des prétentions exagérées, je les satisferai. Mais si j’ai confiance dans la France, je réduirai au minimum ces sacrifices territoriaux sur le continent. Je ne suis pas fanatiquement avide de territoires et suis convaincu que dans une guerre les gains n’égalent jamais les pertes, et à titre de compensation pour la perte de l’Alsace et de la Lorraine, la France pourra recevoir la Wallonie et la Suisse française. Quant à l’Empire français, l’Allemagne n’a sur lui aucune visée. [cela prouve que le Reich n’avait pas envisagé la conquête de la France avant le déclenchement de la Seconde Guerre Mondiale] Il faudra sans doute faire quelques concessions à l’Italie mais la France recevrait en contrepartie certaines dépouilles de l’Empire britannique. » (Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 314-315).

 

Le 14 mai a lieu un conseil des ministres réunissant le Maréchal, Darlan et quatre secrétaires d’Etats : Huntziger, Bouthilier, Barthélémy et Caziot. Darlan expose la nécessité de reprendre la collaboration avec le Reich, mais sans expliquer ce fameux « donnant-donnant ». Il envoie un compte rendu de sa communication et informa les différents gouverneurs des colonies :
« 1. C’est la dernière chance qui se présente à nous d’un rapprochement avec l’Allemagne. [Alors que nous avions vu précédemment que Pétain privilégiait la modération]
2. Si nous favorisons la politique anglaise, la France sera écrasée, disloquée, et cessera d’être une nation … [donc il s’agit pour l’amiral prioritairement de sauver le territoire français]
3. Si nous essayons de faire une politique de bascule entre les deux adversaires, l’Allemagne nous créera mille difficultés dans l’exercice de notre souveraineté, fomentera des troubles. En tout les cas la paix sera désastreuse. [Sur ce sujet, le Maréchal est beaucoup moins affirmatif que l’amiral, mais n’oublions pas que les événements de 1942 feront changer d’avis ce dernier, et que sa vision de 1941 n’était pas immobile]
4. Si nous collaborons avec l’Allemagne sans pour cela nous ranger à ses côtés pour faire délibérément la guerre à l’Angleterre, c’est-à-dire travailler pour elle dans nos usines, si nous lui donnons certaines facilités, nous pourrons sauver la nation française, réduire au minimum nos pertes territoriales, métropolitaines et coloniales, jouer un rôle honorable, sinon important dans l’Europe future.
Mon choix est fait, je ne m’en laisserai pas détourner par l’offre sou condition d’un bateau de blé ou d’un bateau de pétrole. »
[il s’agit sans doute d’une allusion l’Accord Murphy-Weygand de mars 1941] (Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 315).
Jamais le gouvernement de Vichy n’avait été aussi loin dans la collaboration militaire. Darlan ira même jusqu’à faire arrêter le colonel Groussard qui était chargé d’une mission en Angleterre. Alors, on peut se demander si l’amiral n’a pas été trop loin en signant les Protocoles de Paris ?

Le maréchal Pétain convoqua le général Boisson, l’amiral Esteva et le général Weygand afin d’obtenir quelques conseils et prendre connaissances des protocoles qui concernaient l’Afrique du Nord et l’A.O.F. Ce dernier réagira vivement lors du conseil du 3 juin. En effet, un Weygand révolté rencontra Pétain avec empressement, et denier lui déclara qu’il « était de son avis, il fallait donner un coup d’arrêt ». En retour, ce premier exprime le fond de sa pensée : « Si quelqu’un veut venir à Bizerte, je le jette à l’eau à coup de canons ! » Plusieurs membres du gouvernement rejoignaient l’avis de Maxime Weygand, dont Joseph Barthélémy et Pierre Pucheu. De plus, il préconise la modération et une politique stricte de sauvegarde du territoire français, quel que soit l’intrus : « L’Afrique du Nord se défendra contre quiconque avec des forces uniquement françaises. […] Et la France ne rentrera pas délibérément en guerre contre une ancienne alliée. » Puis il temporisa, mais menace de démissionner : « N’ayant aucune qualité pour combattre la politique de mon gouvernement, je peux refuser de la faire : à politique nouvelle, homme nouveau, … » (Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 320). Le Maréchal écoute les arguments de chacun sans se prononcer, puis souhaite étudier une solution avec Huntziger et Weygand après avoir quitté le Conseil. L'après-midi qui suit le conseil, Pétain et Weygand se rencontrent de nouveau. Le chef de l'Etat ne veut pas que le généralissime démissionne et tente de le responsabiliser vis-à-vis de sa mission : "Lorsque vous aurez abandonné l'Afrique, vous serez quand même et plus que jamais responsable de ce qui arrivera." Ce dernier lui répondit : "C'est un sophisme que je ne puis accepter davantage." (Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 320). Selon Marc Ferro, il s'agit de la preuve que les deux hommes ne s'aimaient pas. Leurs oppositions durant la Grande Guerre et après peut lui donner raison. Mais le Maréchal lui a quand même donné sa confiance en l'envoyant en Afrique du Nord, et il pouvait très bien le virer sans lui demander son avis, surtout que les Allemands ne pouvaient pas l'encadrer. Rappelons qu'après la 2nde Guerre Mondiale, Weygand avait consacré la fin de sa vie à la tentative de réhabilitation de la mémoire du maréchal Pétain, et était l'un des principaux membres de l'ADMP (Association pour Défendre la Mémoire de Pétain). Sans vraiment s'apprécier, les deux devaient se respecter à cette époque. Par ailleurs, le Maréchal partage l'avis de Weygand au sujet des Protocoles de Paris. On peut lire : "La politique de l'amiral et la sienne ont été l'objet de vives critiques, il accepte que "soit utilisée une procédure de retardement qui permettrait de ne pas ratifier les accords de Paris." L'idée était de Weygand : elle consistait à soumettre aux Allemands la liste des demandes qui pourraient être considérées par la France comme une compensation à la coopération militaire qu'elle engagerait au bénéfice de l'Allemagne." (Archives nationales, A.G, 30, document repris par Marc Ferro dans son Pétain, Hachette, 2009, p. 320). Le "donnant-donnant" de Darlan n'était donc pas celui espéré par Pétain, mais le premier sera obligé de rejoindre l'avis du second. Une note jointe à ce document mentionne les différents points que l'Allemagne devait promettre si la France s'engage militairement auprès d'elle :
"- Rétablissement total de la souveraineté française sur l'ensemble du territoire métropolitain y compris le Nord, le Pas-de-Calais, la zone italienne, etc.

- Statut spécial pour l'Alsace-Lorraine jusqu'à la paix.

- Suppression des frais d'occupation et des prélèvements de la Wehrmacht dans toutes les branches de la production industrielle.

- Suppression de l'activité de l'organisation Ostland et retour sur leurs terres des propriétaires ou des fermiers dépossédés.

- Retour dans leurs foyers des Français non juifs.

- Libération par échelon de tous les prisonniers, les prisonniers nécessaires à l'économie du Reich pouvant devenir des travailleurs libres engagés sur contrat.

- Assurance publique donnée par les gouvernements de l'Axe qu'ils n'ont aucune visée sur l'Afrique du Nord, l'Afrique occidentale ou la Syrie.

- Suppression ou très forte réduction des commissions de contrôle spécifiquement en Afrique.

- Suppression en Afrique de toute propagande antifrançaise.

- Reprise des fabrications de guerre de toute nature et aide donnée par l'Allemagne à la France pour la fourniture de matières premières, de matériels, etc.

- Réarmement antiaérien pour assurer une sécurité indispensable." (Archives nationales, A.G, 30, note reprise par Marc Ferro dans son Pétain, Hachette, 2009, p. 321).
Les Allemands sont furieux des exigences de la France. Ainsi le général Fogl s'exclame à Wiesbaden : "La France à subordonné la réalisation pratique des accords de Paris à certaines considérations d'ordre politique ; ces Notes françaises ont produit auprès du gouvernement et du haut commandement allemand un effet de stupeur... Ceux-ci exigent que le gouvernement français réalise les dispositions souscrites à Paris." (Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 324). Le Maréchal refuse de céder. Résultat, il ne ratifiera pas les Protocoles de Paris.
Cet épisode montre un Pétain prudent, ne souhaitant pas s'engager pleinement dans la guerre. De plus, nous allons constater les hésitations constantes du Maréchal vis-à-vis de l'avenir. Un jour il envisageait que l'Allemagne allait gagner la guerre, un autre jour il pensait le contraire.


Préparation d'une nouvelle armée française

 

Le 6 juin 1941, au cours d'une visite d'inspection aux Chantiers de la Jeunesse d'Afrique du Nord, le général de la Porte du Theil déclara "n'en faîte pas encore des unités combattantes, [...] c'est prématuré et dangereux." Le général Weygand aurait ensuite confié au colonel Van Hecke "Travaillez pour que ce soit une armée, mais ne le dites pas ..."

Au bas d'une déclaration du secrétaire d'Etat Américain Summer Welles, datée du 23 juin 1941, le Maréchal nota au crayon : "Nous sommes, Américains et Français, en présence de deux doctrines dont l'application nous apparaît indésirable, le Nazisme et le Bolchevisme. Le Bolchevisme est pour l'Europe le danger le plus grave. Nous ne sommes donc pas fondés, nous Européens, à regretter les coups qui lui sont portés aujourd'hui. Le règne du Nazisme n'est pas non plus à désirer, car il imposerait aux peuples soumis à son emprise des contraintes très lourdes à supporter. On peut prévoir qu'en raison de ces contraintes et l'immensité de l'entreprise, des craquements de tarderaient pas à se produire qui jetteraient par terre l'édifice nazi." Cette note est signalée dans Actes et Ecrits (Flammarion, 1974, p. 590) et dans Pétain de Marc Ferro (Hachette, 2009, p. 366). Ce document indique clairement sa façon de pensée. Il faut empêcher l'URSS, et par extension le communisme, de parvenir jusqu'en France, tout en attendant l'effondrement du IIIème Reich. Cela explique pourquoi Pétain a mis en place la Légion des Volontaires Français. Cependant, il faut admettre que cette pensée n'était pas permanente chez le Maréchal, et devait aussi prévoir l'éventualité d'une victoire allemande pour l'avenir de la France. Charles Rist, récemment nommé ambassadeur de France aux Etats-Unis, indique le 11 novembre 1941 : "Je revois une dernière fois le Maréchal, il a plus envie de me parler que de m'écouter. Et il monologue devant moi : il veut fortifier l'Afrique du Nord. Mais contre qui ? Contre les Anglais. Ce qu'il redoute, c'est que les Allemands, nous jugeant trop faibles pour défendre l'Algérie contre les Anglais, ne s'imposent à nous et prennent le commandement. Déjà, me dit-il, ils ont voulu faire cela en Syrie. Je m'y suis opposé et ils ne voulaient pas que nous envoyions des renforts. Si nous avions été mieux armés nous aurions eu raison des Anglais. Il envisage le cas où nous appellerions nous-mêmes les Allemands à notre secours contre les Anglais. J'écoute tout cela avec stupéfaction, et lui demande s'il envisage vraiment une aussi prompte victoire de l'Allemagne sur les Russes que l'Allemagne puisse déjà penser à l'Afrique du Nord. Il répond que les Allemands finiront la campagne de Russie quand ils voudront en s'installant sur une ligne Arkhangelsk-Pétersbourg et qu'alors ils penseront à la Méditerranée." (Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p.354-355). Selon l'amiral Leahy, ambassadeur des Etats-Unis à Vichy, Pétain avait envisagé une autre possibilité en juillet 1941 : "Le Maréchal s'attend à ce que l'Allemagne réussisse à occuper les provinces occidentales de la Russie pour y créer des Etats tampons indépendants, ce qui provoquera la chute de Staline et fera disparaître la menace du communisme." (Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 329). Cependant, les Allemands n'appliqueront pas ces stratégies sur le front russe, ce qui fut probablement une erreur puisque nous savons que la situation favorable se retourna contre eux. D'ailleurs, on peut se demander si le chef de la France doutait de la victoire allemande à cause des mauvais choix stratégiques des généraux du Reich. Il doutait déjà moins de la défaite allemande en 1942 qu'en 1941. Par ailleurs, il est normal que Pétain puisse envisager une victoire allemande. Il  avait la responsabilité d'un Etat occupé, avec 40 millions d'habitants qu'il devait gérer et contrôler, sans compter la défense de l'Empire, les prisonniers français qu'il voulait récupérer, et l'économie qu'il devait redresser le plus vite possible afin d'atténuer la crise sociale. Il était sans aucun doute plus facile à un de Gaulle de prendre position contre l'Occupant, alors qu'il était à l'abris de l'ennemi et n'avait comme responsabilité que celle qu'il se donnait. Enfin, il faut se mettre dans la tête que les pétainistes ne percevaient pas deux camps (Alliés et Axe) durant la seconde Guerre Mondiale, mais en constataient trois (Anglo-Américains, Axe et l'URSS), l'ennemi à abattre en premier étant l'Etat bolchevique. Ceci dit, ils n'avaient pas tort puisque après le conflit de 1939 à 1945, deux blocs vont s'affirmer et se confronter : la société capitaliste représentée par les Etats-Unis, et la société communiste avec l'Union Soviétique en patron.

 

 Le 23 juillet 1941, Pétain s'adresse aux Saint-Cyriens des promotions Amitié franco-britannique et Maréchal Pétain, ainsi qu'aux Saint-Maixentais de la promotion Maginot qui sont réunis à Aix-en-Provence. A cette époque, le général Préaud commandait les deux écoles militaires. Le Livre d'or de la promotion Maréchal Pétain rapporte : "... Courte causerie sur la situation de la France, les événements de Syrie, l'œuvre de rénovation entreprise, et le devoir de protection de notre Empire colonial menacé par nos voisins. Puis il prie les journalistes de le laisser seul avec les élèves, comme un grand ancien avec ses jeunes. Tout change alors : il affirme que les Allemands demeurent l'ennemi et que sa politique s'inspire de celle de la Prusse après Iéna, évoque le traité de Tilsit qui la laisse humiliée et amoindrie, mais non pas brisée, et se tournant vers le général Préaud lui demande de nous former en vue de cette revanche, en particulier de nous rendre aptes aux combats de guérillas qui ont conduit à la défaite des troupes impériales en Espagne. Il se lève enfin et nous salut ; dernier couplet de la Marseillaise et "Vive la France" général sur sa demande." (Cet extrait du Livre d'or de la promotion maréchal Pétain a été communiqué par le colonel Henry d'Humières et publié dans la revue Le Maréchal, n° 181). Par ailleurs, Henry d'Humières répétera cette affirmation dans de nombreux ouvrages tels que Devoir de Mémoire, Justice pour le maréchal Pétain (1997), J'avais vingt ans en 1940 (2000), ou encore Philippe Pétain, Charles de Gaulle et la France (Lettres du Monde, 2007). Personne ne peut donc nier ce témoignage expliquant le discours de Pétain, réalisé devant plusieurs centaines de soldats français, donc un certain nombre de témoins.
Le 2 août 1941, alors qu'André Poniatowski rend compte d'une mission qu'il vient d'effectuer Outre-atlantique, dans le cadre des Services Spéciaux, il lui déclare que, dans l'hypothèse d'une entrée en guerre des États-Unis, leurs forces doivent en priorité débarquer en Afrique du Nord : "Si cela devait être, il n'est pas possible qu'ils concentrent leurs forces en Grande-Bretagne, c'est trop petit, trop vulnérable. C'est en Afrique du Nord qu'il faut qu'ils aillent." (Michel Poniatowski, Mémoires, Editions Plon, tome 1, p. 113). Mais à cette époque, l'entrée en guerre des Etats-Unis posait un problème au sein du Régime de Vichy. En effet, il ne faut pas oublier que Pétain, Darlan et Lucien Romier imaginaient une paix de compromis avec l'Angleterre, en parallèle à celle de l'Allemagne. Si les Américains interviennent auprès des Anglais, alors les trois hommes devront envisager de choisir un camp. Henry Haye, ambassadeur de France aux Etats-Unis, est remplacé par Charles Rist. Ce dernier est d'abord reçu par Romier, conseiller personnel de Pétain. Il explique : "Je suis reçu par Lucien Romier. Il m'indique le rôle que, dans son esprit, je dois jouer à Washington. Il s'agit avant tout d'empêcher les Américains d'entrer dans la guerre, de leur faire sentir la grandeur du rôle d'arbitre qu'ils pourraient jouer et l'horreur pour une nation humanitaire comme est la leur d'accroître encore le désastre contre la civilisation qu'est cette guerre." (Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 353).
Parfaitement au courant de la situation grâce à l'amiral Leahy, le président Roosevelt envoie une lettre amicale au chef de l'Etat Français le 1er janvier 1942 et se montre très compréhensif sur la situation de la France. Voici le contenu :
"Mon cher Maréchal Pétain,
A l'approche de la nouvelle année, je saisis l'occasion du départ d'un courrier pour vous envoyer mes souhaits ainsi que pour vous exprimer par écrit la satisfaction que me procurent les assurances que vous m'avez données récemment et que l'amiral Leahy m'a transmises.
Maintenant que ce pays est engagé activement dans la lutte qui lui a été imposée par les puissances de l'agression, les assurances que vous m'avez renouvelées que la flotte française ne sera pas utilisée pour appuyer l'Allemagne dans des opérations hostiles et qu'il ne sera pas permis aux puissances de l'axe d'utiliser le territoire français ou les bases françaises, ne peuvent servir qu'à renforcer les relations traditionnelles qui ont uni nos peuples.
Devant les jours critiques qui se préparent, le ferme espoir de notre pays est que le territoire français reste intact et qu'à la fin de la guerre actuelle, à l'issue victorieuse de laquelle le gouvernement et le peuple des Etats-unis ont consacré tous leurs efforts, la France reprenne sa place glorieuse qu'elle a tenue parmi les nations civilisées du monde. Je n'ai pas manqué de vous faire connaître que le gouvernement des Etats-Unis est pleinement averti des limitations sévères imposées au gouvernement français et à son peuple par les termes de la convention d'armistice et que, dans les limites de ces restrictions, il y a tout lieu de croire que la France peut assurer au peuple français la sauvegarde de chaque parcelle de son territoire.
Vous comprendrez aisément combien il est essentiel aux intérêts vitaux des Etats-Unis que la France continue à exercer une juridiction, libre de toute domination étrangère, sur son propre territoire et sur ses possessions. Je répète à nouveau qu'aussi longtemps que la souveraineté de la France se maintiendra intégralement sous la réserve des limitations imposées par la convention d'armistice, le gouvernement des Etats-Unis n'aura aucun désir de voir la souveraineté française actuelle sur l'Afrique du Nord ou sur toute autre colonie française passer sous le contrôle d'une nation étrangère quelconque. Je suis convaincu qu'au cours de l'année nouvelle qui s'ouvre devant nous, vous défendrez l'honneur et l'intégrité de la nation et du peuple français, sur lesquels l'avenir de ceux-ci repose si clairement.
En terminant, permettez moi de vous exprimer mes souhaits cordiaux pour le maintien de votre bonne santé,
Bien sincèrement vôtre,
Franklin Delano Roosevelt."
En mars 1942, le pasteur Boegner rencontre deux fois Weygand qui, à l'issue de leurs entretiens, déclare le 9 avril 1942 : "Le Maréchal peut céder encore ici ou là, mais il ne cédera jamais sur l'essentiel [...] Il est plus grand que jamais." (Philippe Boegner, Carnets du Pasteur Boegner, 1940-1945, Fayard, 1992, p. 173 et 175). Si c'est encore le cas en 1942, il faut avouer que se le sera moins en 1943 et en 1944.
Le 7 mai 1942, Pétain fait part de ses espoirs et de ses inquiétudes à son amie franco-américaine, Marie Antoinette Pardee, laquelle écrit : "II espérait un débarquement des troupes américaines dans un avenir pas trop lointain. Cela devenait nécessaire, urgent même. L'armistice durait trop longtemps, la lutte avec les occupants devenait terrible." (Marie Antoinette Pardee, Le Maréchal que j'ai bien connu, Paris, 1952, p. 174).
En juin 1942, il confie à son nouveau secrétaire, Jean Jardel : "L'Allemagne a perdu la guerre en 1918, parce qu'elle avait deux fronts. Elle l'a perdue dans les mêmes conditions, cette fois, et pour les mêmes motifs. Dans votre conduite, n'oubliez jamais ce que je viens de dire." (Déposition de Jean Jardel - Procès du Maréchal, Journal Officiel du procès, p. 301).
Le 6 juillet 1942, au cours d’une visite au camp militaire de la Courtine, Pétain s’adresse à la troupe que le témoin Jacques Le Roy Ladurie rapporte "Vous croyez peut-être, mes enfants, que vous perdez votre temps. Erreur. Apprenez bien votre métier de soldat. Le jour viendra où vous aurez à venger vos aînés. C’est vous qui sauverez l’honneur de la France." (Jacques Le Roy Ladurie, Mémoires 1902-1945, p. 359).

 

Quelle attitude va adopter le chef de la France lors du débarquement américain ? Nous allons savoir s'il a penché pour un camp, ou s'il a voulu continuer une collaboration aussi bien du côté allemand que du côté anglo-américain (http://realite-histoire.over-blog.com/article-petain-faisait-il-double-jeu-a-vichy-2--37749432.html).

 

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14 septembre 2008 7 14 /09 /septembre /2008 10:58

 

04_map_torch.jpgA l'aube du débarquement américain en Afrique du Nord

La première victoire : 8 novembre 1942 nous permet de comprendre, grâce aux télégrammes connus du résistant Carcassonne-Leduc, les actes de Pétain, afin de démontrer sa loyauté ou non envers les Alliés. D’ailleurs, on peut reconnaître aux auteurs leur volonté d’indiquer que le Maréchal n’avait pas tourné le dos aux Américains, contrairement au mythe de notre époque, mais que celui-ci avait hésité face au débarquement américain en Afrique du Nord à cause d'une pression allemande indiscutable. Par ailleurs, dans son livre Pétain, Marc Ferro a tenté de le restituer à partir de plusieurs sources que nous allons aussi mentionner, même si son analyse sera parfois interprétée en défaveur de Pétain, et non objectivement.

 

General_Giraud.jpgEntre le 21 et le 22 octobre 1942, se tint une réunion secrète près de Cherchell entre les officiers américains Murphy et Clark avec quelques français, c'est-à-dire le général Mast qui représentait Giraud, Henri d'Astier de la Vigerie, le futur amiral Bargeot et Lemaigre-Drubreuil qui est à l'origine des négociations. L'objectif était de prévoir le débarquement américain en Afrique du Nord. A l'issu de cette réunion, le général Clark annonça qu'une lettre fut envoyée au général Giraud. Il s'engage à respecter la souveraineté française sur les territoires métropolitains et coloniaux, même si le commandement suprême devait être confié aux américains jusqu'à la libération de l'Afrique du Nord. Il ajoute que les Anglais seront présents, mais qu'il n'y aurait pas de troupes gaullistes (Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 422-423). 

 Le 2 novembre 1942, des accords secrets sont signés entre le général Giraud et l’amiral Murphy, appelés tout simplement « Accords Giraud-Murphy », (rappelés par Roger Carcassonne-Leduc et Gérard Linquier dans La première victoire : 8 novembre 1942, Editions Louis Pariente, 2001, p. 155-157). Les Etats-Unis prévoyaient que « Il est bien entendu que la souveraineté française devra être établie, aussitôt que possible, sur tous les territoires, métropolitains et coloniaux, sur lesquels flottait en 1939 le drapeau français. […] le gouvernement des Etats-Unis considère la France comme une alliée et la traitera comme telle. J’ajoute qu’en cas d’opérations militaires en territoire français (soit dans la Métropole, soit dans les Colonies), dans tous les cas où une collaboration française sera trouvée, les autorités américaines n’interviendront en rien dans toutes les affaires qui sont uniquement du sort de l’administration nationale ou qui relève de l’exercice de la souveraineté française. » Cependant, ces accords concerneront uniquement les Etats-Unis et Giraud. Ce dernier était au courant de l’Opération Torch, mais il n’avertit personne. Aucune source n’a été trouvée permettant d’en comprendre la raison, mais il ne faut oublier que Pétain était régulièrement victime d’espionnage par les Allemands, comme je l’ai indiqué précédemment en mentionnant brièvement la création de services spéciaux pour lutter contre les infiltrations ennemies. Avertir Pétain aurait pu permettre aux Allemands de connaître la volonté américaine de débarquer en Afrique du Nord. Certes, Franklin Roosevelt lui avait envoyé un message chaleureux dâté du 15 octobre 1942, dans lequel il le prévint de l'arrivée de troupes américaines (Jacques Le Groignec, Pétain et de Gaulle, Nouvelles Editions Latines, 1998, p. 249), mais Pétain ne le reçu qu'au moment même du débarquement américain, après avoir été modifié par Churchill qui en a fait un message nettemment moins amical et beaucoup plus agressif. Quant à Darlan et Juin, ceux-ci auraient prévenu le Maréchal s’ils étaient tenus au courant de l’information. Les proches de Pétain savaient d'un débarquement allait avoir lieu, mais pas avant l'année 1943. Selon Marc Ferro, ils prévoyaient une intervention américaine en printemps 1943, et réfléchissaient au moyen de négocier. Darlan aurait dit "on avait trois ou quatre mois avant de se retourner." (Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 425). Mais ni le Maréchal et ni ses proches (hormis Giraud et Mast) n'avaient connaissance de l'Opération Torch. Jean-Paul Cointet l'explique également dans son Histoire de Vichy (Perrin, 2003, p. 266-267). Murphy précise même qu'il n'a eu aucun contact avec Darlan pendant les dix-neuf mois précédant ce débarquement (Robert Murphy, Un diplomate parmi les guerriers, Paris, Robert Laffon, 1965, p. 127-128). Selon Cointet : "Cette ignorance - liée aux incertitudes de la politique alliée vis-à-vis de Darlan - sera responsable de la mort de cinq cents hommes dans les heures qui suivirent le débarquement." Il enfonce même le clou : "rien ne pouvait empêcher une résistance au débarquement, conformément aux ordres donnés de longue date aux responsables militaires dans le strict maintien par Vichy du cadre de l'armistice." (Jean-Paul Cointet, Histoire de Vichy, Perrin, 2003, p. 267).

 

Le soir du 7 novembre 1942, Muphy informe Juin que les Américains débarqueront dans la nuit avec plus de 100 000 hommes, et quel'opération se déroulera sur trois points : Alger, Oran et Casablanca. Darlan rejoint Juin et apprend à son tour l'opération. L’amiral français était paniqué même si Murphy lui assura qu'il n'y aura pas d'attaque contre les troupes françaises. En voici la preuve, ce télégramme envoyé par Darlan à Pétain, le 8 novembre à 2 heures : « Extrême urgence. Amiral Darlan à Maréchal Pétain. Alger 8 novembre 2 heures (GMT). J’ai été mandé à 1 heure par chez le Général Juin et, j’ai trouvé chez lui, M. Murphy qui m’a déclarer que, sur la demande d’un Français, le Général Giraud, le président Roosevelt avait décidé d’occuper l’Afrique du Nord avec des forces importantes ce matin même, que les Etats-Unis n’avaient qu’un but : détruire l’Allemagne et sauver la France, qu’ils désiraient maintenir son intégrité. Je lui ai répondu que la France avait signé une convention d’armistice que je ne pouvais que me conforter aux ordres du Maréchal de défendre nos territoires. » (Roger Carcassonne-Leduc et Gérard Linquier, La première victoire : 8 novembre 1942, Editions Louis Pariente, 2001, p. 220). Cependant, il reçoit un message "télégramme de Pétain" lui annonçant un ordre: "Ouvrez le feu"  (Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 427). Par ailleurs, Roosevelt envoya une lettre au Maréchal au milieu de la nuit informant que les Etats-Unis n’avaient pas la volonté d’attaquer l’Afrique du Nord. Pierre Laval et Krug von Nidda écriront la réponse avant le réveil du Maréchal qui n'aura qu'à signer le message. Ce dernier aurait pris l'intervention américaine sans son autorisation comme une agression, et surtout comme une menace contre l'Empire français, pouvant engendrer une risposte allemande sur son territoire : "C'est avec stupeur et chagrin que j'ai appris cette nuit l'agression de vos troupes contre l'Afrique du Nord. J'ai lu votre message. Vous invoquez des prétextes que rien ne justifie. Vous attribuez à vos ennemis des intentions qu'ils n'ont jamais manifestées par des actes. J'ai déjà déclaré que nous défendrions notre empire s'il était attaqué ; vous savez que nous le défendrons contre tout agresseur quel qu'il puisse être. Vous savez que je tiendrai parole. Dans notre malheur, j'ai protégé notre empire en demandant l'armistice et c'est vous, agissant au nom d'un pays auquel tant de souvenirs nous attachent, qui avez pris une si cruelle initiative. Il y va de l'honneur de la France. Nous sommes attaqués. Nous nous défendrons. C'est là l'ordre que j'ai donné." (Louis Noguères, Le Véritable Procès du maréchal Pétain, Fayard, 1955, p. 415-416, puis repris par Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 431 et par Jean-Paul Cointet, Histoire de Vichy, Perrin, 2003, 268-269).

Entre temps, les Allemands demandent au Maréchal de pouvoir faire intervenir leur aviation basée en Sicile et en Sardaigne. Auphan envoie l’information à l’amiral Moreau, et ce dernier le donne à Darlan : « De l’Amirauté à PM 4e région d’Alger pour Darlan. 8 novembre. 5 heures GMT. OKW  [Oberkommando der Wehrmacht] propose concours aviation Axe basée en Sicile Sardaigne. Sous quel forme et en quel lieu désirez-vous ce concours ? Signé Auphan » (Roger Carcassonne-Leduc et Gérard Linquier, La première victoire : 8 novembre 1942, Editions Louis Pariente, 2001, p. 224).

Le général Juin, par l’intermédiaire du général Roubertie, donna l’ordre suivant à 7 heures : « Par ordre du général Juin et du général Koeltz, personne ne doit obéir aux ordres du général Mast. Les troupes d’invasion doivent être combattus avec énergie. Faire connaître à toutes troupes dans vos environs. » Cependant, il préconisa un « contact élastique sans agressivité » (Roger Carcassonne-Leduc et Gérard Linquier, La première victoire : 8 novembre 1942, Editions Louis Pariente, 2001, p. 223).

Ensuite, l’amiral Auphan, ministre de la marine à Vichy, envoie un télégramme à l’amirauté d’Alger démontrant sa vision de l’Opération Torch : « Profitant de notre semi-désarmements et d’intelligences hypocritement concertées avec quelques égarés, les Anglo-Américains viennent d’attaquer, cette nuit, l’Afrique du Nord. » (Roger Carcassonne-Leduc et Gérard Linquier, La première victoire : 8 novembre 1942, Editions Louis Pariente, 2001, p. 223-224). Cela prouve que les pétainistes, sauf Giraud et Mast, ignoraient absolument tout du débarquement américain, et donc prenaient cet évènement comme une agression. La France se sentait tout simplement attaquée.

Face à la crainte d’une invasion des nazis en zone libre, Pétain se doit de négocier avec l’Allemagne. Il accepte la proposition allemande alors qu’il reçoit la traduction de la lettre pacifique de Roosevelt au même moment. Par l’intermédiaire du télégramme 10 876, l’Amirauté française fait savoir les accords du Maréchal aux commissions d’Armistice de Turin et de Wiesbaden avec les Allemands et les Italiens. Afin de donner le change à l'occupant, il radiodiffuse un message pour protester officiellement contre l'agression américaine. Enfin, Vichy envoie un message à l’Amirauté d’Alger « Maréchal Pétain à Amiral Darlan. Vichy. 8 novembre. 8h19 (heure de Vichy). J’ai reçu vos messages par l’entremise de l’Amirauté et suis heureux que vous soyer en place. Vous pouvez agir et me renseigner. Vous savez que vous avez toute ma confiance. Signé Ph. Pétain » (Roger Carcassonne-Leduc et Gérard Linquier, La première victoire : 8 novembre 1942, Editions Louis Pariente, 2001, p. 221, et Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 428). On peut facilement croire que le Maréchal avait définitivement tourné le dos au Alliés, pour s’engager du côté allemand. Trois raisons remettent en cause cette théorie :

- Premièrement, un homme ayant un minimum de stratégie militaire peut facilement s’apercevoir qu’il était très difficile pour l’Etat Français de s’opposer à l’Axe en métropole, et il était donc préférable d’avoir quelques accords avec l’ennemi pour que ces derniers n'aient pas la tentation d'envahir la zone libre pour accéder à la Méditerranée, puis à l'Afrique du Nord. De plus, il est évident que Pétain craignait que la zone Sud de la France soit occupée. Il était donc logique, voire nécessaire, de négocier des accords avec les nazis pour éviter ce scénario, même si nous savons qu’il s’est malgré tout produit. Il faut rappeler que la moitié de la marine française était stationnée sur les côtes métropolitaines de la Méditerranée, et envoyait régulièrement des soldats vers l’Afrique du Nord. Il était indispensable de protéger cette flotte, et donc il fallait empêcher les Allemands de s’en emparer. La majorité des historiens oublient que le Maréchal était avant tout un militaire et non un politicien. Il agissait donc naturellement en stratège et souhaitait conserver sa souveraineté sur tout le territoire français, y compris hors de métropole.
- Deuxièmement, il ne faut pas oublier que la légitimité de Pétain était en jeu puisque les Américains avaient débarqué sans son autorisation. Etant le chef de la France, il ne pouvait pas accepter que des soldats étrangers, de l'Axe ou des Alliés, pénètrent dans le territoire français sans sa volonté. En débarquant sans autorisation, les Américains remettent en cause l'autorité du Maréchal en France et en Afrique du Nord.
- Troisièmement, même du côté de de Gaulle, le débarquement américain fut immédiatement perçu comme une agression. Le témoignage du colonel Billotte en est la preuve. Il rapporte un entretien qu'il a eu avec lui : "Je [Billotte] le fais réveiller [de Gaulle]. Il me rejoint au bout de quelques instants à peine. Il entre dans la pièce où je me tiens, tout en passant encore sa robe de chambre sur un pyjama blanc. Je lui annonce la nouvelle à laquelle il s'attendait [débarquement des Américains en Afrique du Nord]. Et tout de suite : "Eh bien, j'espère que ces gens de Vichy vont les jeter à la mer. On ne pénètre pas en France par effraction."" (Pierre Billotte, Temps des Armes, Plon, 1972, p. 239 et Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 429).

 

Un accord franco-américain malgré la pression allemande

 

718mod.jpgLes sources suivantes vont prouver que Pétain a tenté de conserver l’alliance des Etats-Unis.

Dans la matinée du 8 novembre 1942, le Maréchal convoque le chargé d'affaires américain Pinckney Tuck à 9 heures, lequel rend compte immédiatement à Washington de l'entretien daté de ce même jour à 10 heures. L'ambassadeur qui est ensuite reçu à la Maison Blanche précise : "J'informais le Maréchal que je transmettais immédiatement le texte de sa réponse à mon gouvernement et que je transmettrais aussi le télégramme qu'il avait adressé à ses troupes, à savoir le gouvernement comptait sur elles et qu'elles devaient étouffer ou prévenir toute tentative de dissidence. Comme je me levais pour prendre congé, le Maréchal me prit les deux mains dans les siennes, me regarda droit dans les yeux et sourit. Il m'accompagna jusque dans l'antichambre et retourna d'un pas guilleret vers son bureau en fredonnant un petit air." (Foreign relations of the United States, volume II, 1942, p. 430-432 et Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 431-432). Et Woodruff Walner, membre de l'ambassade américaine à Vichy, rapporta le compte rendu oral de Tuck : "Après les instants pénibles de la protestation, le père Pétain a eu un geste aimable. Il semblait soudain avoir rajeuni de vingt ans. Ses yeux bleus étaient clairs et pétillants. Le débarquement paraissait être loin de lui déplaire. Il semblait heureux comme un pape, il m'a accompagné en chantonnant." (Témoignage cité par Jean-Raymond Tournoux, Pétain et la France, Editions Plon, 1980, p. 411, puis repris par Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 432). Douglas Mac Arthur, l'un des fils du général du même nom, témoin indirect mais immédiatement informé, ajouta que "Je n'ai aucun doute que le maréchal Pétain a laissé Tuck avec l'impression que les évènements d'Afrique du Nord ne lui déplaisaient pas trop." (Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 432). Enfin, Jean Jardel, secrétaire général du Chef de l'Etat, qui assistait à l'entretien entre Pétain et Tuck, indiquera dans un de ses comptes rendus : "Monsieur Tuck quitte le Maréchal les larmes aux yeux. Le Maréchal lui serre la main" (Rapport Jardel-MAE papiers 1940). Les trois témoignages américains ne seront jamais évoqués dans le procès Pétain. Quant à celui de Jardel, il sera exploité de manière à faire croire que le Maréchal avait choisi le camp allemand et que Tuck avait été déçu par le chef de l'Etat Français.

Le 8 novembre à 11h40, les télégrammes n° 50 757 et n° 50 758 informaient Pétain que Alger serait « vraisemblablement prise ce soir ». A 19 heures, Darlan informe le Maréchal qu’il avait autorisé Juin à faire cesser les hostilités à Alger. (Roger Carcassonne-Leduc et Gérard Linquier, La première victoire : 8 novembre 1942, Editions Louis Pariente, 2001, p. 225). Cependant, Pétain demeure en attente et ne réagit pas, comme s'il attendait le déroulement des évènements afin de prendre une décision. De plus, c'est la confusion en Algérie et au Maroc car des problèmes de communications empêchent les généraux de traiter ensemble du conflit. Certains négocient avec les Américains tandis que d'autres ripostent toujours, et quelques rares comme le général Giraud restent en position d'attente. Puis le soir à 22h19, Darlan télégraphie à Pétain qu'une trêve est conclue à Alger et qu'il doit rencontrer le général Clark pour discuter du sort de l'Algérie et de la Tunisie. Enfin, il téléphone au général Noguès au Maroc, avant de conclure la nécessité d'un armistice général (Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 428).
Mais les nazis exercent une pression à Vichy. Le 8 novembre à 9h25, un message officiel de l'ambassade d'Allemagne informait à Krug von Nidda : "Je vous pris d'exposer au président Laval non seulement, ce qui va de soi, qu'il y a lieu de rompre aussitôt les relations diplomatiques avec l'Amérique, mais aussi d'interner le personnel américain d'Afrique du Nord pour le transporter en métropole." (Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 433). Une heure plus tard, von Nidda reçoit un télégramme d'Otto Abetz : "Veuillez faire savoir au président Laval que j'ai informé le gouvernement du Reich du projet de déclaration allemande en faveur de l'Empire français dans le sens des conversations de Montoire. L'O.K.W a demandé à l'ambassade à quelles aides militaires allemandes le gouvernement français attache la plus grande urgence. Je vous prie de répondre à l'ambassade." (Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 433). Pour obtenir quelques conseils, Pétain et Laval font venir Weygand par avion. Au premier Conseil des ministres de la journée, Laval indique qu'il ne souhaite pas une collaboration militaire avec l'Allemagne, car faire appel aux forces aériennes allemandes serait "s'attirer la foudre", mais que la refuser démontrerait aux Allemands que Vichy soutient les Américains. Cependant, l'armée française décide que les canons anti-aériens n'interviennent pas en cas de survol de la zone libre, et cela pour éviter les effusions de sang. Mais Abetz réclame, par télégramme, la possibilité pour la Luftwaffe de survoler la zone Sud et de laisser à disposition les bases de Tunisie et à Constantine. Tandis que Pétain ne répond pas, Laval se rend alors en Allemagne.

g-n-ralWeygand-20.jpgA l'issu d'un deuxième Conseil des ministres tenu en présence de Weygand à 20 heures, un ultimatum allemand exige les bases de Tunisie. Laval câble alors à l'amiral Esteva présent sur place : "Le gouvernement français a été conduit à donner son accord." (Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 434). Mais il rappelle que l'intervention allemande ne peut s'effectuer qu'à partir des aérodromes italiens et non ceux tunisiens. Les Allemands se posent alors des questions et font savoir au gouvernement français qu'il ne semble pas vraiment s'opposer à l'offensive anglo-américaine. Néanmoins, Laval déclare à Krug von Nidda à 22h15 qu'il est favorable à une réponse positive d'Hitler, c'est-à-dire à une déclaration de guerre contre les Alliés, mais c'est Pétain qui doit prendre la décision. Il précise qu'il donnera sa réponse le lendemain, et "exigera du Maréchal une réponse" (Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 434). Mais quatre minutes plus tard, un télégramme d'Alger indique que le général Juin a négocié un cessez-le-feu avec l'accord de l'amiral Darlan.
Le 9 novembre, Darlan rencontre le commandant des troupes américaines entre 9 et 10 heures pour obtenir un cessez-le-feu pour l'Algérie et la Tunisie. Un télégramme indique que les administrations civiles resteraient en place et que les Américains agiraient au nom de l'Etat Français, c'est-à-dire de Vichy. Mais le texte est signé "François Darlan-Xavier", et non "Amiral Darlan". Il a donc agit à titre personnel et non au titre de ses fonctions. A la suite de cette erreur, les relations diplomatiques entre les Etats-Unis et la France sont rompues le jour même (Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 435). Pendant ce temps, à Vichy, un nouveau Conseil des ministres a lieu et on apprend que les premiers avions allemands se sont posés à l'aérodrome d'El-Aouina qui dessert Tunis. Et lors de la commission d'armistice, les Allemands avaient demandé l'autorisation pour Sétif, près de Constantine, c'est-à-dire en Algérie. Les proches de Pétain sont embarrassés, et l'amiral Auphan télégraphie à l'amiral Derrien : "Impossible de s'opposer." (Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 435).

Les Allemands accentuent la pression, tandis que la négociation s'esquisse à Alger. Durant la matinée du 9 novembre, Pierre Laval quitte Vichy en compagnie d'Otto abetz. Mais Pétain et Weygand sont confrontés à une situation difficile. De Tunis, l'amiral Esteva explique que des avions de la Luftwaffe se sont posés (Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 435). Il y a donc la présence anglo-américaine du côté algérien et marocain, et la présence allemande du côté tunisien.

 

Mais le 10 novembre, Darlan donna l'ordre d'observer une stricte neutralité face à tous les belligérants, et signa avec le général Clark le cessez-le-feu général. Ensuite, il câble à Pétain à 11 heures : « J’ordonne la suspension des hostilités en Afrique du Nord et attitude de neutralité entière vis-à-vis de tous les belligérants, sous réserve que je conserve autorité totale en Afrique du Nord. » (Roger Carcassonne-Leduc et Gérard Linquier, La première victoire : 8 novembre 1942, Editions Louis Pariente, 2001, p. 255). Pétain est prêt à enterrer la hache de guerre. Mais une fois arrivé à Berchtesgaden, Pierre Laval demande au Maréchal que cet ordre de Darlan soit suspendu jusqu'à son entrevue avec Hitler, afin que la zone libre ne soit pas envahie. Que faire ? A 12h45, sont réunis avec Pétain : le docteur Ménétrel, l'amiral Auphan, le général Weygand, Jean Jardel (secrétaire de Pétain), et Charles Rochat (proche de Laval). Pour Rochat, Darlan devait être désavoué pour avoir outrepasser ses pouvoirs. Pour Weygand : "Si l'amiral Darlan a signé, il faut ratifier." (Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 437). A 13h30, Vichy apprend que le cessez-le-feu a été signé par Darlan, avec le conseil de Juin. Mais le Maréchal craint l'invasion allemande en zone Sud. De plus, il se heurte à l’opposition de Laval qui se déclare prêt à démissionner si un accord avec les Américains est immédiatement trouvé, surtout que les Allemands avaient appris le retournement de Darlan. Alors lui vient une idée. Il décide vers 13h15 que : "En l'absence de l'amiral Darlan [à Vichy], il prend le commandement en chef de toutes les forces armées." (Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 436). On rédige alors une déclaration qu'"en l'absence de l'amiral Darlan, le maréchal Pétain prend tous les pouvoirs." (Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 437). Puis Pétain remet en cause l'armistice signé par son bras droit : "J'avais donné l'ordre de se défendre contre l'agresseur, vous n'avez pas la qualité pour signer l'armistice. Pour y mettre fin, la résistance doit être poursuivie.". (Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 437). Et il se doit d'annoncer par la négation à la radio vers 14h50 « J’avais donné l’ordre de se défendre contre l’agresseur. Je maintiens cet ordre. ». Alors Darlan annonce à Clark qu’il doit annuler la suspension des activités, ce qui entraîne la fureur de ce dernier. Cependant, l'Amiral va faire pression sur le Maréchal en se disant prisonnier des Américains (Roger Carcassonne-Leduc et Gérard Linquier, La première victoire : 8 novembre 1942, Editions Louis Pariente, 2001, p. 255). Satisfait, Laval répond à 15H10: "Le Maréchal a sauvé la France." Ainsi, Vichy reçoit un télégramme de Darlan à 17 heures qui indique : "Reçu votre message, j'annule mon ordre et me constitue prisonnier de guerre." (Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 436).
Le général Weygand proteste et la confusion gagne l'armée française : "On ne peut pas envoyer un texte comme ça, ces chefs se demanderont si nous sommes fous de vouloir à 10 heures, que l'on ne se batte plus à midi et que l'on se batte à 14 heures." Il ajoute : "Les officiers sont révoltés contre la politique de Laval." (Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 437). Alors ces "révoltés" réagissent par un message secret à 15h15 qui, selon Bernard Ménétrel, contenait : "Amiral Auphan télégraphie à D. [Darlan] personnel dac A. [Auphan]" (Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 437). De plus, le Maréchal va énoncer en secret le contraire de ce qu'il disait en public. En effet, l'amiral Auphan et Jean Jardel se sont réunis seuls. Après avoir envoyé à l'amiral Darlan le télégramme officiel annonçant l'ordre de combattre, Pétain voulait faire savoir que cette prise de position officiel ne reflétait pas ce qu'il pensait. Il demande alors à Auphan s'il est possible de transmettre secrètement des instructions annulant le télégramme officiel. Ce dernier lui répond que c'est possible grâce à un code secret de la marine que seul Darlan connaît. Ainsi, par le câble secret reliant Vichy à Alger, il donnera ce même jour son accord intime aux négociations engagées avec les Américains. Ménétrel ne se souvient plus des termes exacts, mais se souvient du sens : "Ne tenez aucun compte de mes messages et ordres officiels envoyés sous la contrainte. Suis pleinement d'accord avec vous." (Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 437-438). Ménétrel ajouta qu'"il me fut demandé de noter le jour et l'heure et, bien entendu, de garder le secret absolu. Je pris note par une phrase volontairement obscure et surchargée." La personne qui aurait câblé ce message serait le capitaine de frégate Jouanin. Son message aurait été : "le Maréchal approuve la position que vous prenez à Alger, à savoir la cessation du combat et la reprise de la lutte, il tient à vous exprimer sa confiance et il vous remet le destin de l'Empire." Lors de son procès en 1945, Jean Jardel donnera une version légèrement différente, mais la volonté est identique : "Vous avez toute ma confiance, faites au mieux, je vous confie les intérêts de l'Empire." (Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 438). Quant à ceux qui remettent en cause l'existence de ce message, il faut savoir que de Gaulle a été tenu au courant de possibles accords. Il écrira avec mépris dans ses Mémoires de guerre (Tome 2, p. 60) : "pour "légitimer" l'autorité de Darlan. On alléguera un télégramme, expédié par un subordonné et dont nul jamais, ne publiera le texte, ni le nom du signataire, mais dont la simple évocation permettra au clan des augures d'insinuer, pour la galerie, que Pétain donne à l'amiral son approbation secrète." Néanmoins, Darlan s'était constitué prisonnier des Américains. Malgré tout, il est incontestable que Pétain approuvait la décision d'armistice de Darlan. D'ailleurs, au dîner du 10 novembre, Pétain s'emporta contre Laval et confia à Auphan qu'il songea à s'en débarrasser, avant de se calmer. Les tensions et les confusions étaient grandes à Vichy, et Marc Ferro l'indique en relevant une conversation entre le général Weygand et l'amiral Auphan :

"Weygand : - Les Allemands, sans autorisation, ont envoyé des avions en Tunisie. Par conséquent ils ont rompu l'armistice de juin 1940.
Auphan : - Si, si, il y a eu autorisation
.
Weygand : - Alors c'est grave, car il y dualité dans le gouvernement [...] le moment est venu d'un raidissement vis-à-vis de l'Allemagne. Il faut commencer par protester contre la violation de l'armistice, après quoi il faut maintenir un équilibre entre les adversaires." (Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 438-439).

 

G-n-ral-Nogu-s.jpgAu même moment au Maroc, le général Noguès insiste auprès de Pétain la nécessité de trouver rapidement un moyen d'entente avec les Américains, puis télégramme à Vichy le soir du 10 novembre : « J’ai perdu la totalité des bâtiments de combat et des appareils aériens, après trois jours de combats violents. Les bombardiers peuvent avoir raison de ce qui reste des ouvrages de la côte. Le Jean Bart a moitié coulé. Les force faibles d’un secteur terrestre ne peuvent lutter contre les divisions mécaniques ; venues de Fedala à l’est et survenant de la région du Cap Blanc et de Mogador à l’ouest. L’alimentation en eau de Casablanca est aux mains des Américains et les 500 000 habitants risquent d’en être privés. Après tant de sacrifices consentis, et dans des conditions douloureuses, j’ai fixé à 2 heures 30 le matin, le 11 novembre, la cessation des hostilités à Casablanca en exécution des instructions de Darlan. » (Roger Carcassonne-Leduc et Gérard Linquier, La première victoire : 8 novembre 1942, Editions Louis Pariente, 2001, p. 249). Pétain rejoint la position du général Noguès, et fait envoyer un message de Vichy à l'Amirauté, le 11 novembre à 8 heures : « Le maréchal de France, chef de l’Etat, désigne comme son seul représentant en Afrique du Nord, le général Noguès. Transmettre à toutes les autorités. » (Roger Carcassonne-Leduc et Gérard Linquier, La première victoire : 8 novembre 1942, Editions Louis Pariente, 2001, p. 256). Ensuite, Noguès demande qu’on informe l’amiral Darlan et lui explique la raison de cette désignation « C’est uniquement parce qu’on vous suppose prisonnier que vous n’avez pas été désigné comme représentant du Maréchal en Afrique. » (Déposition de Edouard Archambaud - Procès du Maréchal, Journal Officiel du procès, p. 280). Puis il déclare : « Les troupes du Maroc ont leurs engagements dans l’honneur ; elles vont pouvoir reprendre la lutte aux côtés de leurs alliés contre leur ennemi héréditaire. » (Roger Carcassonne-Leduc et Gérard Linquier, La première victoire : 8 novembre 1942, Editions Louis Pariente, 2001, p. 251)

Peu de temps plus tôt, aux environs de 7 heures, l'Allemagne envahi la zone Sud de la France métropolitaine. L'Occupant l'avait prévu depuis plusieurs heures. Vers 4 heures à Munich, Pierre Laval était réveillé par Otto Abetz qui lui faisait part de la décision d'occupation totale prise par Hitler. A 5 h 25, cette nouvelle était officiellement confirmée par une lettre du Führer au Maréchal. Hitler fit l'apologie du "chef vénéré des vaillants soldats français de la guerre mondiale" et tenta de se justifier : l’ordre était donné aux troupes allemandes de traverser la France pour occuper la côte de la Méditerranée et participer, avec les Italiens, à la protection de la Corse. De plus, le Führer se disait informé avec certitude d'un plan allié de débarquement sur les côtes méditerranéennes de la France et en Corse. Violant l’armistice du 22 juin 1940 : "Ainsi, les données premières et les fondements de la convention d'armistice se trouvent supprimés sans qu'il y ait faute de la part de l'Allemagne ou de l'Italie." A partir de 7 heures, Radio Paris diffusa un message d'Hitler au peuple français : « L'armée allemande ne vient pas en ennemie du peuple français ni en ennemie de ses soldats. Elle n'a qu'un seul but : repousser avec ses alliés toute tentative de débarquement anglo-américain. »
Un communiqué de l'Amirauté a ensuite été émis et démontre clairement l'hostilité de Pétain envers toutes puissances étrangères, y compris envers l'Allemagne :

"FORCES DE HAUTE MER
ÉTAT-MAJOR
N° 170 E.M. 1.

COMMUNIQUÉ

À la suite des événements d'Afrique du Nord, le gouvernement allemand a notifié au Maréchal qu'il jugeait nécessaire pour la sécurité de l'Europe d'assurer lui-même la défense de nos côtes de France non occupée et de Corse, que les conditions de l'armistice ont laissées aussi peu défendues que l'étaient celles de l'Algérie.

À la suite de cette notification contre laquelle le Maréchal a protesté en tant que contraire aux conditions de l'armistice, les troupes allemandes ont franchi la ligne de démarcation et sont en marche pour occuper des positions de défense de nos côtes.

Le gouvernement allemand a déclaré officiellement qu'il ne faisait occuper provisoirement des positions de défense que dans un but strictement militaire.

Ceci n'implique d'emprise d'aucune sorte des autorités allemandes sur la flotte. Pour celle-ci, l'ordre plusieurs fois répété du Maréchal, avec lequel je suis toujours en liaison directe, qu'elle ne doit tomber intacte aux mains d'aucun étranger, serait strictement appliqué s'il était nécessaire.

L'amiral De Laborde,

commandant en chef les Forces de Haute Mer.
Signé : De Laborde."

Le 11 novembre à 9 heures, Pétain convoque le commandant Bataille, puis lui confie « Les allemands prennent possession de la zone libre ; dans quelques instants le maréchal von Rundstedt sera ici et, à partir de ce moment, je serai prisonnier. Vous êtes la dernière personne qui m’aura vu libre de mes décisions. Quoi qu’il puisse advenir, souvenez-vous-en et faites-en part […] En raison du fait que l’amiral Darlan n’est plus libre de ces décisions [n'oublions pas que Pétain le croyait prisonnier], j’ai décidé de confier tous mes pouvoirs au général Noguès pour la conduite de l’Afrique, dans la sauvegarde des intérêts de la France. Dites-lui qu’il a toute ma confiance […] il ne recevra plus d’instructions valables de mon gouvernement ou de moi-même. Je suis assuré qu’il a fait hier, qu’il fera demain le possible pour les intérêts de la France […] Vous comprenez bien, Commandant, je ne serai plus libre dans un instant, vous êtes le dernier à qui je puisse me fier. Dites au général Noguès que tout ce qu’il décidera aura mon accord, car je sais qu’il décidera pour la France. Partez vite, Commandant, j’espère que vous passerez, il est déjà bien tard. » (Service historique de la Marine, Les débarquements alliés en Afrique du Nord, p. 228). 
Plus tard, Pétain protestera en vain contre le maréchal von Rundstedt. Darlan fait part de son accord au général Clark, et informe l’Amirauté à 15h47 « la protestation du Maréchal de France au maréchal von Rundstedt montre qu'il n'y a pas d'accord entre lui et le gouvernement allemand pour l'occupation de la France. L’armistice est rompu, nous avons notre liberté d’action. Le Maréchal n’étant plus libre de ses décisions, nous pouvons, tout en restant fidèles à sa pensée, prendre celles qui sont favorables à l’intérêt français. […] » (Roger Carcassonne-Leduc et Gérard Linquier, La première victoire : 8 novembre 1942, Editions Louis Pariente, 2001, p. 256 et Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 443). A Vichy, Pétain réalisa un discours qui devait être diffusé à plusieurs reprises au cours de cette journée. Cependant, sa retransmission fut interdite car elle fut considérée comme un encouragement à la dissidence. Voici le contenu : "J'ai reçu, cette nuit, une lettre du Führer m'annonçant qu'en raison des nécessités militaires, il était dans l'obligation de prendre des mesures qui ont pour effet de supprimer en fait les données premières et les fondements de l'armistice. Je proteste solennellement contre des décisions incompatibles avec les conventions d'armistice." (Philippe Pétain, Actes et Ecrits, Flammarion, 1974, p. 623). Malgré tout, il a émis un cours message d'encouragement aux français ce même jour : "Le croyais avoir vécu les jours les plus sombres de mon existence. La situation d'aujourd'hui me rappelle les mauvais souvenirs de 1940. Je salue avec douleur les militaires, les marins, les aviateurs et tous ceux qui tombent pour l'honneur et la sauvegarde de la Patrie. Français, Français de la métropole et de l'Empire, faites confiances à votre Maréchal qui ne pense qu'à la France." (Philippe Pétain, Actes et Ecrits, Flammarion, 1974, p. 623 et Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 443). Le docteur Ménétrel commentera : "Les Allemands ont toujours supposé que le Maréchal était d'accord avec l'amiral Darlan et qu'il lui avait donné secrètement son accord pour traiter au plus vite et s'entendre avec les Américains. Cependant, il est certain que personne ne pouvait connaître le télégramme secret du 10 novembre 1942." (Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 444).

 

470px-Mark_w_clark_1943.jpgLe 12 novembre au soir, une conférence a lieu à Alger entre Darlan, Giraud, Noguès, Juin, Clark, Murphy et Mast. Après cette réunion tumultueuse, Noguès envoie un message numéroté à Pétain (Message n° 50803) : « Après discussion très ardue avec Murphy, l’amiral Darlan et moi sommes arrivés à un accord de principe qui maintient l’organisation actuelle au point de vue militaire, politique et administratif. Cette solution a été très dure à obtenir, car le général Giraud avait reçu la promesse formelle d’être commandant en chef. Il se faisait fort d’aller porter les hostilités en Tunisie contre les Allemands avec les troupes de Tunisie et d’Afrique du Nord. L’accord ne pourra être maintenu que si vous chargez l’amiral Darlan de vous représenter en Afrique du Nord ; je vous précise qu’il jouit d’une entière liberté. Il est capital de prendre cette décision, car un grand trouble règne dans les esprits. Je propose cette solution en plein accord avec l’amiral Darlan. » (Jacques Le Groignec, Pétain et de Gaulle, Nouvelles Editions latines, 1998, p. 259).

Le général Noguès présent à Rabat donne ensuite la réponse du Maréchal le 13 novembre à 15 heures : "Référence 50803 du général Noguès. Accord intime de Maréchal et Président mais décision soumise à autorités occupantes [Etats-Unis]." (fac-similé de ce message publié par Coutau-Bégarie et Huan, Darlan, Fayard, 1989, p. 619). Personne ne peut donc nier une volonté de rapprochement de Pétain avec Roosevelt. 
Mais le 14 novembre à Vichy, les Allemands exigent de nouveau que la France se déclare en guerre où en état de belligérance. Laval expose ses craintes au chef de l'Etat : "Il y a des signes que nous sommes à la veille de mesures graves, très graves, de la part de l'Allemagne. Nous sommes exposés au pire, nous risquons de connaître le sort de la Pologne." (Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 447).
Auparavant,
dans la matinée du 12 novembre, un conflit se produisit entre Weygand et Laval, le premier défendait la nécessité de collaborer avec les Etats-Unis, alors que le second souhaitait que la France se range du côté allemand :

"Weygand : - Je veux vous dire ce que je pense. Je vous déclare solennellement que la politique suivie par le gouvernement détache le pays du Maréchal.

Laval : - Nous sommes sous la botte. Que faire ? J'ai la certitude que, si les Anglo-Saxons sont vainqueurs dans cette guerre, ce sera le bolchévisme. Ce que nous courons actuellement, c'est le risque de la chape de plomb que les Allemands font peser sur le territoire français.

Weygand : - Je vous répète, moi, que le gouvernement, par sa politique, se fait le fourrier du communisme. A la vérité, la France ne s'unira que contre l'Allemagne, et il faut que la France s'unisse." (Guy Raissac, Un soldat dans la tourmante, Albin Michel, 1963, p. 297-301, entretien repris par Jean-Paul Cointet, Histoire de Vichy, Perrin, 2001, p. 275).

A peine quelques heures après la conversation, la police allemande arrête le général Weygand et demande auprès de Vichy que la France doit déclarer la guerre contre les Anglo-Américains. Selon Bernard Ménétrel, Pétain repoussa une note qui fut présentée par Laval. Le docteur écrivit alors : "Laval, je dois à la vérité de le dire, était loin d'être un chaud partisan de cette formule, mais en parlait parce que les Allemands ne cessaient de lui en parler et le pressaient de se décider. Une autre formule choisie par les Allemands était de dire que les Français étaient de fait en état de cobelligérance. Mais ni Laval ni Pétain ne cèdent sur ce point." (Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 447). A 11 heures, Pierre Laval présente sa démission au Maréchal, mais ce dernier refuse alors qu'il avait expliqué à Auphan deux jours plus tôt qu'il voulait le chasser (le coup de colère du dîner du 10 novembre). Pourquoi ? Peut-être est-ce la peur d'être dépassé par les évènements alors que Weygand venait d'être arrêté par la Gestapo, et que la zone Sud était désormais sous possession allemande depuis une journée. Ou probablement qu'il craignait une possible répression étant donné que l'Occupant était favorable à Laval. Quoi qu'il en soit, Pétain l'aurait supplié de rester (Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 447). Fernand de Brinon, l'un des partisans de l’alliance militaire avec l’Allemagne, déclare alors que les Allemands doivent se contenter de l’expression : « La France se déclare en état de guerre avec l’Angleterre et les Etats-Unis » (Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 447). Sous la pression, Philippe Pétain indique publiquement que François Darlan « s’est placé en dehors de la communauté nationale et à le déclarer déchu de toute fonction publique et de tout commandement militaire. » En parallèle, il explique qu’il « donne au président Laval tous les pouvoirs qui sont nécessaires à un chef de gouvernement pour lui permettre de faire face aux difficultés que traverse actuellement la France. » (Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 448). Je n’épiloguerai pas sur la prise de pouvoirs de Laval car ce sujet a été consacré dans un article de ce blog (http://realite-histoire.over-blog.com/article-24985330.html). Le Maréchal agit ici sous la contrainte et non de son plein gré.
Cependant, en Tunisie, le général Barré fait tirer ses troupes sur l’armée allemande. L’Etat nazi demande alors sa destitution immédiate, et considérait que l’Armée d’Afrique était passée du côté de l’opposition. Krug van Nidda rencontre Pierre Laval le 17 novembre et lui annonce que Ribbentrop devait voir Hitler durant l’après-midi afin de discuter de la France. Otto Abetz va rédiger une note au Maréchal afin d’exiger :   

« - constatation de l’état de guerre avec les Etats-Unis,

- pleins pouvoirs donnés à Laval,

- proclamation du Maréchal »

A propos de ce dernier point, Ferro précise qu’il devait porter sur les points suivants :

1. affirmer que la France n’était pas contre l’Allemagne ni aux côtés de l’Allemagne, mais avec l’Allemagne

2. une légion impériale était constituée, ce qui peut sous-entendre la création future de la Phalange africaine (si c'est la cas, alors cela signifierait que la Phalange africaine n'a pas été imposée par Pétain contrairement à ce que beaucoup d'historiens pensent, mais ce sont les Allemands qui l'ont imposé au Maréchal) 

3. la dissidence devait être flétrie

4. la confiance envers Laval devait être entière, ce qui signifie en gros que ce dernier pouvait faire tout ce qu’il voulait (Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 448).

Pétain qui ne contrôle plus grand chose est obliger de s’exécuter. Il destitue le général Barré puis lance un message officiel. Il stigmatise publiquement les officiers au service d’une puissance étrangère qui ont refusé d’obéir à ses ordres, et réitère l’ordre de résister à l’agression anglo-américaine (tout en sachant que cette résistance avait déjà pris fin). Il ajoute dans ce même message que dans l’intérêt de la France, il va accroître « les pouvoirs du président Laval pour lui permettre de remplir une tâche difficile » (Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 448-449). Malgré tout, on sait que Pétain ne donnera pas davantage de pouvoirs à Laval par envie mais à cause de la pression allemande. Alors le Maréchal va t-il se ranger définitivement au coté des nazis ?

 

Pierre Laval a chargé l’amiral Platon de se rendre à Tunis avec l’ordre de mettre fin au combat que le général Barré livrait contre les Allemands, puis de retourner les troupes françaises contre les Anglo-Américains comme l’a fait l’amiral Esteva. Le 17 novembre à 10h15, l’amiral Platon rendit compte de sa mission à Tunis. Le lendemain, c’est-à-dire le 18 novembre, le maréchal Pétain écrit à Esteva sur un carton à en-tête bleuté :

« Mon cher Esteva,

Je suis content de votre attitude et de la fidélité du général Barré.

En toute confiance.

Signé : Philippe Pétain » (Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 449).

l8.jpgLouis Noguères, ancien président de la Haute Cour de Justice, avait tenté de réunir toutes les sources du Procès Pétain (toutes les sources n’avaient bien-sûr pas été dévoilées au public, évidemment surtout celles qui pouvaient innocenter l'accusé). Il avait publié une œuvre qui est encore une référence et qui est intitulée Le véritable procès du maréchal Pétain (Fayard, 1955). Il observa cette incohérence du Maréchal puisque ce dernier félicite l’amiral Esteva qui combat les Alliés, tout en félicitant le général Barré qu'il venait de destituer et qui lutte contre les forces de l’Axe. Alors Noguères conclu sur ce sujet : « Tel qu’il est, ce texte du 18 novembre 1942 peut illustrer la confusion régnant en Afrique du Nord mais renforce la certitude où sera l’histoire de constater que le maréchal Pétain, face aux alliés de la France, approuvait Darlan qui se rangeait à leurs côtés et exaltait Esteva qui simultanément lançait des troupes contre eux. » (citation reprise par Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 449). Selon le général de Serrigny, Pétain aurait dit le 12 novembre à Féat qu’il approuvait ce que faisait Darlan en Afrique du Nord. L’un des amis du Maréchal, Sisley Huddleston, américain naturalisé français le 17 juin 1940, lui avait demandé si Darlan agissait avec son accord, mais il a répondu qu’il ne pouvait pas répondre ce qu’il pensait réellement. Néanmoins, son ami insiste et obtient une réponse qui a été reprise par Marc Ferro : « Pétain posa la main sur mon bras et ajouta : […] Ma tâche est ici, quelles qu’en soient les conséquences pour ma personne ; je dois sauver les Français du pire qui peut leur arriver, si un Gauleiter était nommé, sans qu’il y ait plus d’intermédiaire … Et il ajouta : A chacun son rôle. » (Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 457). Malgré tout, une lettre autographe de Pétain qui devait être publiée en décembre 1942, donc dévoilée au public, indique :

« Tous les chefs indignes qui ont livré l’Afrique française aux Anglais et aux Américains ont prétendu qu’ils ont agi en plein accord avec moi et même sur mon ordre.

Ils ont affirmé que je suis privé de ma liberté et qu’ils expriment ma pensée intime.

Je leur oppose le démenti le plus formel.

Je leur avais donné l’ordre de résister à l’agression, ils devaient se battre et ils en avaient les moyens. Ils ne l’ont pas fait et ils ont, en trahissant leur parole, forfait à l’honneur et sacrifié les intérêts de la France, je leur refuse le droit de parler et d’agir en mon nom. » (Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 450).

Rappelons néanmoins que ce résumé n’avait aucun caractère secret et le Maréchal souhaitait le dévoiler publiquement. Il peut s’agir d’un moyen pour Pétain de montrer une volonté de collaboration avec les Allemands tout en conservant un minimum d’autorité en métropole. De plus, il dit ici que les soldats français d’Afrique du Nord possédaient les moyens de résister face au débarquement anglo-américain comprenant près de 110 000 hommes, alors que nous avions constaté précédemment qu’il savait par les messages reçus qu’il aurait été très difficile à ses hommes de les repousser. S’agit-il d’un double jeu du Maréchal ?
Toujours en décembre 1942, cette fois-ci à Alger, l'amiral Darlan confiera quelques jours avant son assassinat qu'il n'a agit que conformément aux ordres de Pétain : "Je me suis efforcé d'appliquer le plan du Maréchal prévu en 1940, au cas où la France entière serait occupée. C'est ce qui explique le ralliement de l'A.O.F" (Déclaration au journal TAM, décembre 1942, repris par Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 458). Ici, il faisait référence à l'entretien du 4 août 1940 entre lui, Pétain et Baudouin. Darlan sera assassiné le 24 décembreDeux jours plus tard, soit le 26 décembre, Pétain délèguera au général Giraud le Commandant des forces françaises, ce qui confirme que le Maréchal était favorable à une entente entre la France et les Etats-Unis, même s'il préférait Darlan à Giraud.

Lors du débarquement en Afrique du Nord, il est incontestable que les troupes françaises et américaines se sont affrontées durant quelques jours. Cependant, général Noguès expliqua que : "tous, dans l'Armée d'Afrique, nous avions le même avis, depuis le général Juin jusqu'au dernier soldat, que nous étions obligés de nous défendre, parce que si ne nous défendions pas, les Allemands venaient, eh bien, alors, le débarquement n'aurait pas pu avoir lieu, sinon dans des conditions très mauvaises" (George Howe, Northwest Africa : Seizing the initiative in the West, Washington, 1957, p. 94). Même si son discours avait pour rôle de se justifier, il ne faut pas oublier que les Allemands occupaient, à cette époque, une partie de l'Afrique du Nord orientale jusqu'à la Tunisie. Si l'armée française serait restée passive face au débarquement américain,  il est fort probable que les forces de l'Axe soient intervenues, et auraient donc tenter d'envahir l'Algérie et le Maroc, tout comme ils avaient envahi la zone Sud de la métropole française, même si les Allemands n'auraient peut-être pas fait le poids. Encore une fois, c'est la défense de l'Empire français qui primait, plus qu'un engagement franc avec l'un ou l'autre camp. Dans une lettre de Noguès envoyée par Henry-Haye (citée par Gaston Henry-Haye dans La grande éclipse franco-américaine, 1972, Plon, p. 295), il explique que « J’aurai pu suivre à la lettre les ordres reçus, mais je savais que le maréchal Pétain escomptait l’intervention américaine, souhaitant toutefois que celle-ci s’effectuât en liaison avec l’Armée d’Afrique reconstituée, sur ces instructions, par le général Weygand. Je ne fis donc qu’une opposition de surface au débarquement américain qui fut ainsi grandement facilité. »

 

philippe_petain.jpgL'explication de Pétain lors de son procès

 

Lors de son procès, Pétain tenta lui-même d'expliquer sa version des faits sur l'Opération Torch, à travers une note remis devant la Commission d'Instruction de la Haute Cour dans le cadre de son procès, que nous pouvons brièvement analyser :
"Ma politique en Afrique du Nord, au moment du débarquement des Anglo-Américains, était déterminer par un double but :
1° Donner aux Allemands les apparences d'une résistance au débarquement en vue de ne pas compromettre mon pouvoir en France afin de chercher à éviter le pire aux Français jusqu'à la dernière minute.
2° Ne rien faire qui puisse, d'une manière efficace, gêner les Alliés
[Nous avons néanmoins remarqué précédemment que ce second point était contestable]
L'amiral Darlan, qui commandait en chef, avait reçu de moi-même, comme consigne permanente verbale d'homme à homme : "Agir au mieux des intérêts de la France, même si mes ordres, qui peuvent être donnés sous la contrainte allemande, paraissent en contradiction avec ce qu'il croit devoir faire." [encore une fois, ce sont les intérêts de la France qui priment sur le reste]
J'ajoute que, dans les premiers jours du débarquement où il a donné l'ordre de résister avant de traiter avec les américains, il était dans la ligne de l'armistice et du traité secret que j'avais fait négocier avec Churchill. [si nous reprenons à la fois le traité d'armistice et les Accords Pétain-Churchill, Darlan agissait en effet en conformité avec ces points]
Lorsqu'il s'est rendu compte, après contact pris avec les autorités américaines, que le débarquement correspondait à l'engagement pris par les Alliés de débarquer en nombre, et la preuve étant faite de leur force, il a donné l'ordre de cesser le feu et s'est rapproché d'eux. [nous avons cependant constaté un Maréchal sous pression qui hésitait et qui craignait la réaction des Allemands]
Je ne pouvais, de Vichy, l'approuver officiellement. J'étais tenu de désapprouver pour les tâches qui me restait encore à accomplir dans la métropole, mais sa politique était la mienne. [Darlan le confirmera quelques jours avant sa mort]
C'est ainsi que par fil spécial reliant l'amiral Auphan à l'amiral Darlan, j'ai, en date des 10 et 13 novembre 1942, fait savoir à ce dernier que j'étais en complet accord avec lui. [nous avons mentionné ces deux documents qui sont bien réels, alors nous pouvons affirmer que Pétain avait incontestablement raconté la réalité]
Ce qui confirme d'une manière indiscutable ma déclaration à l'instruction du 11 juin 1945 dans laquelle j'indiquais avoir donné aux Alliés tout l'appui qui leur était nécessaire." (Philippe Pétain, Actes et Ecrits, Flammarion, 1974, p. 630-631).
Quelle était en réalité la pensée du Maréchal ? Marc Ferro a recueillit un dialogue datant du 10 novembre 1942 entre Pétain, Weygand, Rochat et Auphan, qui illustre sa volonté :

"Rochat : - Si vous prenez une décision complètement négative [donc favorable aux Américains], vous risquez une occupation totale de la France.
Weygand : - J'insiste pour un raidissement contre l'Allemagne.
Pétain : - Nous devons prendre des dispositions qui nous permettent de vivre : par conséquent, conservons la zone libre, du côté de l'Afrique du Nord, nous devons protester contre tout ce qui s'oppose à notre domination. Nous devons dire au peuple : nous sommes sous la contrainte allemande et américaine, nous ne pouvons rien faire de plus que ce que nous faisons et, dès l'instant où les Allemands ont refusé de nous armer, nous ne pouvons qu'affirmer notre volonté de maintenir la souveraineté française.
Auphan : - Nous devons admettre que les Allemands passent en zone libre.
Weygand : - Ne concluez aucun accord direct, subissez, protestez.
Rochat : - Donc, en définitive, passage et stationnement sur le littoral, mais sous la contrainte évidemment.
Weygand : - Je vois la fin de la guerre dans la rentrée de la France auprès des Anglais et des Américains pour se battre contre les Allemands. Le danger du bolchevisme vient de Laval et des Allemands, et non des Soviets et des Anglais. Le péril allemand est le péril numéro un car il imposera l'esclavagisme.
Pétain : - Le bolchevisme est avant tout une conséquence, il vient de ce que la liberté nous est enlevée.
Weygand : - Je peux vous convaincre que le moment est venu où nous devons protester à tout prix.
Pétain : - Il faut une doctrine unique fondée sur le maintien de notre souveraineté, nous protestons contre les empiètements.
Rochat : - En résumé, il faut assurer à la France, dans une portion de territoire si réduite soit-elle, une existence matérielle.
Weygand : - Et morale !"
(Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 439).
C'est clair et indiscutable dans ce dialogue. La souveraineté nationale avec la préservation du territoire français était une priorité absolue, quelle que soit la suite de la guerre. Cette vision de Pétain était contraire à celle de De Gaulle qui souhaitait un engagement total des Français au côté les Alliés. Néanmoins, en ce qui concerne sa position face à l'Opération Torch et plus globalement dans la guerre, on sait désormais que le Maréchal souhaitait davantage une victoire anglo-américaine plutôt qu'une victoire allemande. Mais il fallait être prudent, et il était absolument nécessaire d'empêcher le bolchevisme de s'imposer en France, ce qui fut en réalité sa priorité.

 

Après l'Opération Torch, l'arrestation de Weygand, et la prise des pleins pouvoirs par Pierre Laval, le maréchal Pétain est isolé et a de moins en moins de moyens d'actions. Malgré tout, on va constater qu'il tentera difficilement de préserver la France des massacres dans le conflit mondial (http://realite-histoire.over-blog.com/article-petain-faisait-il-double-jeu-a-vichy-3-65269098.html).

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14 septembre 2008 7 14 /09 /septembre /2008 10:57

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Après l'Opération Torch, attendre la venue des Anglo-Américains en métropole

Le 19 novembre 1942, l'Armée d'Afrique du Nord créée par Pétain et préparée par Weygand (arrêté par la Gestapo le 12 novembre) puis Alphonse Juin, rentre dans la guerre en Tunisie face à la Wehrmacht. A ce moment, elle disposait de 225 000 hommes, dont 6 700 officiers grâce à un appel de réservistes clandestinement préparé. Parmi les Français d'origine européennes (pieds-noirs), c'est-à-dire environ 1 075 000 de personnes, près de 175 000 hommes et femmes furent mobilisés de 1943 à 1944, soit 16,4 % de sa population. Les troupes comprendront environ 400 000 hommes en été 1944. Parmi les soldats, il y avait plus de 100 000 Africains du Nord (Algériens, Marocains et Tunisiens), près de 70 000 Africains, 35 000 Corses et 20 000 Français évadés de France. De plus, environ 230 000 étaient musulmans. Un document du Comité français de Libération nationale (C.F.L.N) précise que l'Armée d'Afrique se composait de 23,2% de musulmans Algériens*. Nombreux sont les tombes des pieds-noirs, des maghrébins et des africains noirs dans les cimetières militaires de Tunisie, d’Italie et du Sud et de l’Est de la France, alors que tous leurs sacrifices sont loin d’être exaltés, lorsqu’on enseigne l’histoire aux jeunes générations depuis 1945.
De la Tunisie jusqu’à la victoire française de Médénine et la capitulation allemande du 12 mai 1943, les troupes françaises eurent un rôle primordial. C’est devant ces Français que le redoutable Afrikakorps capitula et qu'un chef de peloton de chars Somua, dissimulés à la commission d’Armistice, captura le 12 mai le général Von Arnim, commandant en chef des forces de l’Axe en Tunisie. Avant de débarquer en Provence et d'atteindre les rives du Rhin et du Danube en tête des forces Alliées, elle se couvrira de gloire en Italie, notamment à la suite des combats de Garigliano et de la prise de Rome et de Sienne. Le général Clark, commandant la Vème armée américaine, jugera le corps expéditionnaire français : "Plus vaillante unité combattante qui n'a jamais existé." et "C’est le corps expéditionnaire français qui, d’une manière fulgurante, nous avait ouvert les portes de la victoire." (Mark Clark, Les Alliés jouent et gagnent, Editions Berger-Levrault, 1952).
*Le film Indigènes a eu le mérite d’informer à l’opinion publique française le rôle primordial qu'a joué l’Armée d’Afrique, avec ses combattants africains, du 19 novembre 1942 au 9 mai 1945 pour concrétiser la revanche militaire contre l’armée allemande. Le 4 octobre 2006, après la sortie dans les salles de cinéma françaises du film, l'hebdomadaire Minute afficha sur sa couverture en gros caractères le titre suivant : "L’Armée d’Afrique, c’est Pétain". C’est en effet le maréchal Pétain qui avait fait reconstituer, en octobre 1940, cette armée par l'intermédiaire du général Weygand, nommé délégué général du gouvernement pour l’Afrique française.

Il faut savoir que dès l'armistice de juin 1940, l'ordre permanent fut donné de saborder les navires dont l'ennemi tenterait de s'emparer. Cet ordre est exécuté le 27 novembre 1942 avant l'aube, quand les VIIe et Xe Panzer pénètrent dans Toulon. 90 bâtiments jaugeant 225 000 tonnes, soit le tiers de la flotte de 1939, sombrent en quelques heures. Certaines personnes estimeront que ce drame aurait pu être évité, mais aucun ne peut contester la volonté du Maréchal d'empêcher l'Axe de s'emparer du matériel militaire français. Par ailleurs, en agissant ainsi, il respecte les Accords Pétain-Churchill de décembre 1940. Sur ce sujet, Pétain va se justifier devant la Commission d'Instruction de la Haute Cour en juin 1945 :
"Pour répondre à la question posée sur le sabordage de la flotte, à Toulon, le 27 novembre 1942, il importe de revenir en arrière. L'armistice laissait la flotte à peu près intacte, mais désarmée et mise en gardiennage. Elle demeurait notre propriété.

C'est pour parer à une violation des clauses de l'armistice, aussi bien par les Allemands que par les Anglais, et pour satisfaire à l'engagement pris vis-à-vis de ces derniers à Cangé, que furent données, dès l'armistice, et ne furent jamais abrogées, les consignes de sabordages. L'agression de Mers-el-Kébir, le 3 juillet 1940, permit alors d'obtenir des puissances de l'Axe la constitution d'une "force de haute mer". L'ordre de sabordage fut maintenu.
Après le débarquement en Afrique des forces anglo-saxonnes, les Allemands, le 11 novembre 1942, envahissaient la zone libre. Mon gouvernement réussit alors à élever autour de la flotte un ultime rempart en obtenant du haut commandement allemand que la défense du camp retranché de Toulon fût laissée à la marine française.
D'autre part, aux termes du traité secret que j'avais fait négocier avec M. Winston Churchill, il était stipulé que la flotte devait se saborder plutôt que de tomber entre les mains des Allemands ou des Italiens. Lorsque, le 27 novembre, une division cuirassée allemande pénétra dans le camp retranché de Toulon et chercha à s'emparer de notre flotte, l'amiral de Laborde donna l'ordre de sabordage, conformément à la consigne permanente, à l'engagement pris vis-à-vis des Anglais et au code de justice maritime. La flotte française n'était pas tombée aux mains des puissances de l'Axe.
 

Pourquoi n'ai-je point donné l'ordre à la flotte dès le 11 novembre de gagner l'Afrique ? L'ordre, pour des raisons techniques, n'était point exécutable et la flotte eût été vouée à la destruction ; donc, le départ eût amené les mêmes conséquences que le sabordage. En outre, cet ordre eût été le signal de la reprise des hostilités contre l'Allemagne, et eût exposé la France désarmée à de terribles représailles sans aucun bénéfice pour la cause alliée. Entre deux maux, le politique doit choisir le moindre.
Il m'a paru moins grave que la flotte se sabordât, conformément aux engagements, plutôt que de l'envoyer à sa perte et de déchaîner sur la France des violences sans précédent, notamment le retour en captivité des 700 000 prisonniers dont j'avais obtenu la libération, et la substitution au gouvernement français d'un "gauleiter". Ainsi, ai-je épargné les pire et aidé à la victoire commune, empêchant l'Allemagne d'augmenter son potentiel de guerre par la capture de notre flotte.
Je n'en considère pas moins le sabordage, inévitable, comme un sacrifice et comme un deuil national."
(Philippe Pétain, Actes et Ecrits, Flammarion, 1974, p. 582-583).

 

Après la perte de ses pouvoirs le 17 novembre 1942 (sur ce sujet, je vous invite à consuler l'article concernant le coup d'Etat de Laval http://realite-histoire.over-blog.com/article-24985330.html), le premier combat que livra le Maréchal concerne la tentative de reprendre Paul Reynaud et Georges Mandel aux mains des Allemands, ces derniers ayant enlevés les deux hommes alors que le Maréchal les avait emprisonné au fort du Portalet. Voici sa lettre de protestation datée du 24 novembre et adressée au ministre des Affaires Etrangères du Reich Ribbentrop, dans laquelle il demande en vain la libération de Mandel et de Reynaud :

"Monsieur l'Ambassadeur,

Les autorités allemandes d'occupation ont cru pouvoir s'emparer des personnes de MM Reynaud et Mandel et, après les avoir retirées du fort du Portalet où elles étaient régulièrement détenues, les ont transférées en zone occupée.

MM Reynaud et Mandel ont été condamnés dans une enceinte fortifiée par ma décision du 16 octobre 1941 que j'avais prise sur l'avis du Conseil de justice politique institué par le décret du 29 septembre 1941 pour l'application de l'acte constitutionnel n°7.

Cette condamnation a été motivée par des faits qui concernent exclusivement la politique française.

Ces deux hommes politiques français ne relèvent donc que de la justice française et seul le Gouvernement français a la qualité pour décider de leur détention.

La France seule a le droit d'en connaître, et la puissance occupante ne peut s'immiser dans ces questions sans commettre une grave infraction aux principes fondamentaux du droit des gens.

Je proteste solennellement contre cette mesure de force et demande au Gouvernement allemand de restituer sans délais MM Reynaud et Mandel. Il n'appartient qu'au Gouvernement français de prendre toutes mesures utiles pour s'assurer l'exécution de ma décision du 16 octobre 1941.

Veuillez agréer, monsieur l'Ambassadeur, l'expression de ma haute considération.

Signé : Ph. Pétain" (cette lettre fut signalée par Jacques Le Groignec dans Pétain et De Gaulle, Nouvelles Editions Latines, 1998, p. 295)

 

Au soir du 27 novembre 1942, Pétain ne dispose plus de l'Afrique du Nord ni de la Flotte de haute mer. Sa stratégie avait permis de contenir les Allemands pendant que les États-Unis intervinrent en force en Afrique du Nord. Plusieurs personnes pensèrent que le chef de l'Etat alla quitter son poste. Son secrétaire général rapporte son rejet d'une telle éventualité, qui avait été pourtant prévu par ses proches : "Pour moi, partir, c'est de beaucoup la voie la plus facile ; c'est celle qui me délivre du calvaire que je gravis. Eh bien, non ! Je ne puis abandonner les Français, je suis un paratonnerre pour les Français. L'histoire dira plus tard que je leur ai évité de graves choses, je pense encore leur en éviter. Je resterai, devrais-je en souffrir encore beaucoup plus." (Déposition de Jean Jardel – Procès du Maréchal, Journal Officiel du procès, p. 301). André Lavagne, chef de son cabinet civil qui connaissait sa personnalité, pensait que "le Maréchal, dominé par l'idée peut-être un peu trop simple et un peu trop militaire de ne pas "déserter", refuse ce qu'il assimile un abandon de poste." (Benoît Lavagne, Auprès du maréchal Pétain, tome II, p. 84 [il faisait mention au Mémoire d'André Lavagne pour la commission pour l'épuration du Conseil d'Etat, le 10 novembre 1944]).
Dans les voeux qu'il adresse aux Français, le 24 décembre 1942, Pétain confirme son souhait de rester en France, d'après la promesse qu'il avait faite avant de recevoir les pleins pouvoirs : "En juin 1940, je vous avais promis de rester parmi vous. J'ai tenu ma promesse et me voici toujours au poste que l'Assemblée Nationale m'a assigné, toujours prêt à servir. Mon honneur à moi est de rester à ce poste face au danger, sans armée, sans flotte, au milieu d'une population malheureuse." Par ailleurs, à la fin de ce même discours, il exprime la volonté d'une victoire des Alliés : "À l'heure où il semble que la terre manque sous vos pieds, levez la tête vers le ciel. Vous y trouverez assez d'étoiles pour ne plus douter de l'éternité de la lumière et pour placer où il convient vos espérances." Après cet enregistrement à la radio, il confie à la famille Ménétrel, avec qui il est proche : "J'espère que les Français comprendront l'allusion aux Américains. Je pense que c'est clair." (témoignage de Aline Ménétrel cité par Raymond Tournoux dans Pétain et de Gaulle, Nouvelles Editions Latines, 1964, p. 275, et dans Pétain et la France, 1980, p. 435-436). En ce qui concerne sa volonté de rester en métropole, vous pouvez constater ses motivations dans l'article 4 de Pétain et l'antisémitisme (http://realite-histoire.over-blog.com/article-24985330.html).
Par l'armistice, Pétain avait permis d'arrêter les Allemands et de protéger la plate-forme du Maghreb, d'où s'élancèrent les forces alliées en 1943, et qui débarquèrent en Corse et en Italie en septembre. L'historien allemand Elmar Krautkramer écrit : "Dans l'histoire de la seconde guerre mondiale, on a pas apprécié à sa juste valeur le rôle que la france avait joué entre les deux camps ennemis. Le combat mené par la France et la façon dont elle s'est relevée de sa défaite n'a pas commencé avec l'appel du 18 juin, mais tout a débuté, et peut-être avec plus d'efficacité, avec l'armistice de Rethondes." (Elmar Krautkramer, Vichy 1940-Alger 1942, Economica, 1999).
En Octobre 1943, il s’adresse aux commissaires généraux, les officiers commandant les troupes dissoutes en novembre 1942. Il s’intéressait au matériel militaire existant sur leur territoire, et s’ils maintenaient des contacts avec les troupes démobilisées « Voyez-vous, je crois au débarquement des Américains [en France] et, à ce moment là, il faudra bien que nous les aidions par les armes. » (Déposition du général Ruby - Procès du Maréchal, Journal Officiel du procès, p. 241).
Dans une lettre de Ribbentrop datant du 29 novembre 1943, le ministre nazi montre clairement son hostilité au chef de l'Etat Français, ainsi que des soupçons de tractations avec les Alliés : "L'Allemagne pouvait espérer, au moins depuis Montoire, qu'en réponse à la politique généreuse du Führer, vous consolideriez, monsieur le Maréchal, de plus en plus la situation en France après la guerre perdue et que vous rendriez toujours plus féconde la collaboration, tant de fois promise, avec l'Allemagne. Or, si l'on jette un regard sur les trois dernières années des rapports franco-allemands, on ne peut que constater que cet espoir n'a été réalisé que partiellement et que les mesures que vous avez prises, Monsieur le Maréchal, en votre qualité de chef de l'Etat français, n'ont eu malheureusement que trop souvent le résultat de rendre plus difficile la collaboration amicale qui était, sans aucun doute, sérieusement désirée par nos deux peupes et certainement par nos deux peuples et certainement poursuivie par le gouvernement français. Le Coup d'Etat anticonstitutionnel tenté le 13 décembre 1940, par lequel monsieur Laval devait être éliminé comme chef du gouvernement sur le reproche de la collaboration avec l'Allemagne et même sur l'inculpation d'avoir conspiré avec les services allemands contre vous, monsieur le Maréchal, afin de vous attirer dans un guet-apens à l'occasion du transfert de la dépouille mortelle du duc de Reichstadt à Paris et de vous destituer ; plus tard, la trahison de vos généraux et amiraux en Afrique du Nord et la participation indirecte à cette trahison de certaines personnalités les plus hauts placées de Vichy, la violation avérée de nombreuses dispositions militaires de la Convention d'armistice et, maintenant, la récente tentative d'une récente tentative de révision constitutionnelle, dirigée encore, en fin de compte, contre l'Allemagne et apparemment destinée, par la remise en activité de l'ancienne Assemblée nationale française, devenue entièrement illégale, à jeter les ponts en direction du Comité d'Alger et, par la suite, avec les Anglais et les Américains, tout cela caractérise les étapes d'un chemin qui s'éloigne, de plus en plus, de Montoire. [...] Pour toutes ces raisons, vous ne serez pas surpris, Monsieur le Maréchal, si le gouvernement du Reich a observé votre activité comme chef de l'Etat avec une réserve toujours croissante. Les difficultés constantes qui ont été opposées à la mise en oeuvre d'une politique de collaboration véritable avec l'Allemagne et qui, ainsi qu'il résulte de mes informations, ont, sans cesse, provoqué pendant les derniers mois de nouvelles crises intérieures, montrent clairement une prise de position dont les motifs et les buts ne laissent pus guère de doutes." (Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 506-510). Cela prouve donc que Pétain était davantage perçu comme un obstacle que comme un collaborateur pour les Allemands.
Le 9 février 1944, le préfet François Martin remet sa démission au Maréchal à cause du remaniement ministériel imposé par l’occupant. Ce dernier répondra : « Si c’est le devoir de votre conscience, vous faîtes bien de partir […] Vous, vous pouvez remettre vos fonctions entre mes mains. Moi, je suis dépositaire d’une autorité que je ne peux remettre à personne […] Je suis prisonnier des Allemands […] Il y a des choses que je ne peux pas accomplir, car ils m’emmèneraient en Allemagne […] et je serais privé de la possibilité […] de finir l’œuvre qui m’a été confiée. » (Déposition de François Martin - Procès du Maréchal, Journal Officiel du procès, p. 253).
Le 19 février 1944, le chef de la Milice Joseph Darnand fait un exposé général sur les maquis auprès de Pétain. Il évoque ceux qui existent à cette date et insiste sur le potentiel danger du principal d'entre eux, celui des Glières en Savoie. Contre l'attente des miliciens, le Maréchal déclare : "Il faudrait que je puisse aller voir ces jeunes gens. Ma carrière ne m'a pas préparé à ce genre de guerre mais je pourrais leur donner quelques conseils utiles ; ils ne peuvent rien faire de bon tant qu'ils restent groupés. Il suffira d'une division allemande pour les mettre en pièces. Il faut tâcher de les ramener sans leur faire de mal." Pierre Laval ajouta à Darnand : "N'oubliez pas que parmi ces maquisards, il y en a beaucoup qui sont des chasseurs alpins comme vous." (Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 535). Alors il fut décidé que le chef de la Milice envoie deux prêtres munis d'instructions, afin que le maquis se rende sans effusion de sang. En parallèle, aucun mal se seront fait à ces résistants. Malheureusement, cette mission n'aboutit pas. Les miliciens et les Allemands écrasèrent le maquis le 26 mars en fusillant une grande partie des survivants, contre l'avis de Pétain.
D'ailleurs, le maréchal Pétain fut sommé de s'expliquer sur sa vision de la résistance pendant son procès. Il a rédigé une petite note manuscrite qu'il a transmise à son juge d'instruction. Cette note a longtemps été cachée du public. Un fac-similé de cette note a été publié dans le journal Paris-Presse du 9 octobre 1964 :

Note sur la Résistance
1 - J'ai toujours résisté aux Allemands.
2 - Donc je ne pouvais être que favorable à la Résistance. La Résistance est le signe de la vitalité d'un peuple.
3 - En tant que chef de l'État je ne pouvais l'approuver publiquement en présence de l'occupation.
4 - J'ai toujours fait une distinction entre les résistants aux Allemands et ceux qui ont utilisé ce prétexte pour se livrer à des crimes de droit commun ; ce sont ceux-là seuls que j'ai qualifié de terroristes. Les Résistants ont eux-mêmes protesté contre les excès de ces derniers.
5 - J'ai désapprouvé comme l'a d'ailleurs fait le général de Gaulle les attentats individuels contre les membres de l'armée d'occupation. Je n'ai jamais cherché à avilir la Résistance, car j'étais moi-même un Résistant. Le Résistant de France dans la métropole.

 

Le dernier combat du Maréchal à Vichy : tenter de limiter les pertes civiles françaises innocentes

 

P-tain.jpgLe 17 juin 1944, alors que les Alliés viennent de débarquer en métropole, Martin du Gard reçoit le maréchal Pétain. Au cours d'une conversation, ce premier indiqua que le chef de l'Etat : "se met en colère : On me passait la faillite et débrouillez-vous. Puis il passa à de Gaulle : C'est un homme d'une ambition terrible ! Arrogant comme je n'en ai jamais rencontré, menteur, difficile à vivre, ayant toujours des histoires partout." Mais concernant les Américains, son appréciation est tout autre : "Il me redit son affection pour les Américains, et quand je lui demandais s'il comptait lâcher la barre : Je ne suis pas parti en novembre 1942, ce n'est pas aujourd'hui que je m'en irai. [...] Partir eût été lâche. Que serait-il devenu des Français ? C'est lui qui protégeait les réfugiés alsaciens, les Juifs, les communistes [A ne pas confondre avec les bolcheviques] ; s'il était parti, les S.S auraient éliminé tous les Juifs. Pour conclure, il exprima l'espoir que les réussites de la révolution nationale, la Charte du travail, la charte des paysans, survivraient. Le bateau penche, il ne faut pas qu'il sombre."  (Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 553). Evidemment, c'est un point de vue, mais beaucoup pensaient la même chose à cette époque.
Donc après le débarquement Alliés, Pétain tente toujours de préserver le territoire français et ses habitants au delà de la guerre. Dans une lettre adressée à Hitler le 9 juillet 1944, il demande que la population française soit épargnée, et ira même jusqu'à couvrir les actes de résistances françaises. En voici un extrait :

"La population française, dans son ensemble, fait preuve de calme et de dignité dans les tragiques circonstances actuelles. Elle a répondue à l'appel de sagesse que je lui ai adressé et elle a suivi les consignes de disciplines du chef de gouvernement.
Les Autorités militaires allemandes l'ont elles-mêmes reconnu, particulièrement dans les zones de combats.
Dans le centre de la France, par contre, il existe quelques zones de désordre. Ce désordre est causé par des bandes souvent formées de terroristes étrangers. Mais la population elle-même, si parfois elle est contrainte, sous l'emprise de la menace et de la terreur, à livrer des vivres à ces bandes armées, demeure le plus souvent à l'écart des actions dirigées contre les troupes d'occupation.
Dans de trop nombreuses occasions, ces dernières ont procédé à des représailles dont l'ampleur et parfois la rigueur ont dépassé la mesure des torts causés.
Ces représailles ont atteint une population innocente et irresponsable, qui est d'autant plus émue et révoltée de cette injustice qu'elle avait été habituée jusqu'à présent à voir les membres de l'armée allemande se conduire avec une grande correction.

[...]

Il y a eu, au cours des dernières semaines, beaucoup d'évènements de ce genre. Les plus graves ont été portés à la connaissances des autorités allemandes par le chef du gouvernement. Je vous adresse, en annexe, le récit de quelques-uns des plus marquants.
Il est de mon devoir de porter solennellement à votre connaissance ces procédés de représailles que je déplore."

Cette lettre est présente dans Actes et Ecrits (Flammarion, 1974, p. 625-626). De plus, il est important de signaler que le Maréchal avait joint cinq dossiers annexes dont les titres étaient révélateurs :

"I. - Représailles d'Ascq (2 avril 1944) - 120 innocents fusillés
II. - Incendie de Rouffignac (4 avril 1944)
III. - Représailles de Tulle (7 juin 1944) - 99 innocents pendus
IV. - Représailles de Marsoulas (10 juin 1944) - 37 innocents (dont 6 femmes et 14 enfants) fusillés
V. - Représailles et incendie d'Oradour-sur-Glane (10 juin 1944) - 800 innocents (dont de nombreux enfants réfugiés) massacrés ou brûlés vifs."

Chaque annexe comportait les différents crimes commis par l'armée allemande (Philippe Pétain, Actes et Ecrits, Flammarion, 1974, p. 626). Marc Ferro en dit davantage sur la réaction du Maréchal sur le massacre d'Oradour : "Les témoignages concordent pour attester que le massacre d'Oradour-sur-Glane mit le maréchal Pétain en colère sous l'effet d'une très grande douleur." (Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 563). L'historien précise qu'un rapport sur le sujet a été rédigé par le préfet régional de Limoges Freund-Valade, et a été conservé puis reproduit par Henri Noguères dans Histoire de la Résistance. Il ajoute qu'après avoir pris connaissance des faits, Pétain avait convoqué Renthe-Fink et déclara : "Vous brûlez les villages, vous massacrez les enfants, souillez les églises, vous couvrez votre pays de honte. [...] Vous êtes une nation de sauvages." (Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 563-565).
Enfin, on peut émettre une dernière preuve permettant de constater que le Chef d'Etat souhaitait prioritairement sauvegarder la nation. Alors qu'il n'a plus aucun moyen d'action, il demande à Hitler le 11 août 1944 nul autre que d'épargner Paris. Nous pouvons le remarquer dans cet extrait :

"L'agglomération parisienne risque d'être prochainement englobée dans la bataille. A l'approche de cet événement si grave, il est de mon devoir de m'adresser à Votre Excellence pour lui demander de décider des moyens propres à épargner à la population parisienne le sort qui la menace, en déclarant Paris ville ouverte.
[...]

Je connais les terribles épreuves qui se sont abattues sur les villes allemandes et sur leur courageuse population au cours de long mois. Mais quelque dures que soient les épreuves d'un bombardement aérien, elles ne sont pas comparables aux destructions et aux pertes d'existences qu'entraînerait une bataille livrée dans une grande métropole, dont il est matériellement impossible d'envisager l'évacuation.
Je ne puis enfin pas passer sous silence le souhait que je forme pour que soient épargnés les trésors d'art et les monuments historiques qui évoquent un long passé de labeur et de civilisation.
Tenant compte de considérations analogues, vous avez bien voulu donner les ordres nécessaires pour que des cités comme Rome et Florence, avec leurs trésors historiques, soient épargnées.
J'ai la ferme conviction que Votre Excellence consentira à prendre, en faveur de Paris, des mesures permettant d'en assurer la sauvegarde."

(Philippe Pétain, Actes et Ecrits, Flammarion, 1974, p. 624-625).



Je terminerai sur ce thème en rappelant que l'une des justifications de la condamnation du maréchal Pétain était, lors de son procès, l'acceptation de la défaite vis-à-vis de Allemagne, en plus de ceux d'intelligence avec l'ennemi et haute trahison. Cette condamnation est-elle justifiée ? A chacun sa conclusion ! Personne ne peut nier une collaboration entre Pétain et les forces de l'Axe, principalement les Allemands. Cependant, dire qu'il n'a jamais collaboré avec plusieurs Etats Alliés en parallèle, comprenant les Etats-Unis et le Canada, c'est ignorer des sources et nier certains faits. Il est vrai que les documents prouvant une collaboration par rapport à l'Allemagne sont  les plus importants, mais cela est logique du fait que l'Etat Français administrait la métropole sous occupation partielle puis totale. Et pour diverses raisons, des négociations fréquentes avec l'Occupant semblaient nécessaires. Pour ma part, je pense qu'un homme ayant collaboré avec l'Allemagne prouvait aussi collaborer avec les Alliés, et les données sont suffisantes pour le prouver. Pour Pétain, la survie de la France était la priorité absolue, quel que soit le déroulement de la guerre. Par conséquent, il fallait respecter les principes de l'armistice avec l'Allemagne quitte à collaborer avec l'Axe, lutter contre le communisme destructeur des nations, tout en essayant de garder l'amitié des Américains. De plus, il ne faut pas oublier qu'un chef d'Etat avait le devoir de prévoir ce qui allait se passer pour préparer son pays à l'avenir. Donc affirmer qu'il avait envisagé à la fois la victoire de l'Axe et des Alliés ne relève pas de l'hérésie, et les différentes sources receuillies prouvent ses hésitations constantes sur l'issue incertaine du conflit. Le double jeu de Philippe Pétain n'est donc pas totalement un mythe mais une réalité partielle, mais dans le sens où il a tenté de s'entendre avec plusieurs Etats quel que soit le camp, sauf ceux qui étaient communistes. Néanmoins, si on veut être au plus proche de la réalité, on devrait parler de multiples jeux. Charles de Gaulle n'avait-il pas déclaré lui-même à François Lehideux, ancien secrétaire d'Etat à l'équipement puis à la production industrielle entre 1941 et 1942, un soir de 1950 : "Le Maréchal était trop grand pour les Français, qui ne le méritaient pas" (Jean Raymond Tournoux, Pétain et la France, Plon, 1980, p. 543, et Jacques Le Groignec, Réplique aux diffamateurs de la France, Nouvelles Editions Latines, p. 99) ? Pour une question d'objectivité, je ne rejette aucune source. Par ailleurs, du fait d’une meilleure information de l’opinion publique française, s’impose la nécessité du transfert à Douaumont, auprès de ses soldats de Verdun, des cendres du maréchal Pétain. Tant que son testament ne sera pas respecté et que celui-ci ne sera pas réhabilité avec les honneurs dus à son rang, la réalité restera toujours cachée au profit du parti pris.

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5 septembre 2008 5 05 /09 /septembre /2008 10:36

L'histoire est pour moi une véritable passion. Je m'efforce d'étudier toutes les époques car je considère l'histoire comme une source qui doit nous servir à retenir les leçons de notre passé afin de nous préparer au mieux à l'avenir. Cependant, on ne peut connaître les véritables causes des évènements que si l'histoire est étudiée objectivement, ce qui est loin d'être le cas même pour les intellectuels et historiens. A travers ce blog, j'ai donc la volonté de rétablir une certaine réalité sur l'histoire, même si je sais pertinemment que je ne peux pas tout remettre en place, tout simplement parce que, pour certains évènements, nous avons trop peu de sources pour tirer des conclusions. Par ailleurs, les erreurs sur l'histoire sont trop nombreuses pour pouvoir toutes les évoquer. C'est pour cette raison que mon blog s'organisera autour de plusieurs thèmes qui sont peu connus ou entachés de mensonges.

Pour moi, et comme le disait Balzac, il y a deux types d'histoires, l'histoire mythique et l'histoire réaliste :
- l'histoire mythique est malheureusement la plus présente dans les sociétés car elle est fréquemment évoquée par les médias, les politiques et même par des intellectuels. Elle s'incruste facilement dans la société et est simpliste car elle veut montrer une lutte entre le bien et le mal, avec souvent un objectif de glorification ou de condamnation. Cette forme d'histoire avec des prises de partie est présente à travers toutes les civilisations. On peut citer, simplement pour la France, par exemple :

                                             -> Les Guerres de Religions durant la deuxième moitié du XVIème, dans lesquelles certains catholiques voulaient démontrer que les protestants s'étaient éloignés du chemin de Dieu, et avaient par conséquent été corrompus
                                             -> Durant des décennies après la Révolution Française, Louis XVI était montré comme un tyran alors qu'il était le monarque le moins absolutiste de l'Ancien Régime, et éprouvait même une certaine attirance vis-à-vis des idées des lumières
                                             -> Napoléon III, passionné d'Antiquité, qui voulait faire croire en son temps que les Gaulois avaient tous tenter de faire face à la conquète romaine lors de la Guerre des Gaules alors que plusieurs tribus étaient alliées aux Romains, mythe relayé par plusieurs historiens du XIXème siècle
                                             -> De Gaulle qui est présenté comme un grand des héros et un véritable sauveur de la France, tandis que Pétain n'était qu'un tyran extrémiste adhérant à l'Allemagne nazie et adhérent à l'antisémitisme (je parlerais fréquemment de ces deux hommes afin de mettre fin à de nombreux mensonges qui perdurent dans notre société)
L'histoire mythique consiste donc à prendre certains faits en en rejetant d'autres, et de les interpréter de façon à se légitimer ou à se justifier.
- l'histoire réaliste est la recherche de tous les évènements et faits historiques, dans le but unique d'obtenir des réponses sans donner d'avis personnels, pour ainsi découvrir la réalité qui, contrairement à la vérité, est indépendante de l'homme. Par ailleurs, il n'y a pas de critère de vérité. On peut affirmer qu'une chose est vraie et démontrer qu'une autre chose est fausse. De plus, car il y aura toujours dans les affirmations une part de décision arbitraire. La vérité est donc propre à chaque personne, et ce qui parait vrai pour l'un ne l'ait pas forcément pour l'autre.
Au contraire, la réalité peut être cachée par l'ignorance, l'interprétation ou le mensonge, mais elle ne peut pas être modifiée. Donc contrairement à l'histoire mythique, une personne recherchant de manière objective son passé n'a pas un objectif de légitimité, de justification de ses actes ou d'intérêt quelconque. Pour faire de l'histoire réaliste, on ne doit pas répondre à une question par des prises de partie, surtout si on ne dispose pas de tous les faits, car la réalité est unique mais les interprétations sont nombreuses. Cela n'empêche pas la mise en place d'hypothèses, dû moment qu'il ne s'agit pas d'affirmation sans preuve. D'ailleurs, on ne doit émettre des affirmations que si on dispose de preuves. L'historien doit donc avoir un esprit scientifique et doit constamment se remettre en cause. Le scientifique doit réaliser un travail de façon neutre et impartial, en mettant de côté ses opinions, ses émotions, et ses croyances, même si c'est impossible d'être objectif à 100%. Néanmoins, il faut s'enlever toute représentation du bien ou du mal qui engendre les interprétations, et aussi prendre conscience que nous ne pouvons pas tout savoir pour diverses raisons. La réalité, il faut avoir la volonté de l'atteindre, tout en sachant qu'il est impossible d'y parvenir. Malgré tout, garder cette idée en tête permet d'établir un récit avec une vérité qui se rapproche le plus possible de la réalité.

"Il y a deux histoires : l'histoire officielle, menteuse, puis l'histoire secrète, où se trouvent les véritables causes des évènements." Honoré de Balzac
"On peut tromper tout le monde pendant un certain temps et certains pour toujours, mais on ne peut pas tromper tout le monde éternellement." Abraham Lincoln
"Le mensonge et la crédulité s'accouplent et engendrent l'opinion." Paul Valéry
"Pour l'homme ignorant, le cinéma représente une prodigieuse économie d'effort intellectuel." Lucien Romier, L'Homme nouveau, 1929
"Le monde se divise en trois catégories de gens: un très petit nombre qui fait se produire les événements, un groupe un peu plus important qui veille à leur exécution et les regarde s'accomplir, et enfin une vaste majorité qui ne sait jamais ce qui s'est produit en réalité." Nicholas Murray Butler, ancien co-détenteur du Prix Nobel de la paix en 1931

"Deux choses sont infinies : l'Univers et la bêtise humaine. Mais en ce qui concerne l'Univers, je n'en ai pas encore acquis la certitude absolue." Albert Einstein

"Seuls les plus petits secrets ont besoin d'être protégés. Les plus gros sont gardés par l'incrédulité publique." Marshall McLuhan

"Il est hors de question qu'une oligarchie s'en empare. Mais cette discipline n'en exige pas moins un apprentissage, une familiarité avec ce dont elle rend compte. C'est moins une question de connaissance factuelle que de sensibilité. C'est comme un sixième sens qui fait discerner ce qui, dans l'événement contemporain, est inédit ou répétitif, éphémère ou porteur d'avenir. Ce sixième sens est rarement inné, même si certains y sont peut-être plus prédisposés que d'autres. Il suppose une connaissance approfondie de l'histoire : il ne suffit pas d'être spécialiste d'une période ou d'un pays. A cet égard, la spécialisation croissante des historiens avec la définition de plus en plus étroite des intitulés de chaire et la disparition des généralistes m'inquiète. Comment le chercheur enfermé dans sa spécialité serait-il à même de porter un jugement global et circonstancié ?" René Rémond, Quand l'État se mêle d'Histoire, 2006, pages 66-67. 

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  • : Ce blog a avant tout pour objectif de faire découvrir au monde des faits historiques oubliés en gardant une certaine objectivité, ce qui est rare à notre époque. Je veux ainsi donner un regard différent sur l'histoire de l'humanité, se soustrayant des préjugés et des mythes.
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