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18 février 2009 3 18 /02 /février /2009 12:10

En prétextant une « réinstallation » dans les territoires occupés de l'Est de l’Europe, les nazis décidèrent de déporter des millions de juifs vers des camps dont la seule issue est la mort. Aujourd’hui, un grand nombre d’historiens expliquent que la Seconde Guerre Mondiale était une lutte idéologique entre les Alliés démocrates et les Tyrannies racistes. Cependant, quelle est la perception les Alliés sur la population juive ? Un certain nombre de témoignages et de documents d'archives prouvent non seulement que l’antisémitisme s’était implanté dans le monde, mais aussi que les Alliés avaient connaissance de ce qui se passait en Europe, mais y demeuraient bien souvent indifférents …

La Grande-Bretagne

 

Tout d’abord, il faut savoir que la législation britannique était très stricte à l'égard des juifs, notamment ceux de nationalité allemande. En effet, le ministre de l’intérieur de l’époque, Herbert Morrison, a rappelé en 1942 que les juifs Allemands réfugiés en Angleterre continueraient à être traités comme des ressortissants allemands. La raison était simple, le gouvernement britannique ne reconnaissait pas à l’Etat adverse la compétence de priver un citoyen de sa nationalité rien que par son appartenance raciale (Raul Hilberg, La destruction des Juifs d’Europe, Fayard, 1988, p. 912). A la même époque, le dignitaire nazi Eichmann propose d’échanger un million de juifs contre 10 000 camions, ce qui aurait permit de sauver un nombre important d’israélites. Mais le gouvernement va rejeter catégoriquement cette demande. Lord Moyne, haut commissaire britannique en Egypte, va tenter de justifier ce refus auprès d’un émissaire de l’organisation sioniste de l’Agence juive : « Ce million de juifs, qu'en ferons-nous ? » (Saul Friedlander, Kurt Gerstein ou l'ambiguïté du bien, Casterman, 1967, p. 138). La décision des autorités britanniques, indifférentes au sort du peuple juif, choquera même les Etats-Unis. Le secrétaire d’Etat américain à la trésorerie, Henry Morgenthau, donna son point de vue sur le refus anglais, en parlant d’un « mélange satanique d'ambiguïté et de glaciale froideur […] équivalant à une sentence de mort » (Saul Friedlander, Kurt Gerstein ou l'ambiguïté du bien, p. 138). Cette citation suppose par ailleurs que les Anglais comme les Américains étaient au courant de la volonté du Reich d’exterminer les juifs d’Europe.
Par ailleurs, le 27 mars 1943, une commission réunissant plusieurs Américains (Cordell Hull, Sumner Welles) et Britanniques (Eden, Halifax et Strang) fut chargée d’étudier un possible secours aux 70 000 juifs de Bulgarie. Cette réunion était supervisée par Harry Hopkins, conseiller du président Roosevelt. Eden va manifester une opposition à cette aide, en indiquant que « toute la question des Juifs d'Europe était très difficile et que la proposition de faire sortir tous les Juifs de la Bulgarie doit être considérée avec la plus grande prudence. Si nous le faisons, les Juifs du monde entier vont nous demander de faire des offres similaires pour la Pologne et l'Allemagne. Hitler pourrait très bien nous prendre au mot et il n'y a tout simplement pas assez de bateaux et de moyens de transport dans le monde pour les déplacer » (Robert E. Sherwood, Roosevelt and Hopkins an intimate history, Harper and brothers, New York, 1950, p. 717). Puisque les britanniques étaient enclins à accueillir la population juive de Bulgarie, cette commission ne trouva alors aucun accord. Les juifs Bulgares furent donc victimes des nazis.

En parallèle, que fut la politique américaine à l’égard des juifs ?

Les Etats-Unis


L’opinion américaine n’était pas dénuée d’antisémitisme. On peut même citer l’exemple d’un homme considéré comme un héros de l’aviation, Charles Lindbergh, auteur de la première traversée de l’Atlantique. Celui-ci a fréquemment été invité par des dignitaires du Reich durant les années 1930, dont par le maréchal Goering. En septembre 1941, l’aviateur reproche aux juifs d’inciter les Etats-Unis à entrer dans la guerre contre l'Allemagne. Lindbergh veut démontrer le danger que les juifs font courir aux Etats-Unis et leur influence dans la presse, la radio, le cinéma et même dans le gouvernement (Léonard Dinnerstein, Antisemitism in America, Oxford University Press, New York, 1994, p. 129).
Même le gouvernement américain subi la pression de l’opinion publique. En effet, en 1939, devant une forte opposition de celle-ci, le Président Roosevelt et le Congrès doivent rejeter une proposition ayant pour but d’accueillir 20 000 enfants juifs européens. Un an plus tard, Breckinridge Long, sous-secrétaire d'Etat chargé de l'immigration, annonce que les immigrants juifs doivent être rejetés « en conseillant à nos consulats de multiplier les obstacles sur leur route, afin de repousser indéfiniment l'attribution d'un visa » (ce sujet a été l’objet d’une étude dans Le Figaro par Stéphane Marchand, 16-17 avril 1994).

Par ailleurs, depuis les années 1920, des quartiers résidentiels avaient été interdits aux juifs et de nombreux collèges et universités privées les refusèrent (Yves-Henri Nouailhat, Les Etats-Unis 1898-1933 : L'avènement d'une puissance mondiale, Richelieu, 1973, p. 338). Cette ségrégation continua durant la Seconde Guerre Mondiale. Gaston Henry-Haye, ambassadeur de France à Washington de 1940 à 1942, fut choqué du traitement des juifs aux Etats-Unis et déclara que « lors d'un passage à Atlantic-City, je fus stupéfait de remarquer que la grande plage était réservée aux blancs, la suivante aux juifs, et la troisième aux Africains » (Gaston Henry-Haye, La grande éclipse franco-américaine, Plon, 1972). De plus, lorsque cet envoyé du maréchal Pétain proposa à Cordell Hull le transport maritime de milliers de réfugiés juifs, ce secrétaire d'Etat américain jugea « l'idée excellente mais inapplicable, en raison de l'impossibilité pour les Etats-Unis d'admettre sur leur territoire un contingent aussi important d'étrangers sans qu'un quota spécial eût été accordé par voie législative. » (Gaston Henry-Haye, La grande éclipse franco-américaine, Plon, 1972, p. 274). Mais au début de l'année 1943, alors que le monde est informé des déportations massives opérées par l'appareil nazi, la Chambre des Représentants, majoritairement conservatrice, va refuser de modifier les lois sur l'immigration qui « opposent aux juifs une barrière presque insurmontable » (Nerin Gun, Les secrets des archives américaines : Pétain, Laval et de Gaulle, Albin Michel, 1979, p. 77).

Par l’intermédiaire de la Chambre et le Sénat, les Etats-Unis refusent donc d’aider les populations européennes victimes des persécutions, et rejettent même l’idée d’une admission temporaire. Parallèle au silence et à la non-diffusion des informations concernant le sort des juifs d’Europe, David S. Wyman note l’attitude passive de la société américaine « au fort courant antisémitisme » et concluera : "Ce ne fut pas l'absence de projets réalisables qui fit obstacle au sauvetage aux plusieurs milliers d'autres juifs européens. Ce ne fut pas non plus le manque de navires, le danger d'infiltration d'agents subversifs ou la possibilté que la possibilité que les opérations de sauvetage entravent l'effort de guerre. Le véritable obstacle fut l'absence d'un puissant désir de sauver les juifs."(David S. Wyman, L'Abandon des Juifs, les Américains et la solution finale cité, Flammarion, 1987, p. 433).

Selon Stéphane Marchand, les Etats-Unis pratiquaient la ségrégation raciale car ils voulaient afficher « leur préférence pour la clientèle chrétienne » (Le Figaro, 16-17 avril 1994).

En réalité, ce n'est qu'au début de l'année 1944 que les Etats-Unis vont réagir face à l’extermination des juifs. Henry Morgenthau, secrétaire d'Etat à la trésorerie, va convaincre Roosevelt afin de tenter de sauver un maximum de juifs. Il va alors fonder le War refugee board (Conseil des réfugiés de guerre) en incluant un centre d'accueil temporaire pour les réfugiés juifs. En parallèle, Roosevelt va indiquer ceux-ci doivent être installés dans l'Etat de New York et qu’ils seront renvoyés en Europe après la guerre. Les dispositions tardives de Roosevelt et de son gouvernement pour aider les juifs subiront de vives critiques par les conservateurs, car ils considéraient leurs décisions comme incompatibles avec la législation existante. Par ailleurs, la communauté juive américaine fut elle-même très partagée. En effet, ceux qui ont réussi leur intégration craignaient que l'arrivée massive d'immigrants juifs engendrent des réactions antisémites dont ils subiraient les effets. Selon Raymond Aron, cette attitude ressemblait à celle des juifs Français, avant la Seconde Guerre Mondiale, qui voulaient se différencier des juifs Allemands et qui craignaient que leur arrivée provoque une augmentation de l'antisémitisme (Raymond Aron, Mémoires, Robert Laffont, 1983, p. 18).

En dehors des Etats-Unis, peu de personnes avaient critiqué la politique américaine de passivité face au sort que subissait les juifs en Europe. Nous avons mentionné l’ambassadeur français Henry-Haye. Un autre personnage français va s’élever face aux Etats-Unis. Ce n’est autre que Pierre Laval. En effet, lors d’une conversation avec Pinckney Tuck à Vichy, le collaborationniste va reprocher aux Américains un manque de volonté de la part d’un Etat qui refusait d’accueillir des juifs, et en particulier des enfants de cette communauté. Dans un message du 11 septembre 1942, l’ambassadeur américain va rendre compte de cette conversation tendue : « Dans la conversation, il a, par deux fois, ironisé sur le "ton de haute moralité" adopté par certains gouvernements au sujet du traitement en France des juifs étrangers, en soulignant que lesdits gouvernements refusaient en même temps d'admettre des réfugiés juifs à l'intérieur de leurs propres frontières. Il mentionne à ce sujet que les seules offres concrètes qu'il avait reçues à ce jour provenaient de la République Dominicaine qui avait donné son consentement à l'admission de 3 000 enfants juifs » (Foreign relations of United States, volume 2, p. 712). D’après Nerin Gun, le Département d'Etat se serait même borné à répondre : « Que les Français se débrouillent avec leurs Juifs » (Nérin Gun, Les secrets des archives américaines : Pétain, Laval et de Gaulle, Albin Michel, 1979, ou Henri de Foucaucourt, Naissance du mythe gaulliste, Editions De Chire, p. 182). C’est avec la même mentalité que la diplomatie américaine intervint auprès du président de la république d'Haïti car ce dernier avait accepté d’accueillir une centaine de juifs Allemands venant de France. En effet, l’ambassadeur américain à Haïti écrivit que « Les Juifs allemands sont probablement des agents de l'Abwehr nazi. Ils pourraient constituer un danger sérieux pour la république de Haïti. Le gouvernement américain ne serait pas très à l'aise si le président Vincent donnait suite à ce plan. Le président m'a finalement donné raison. Mais il espère une compensation financière, car les Juifs réfugiés auraient apporté avec eux des capitaux importants » (Nérin Gun, Les secrets des archives américaines : Pétain, Laval et de Gaulle, Albin Michel, 1979, p. 77).

Ces sources sont d’ailleurs intéressantes puisqu’elles démontrent que Pierre Laval souhaitait envoyer des juifs vers les Etats-Unis au lieu de les laisser partir en Europe de l’Est. Cela prouve que si Laval avait mit en place une politique de collaborationnisme, c’est-à-dire d’adhésion au troisième Reich, ce n’est pas par idéologie antisémite.


La Suisse

Cet Etat ne faisait pas parti des Alliés puisqu’il était neutre dans la guerre, mais l’étude d’un voisin de l’Allemagne me semblait particulièrement intéressant. Bien qu’elle ne risquait rien en accueillant des juifs sur leur territoire, la Suisse était aussi touchée par l’antisémitisme, et cela dès avant la Seconde Guerre Mondiale. En 1938, le chef de la police des étrangers, Heinrich Rothmund, avait déclaré : « Les Juifs ainsi que les autres étrangers sont considérés comme un danger, quant à la surpopulation étrangère. Par des mesures systématiques et circonspectes, nous avons réussi à éviter un enjuivement de la Suisse » (Jean-Claude Favez, Nouvelle histoire de la Suisse et des Suisses, Payot, Lausanne, p. 695). La volonté restrictive de laisser le peuple juif à son triste sort était déjà présent dans cet Etat, mais il y avait en plus un caractère antisémite dans ce discours.
Outre les mesures discriminatoires qu'elle a adopté en 1938, elle va  formellement s'opposer à l'afflux d'étrangers venant de France. En septembre 1942 le chef de la justice fédérale et des services de police annonce que « Nous ne pouvons pas transformer notre pays en éponge de l'Europe et accepter par exemple 80 à 90% des réfugiés » (Raul Hilberg, La destruction des juifs d’Europe, p. 555).
Jean-Claude Favez
explique même que « les Juifs qui ne sont pas considérés comme des réfugiés politiques ne sont en principe pas admis. En 1942, le Conseil fédéral ordonne même de refouler des réfugiés dont la vie était manifestement en danger […] Le conseiller fédéral, Edouard von Steiger, pour excuser cette politique, trouvera une image peu glorieuse : «L'embarcation de sauvetage est pleine » » (Nouvelle histoire de la Suisse et des Suisses, Payot, Lausanne, p. 759).

Le Danemark

Selon certains intellectuels, les Danois qui furent soumis en seulement une journée par les Allemands avaient manifesté une certaine résistance face à l’idéologie nazi, dont le roi était le modèle. C’est alors qu’un mythe va naître, celui d’un Christian X qui se serait opposé à
l'occupant, en portant l'étoile jaune qui fut imposée à ses sujets de confession juive. Il est désormais temps de mettre fin à cette fable. En effet, la reine Margrethe II, petite-fille de Christian X, a évoqué ce sujet dans son livre Le métier de Reine (Fayard, 1998), et a contredit cette rumeur : « L'une des histoires que l'on entend le plus souvent, à propos de la période de l'occupation et que je démens obstinément chaque fois que je l'entends, c'est la fable selon laquelle Christian X aurait manifesté ses opinions en portant l'étoile jaune. L'histoire est belle symboliquement, mais sans rapport avec la réalité […] je ne peux prolonger un mythe quand je sais qu'il n'est pas fondé ; ce serait malhonnête […] En réalité, les Allemands n'ont jamais osé insister pour que les Juifs danois portent l'étoile jaune. »

Les Alliés face à l’extermination des juifs : étaient-ils au courant ?

Dans la partie 5 de Pétain et l’antisémitisme, on avons constaté que le Maréchal connaissait le sort réservé aux juifs mais qu’il avait tenté de limiter la déportation des juifs Français (http://realite-histoire.over-blog.com/article-26518930.html). Mais qu’en est-il des autres résistants au nazisme ?
Il est vrai qu’une partie des politiciens de la planète n’avaient pas conscience de l’extermination des juifs. Je prend l’exemple d’un français, Albert Chambon, ancien ambassadeur de France qui fut déporté à Buchenwald par les Allemands pour faits de résistance. Il va expliqué que : « Même les Résistants, arrêtés après trois ou quatre ans d'activité dans la Résistance, ignoraient le sort exact de leurs camarades déportés avant eux. De même les communautés juives les mieux averties ignoraient l'horreur de la solution finale […] Après être resté trois mois au secret à Fresnes […] le départ pour la déportation a été, pour moi, une sorte de soulagement. […] chacun était bien convaincu que « là-bas » la vie serait dure, difficile. Mais on avait la vie sauve, on n'était plus seul et on se trouvait à l'air libre […] Les réactions de l'opinion publique mondiale lors des révélations faites par les Alliés pénétrant les premiers dans ces camps, attestent à quel point il s'agissait, en effet, de révélation, c'est-à-dire de ce qui, jusqu'alors, était resté inconnu, secret » (Albert Chambon, Quand la France était occupée, Editions France-Empire, p. 43-44).
Si un ancien ambassadeur comme Albert Chambon n’avait pas connaissance de l’extermination des juifs, on peut suppose alors que la majorité de la population européenne l’ignorait aussi. Mais est-ce aussi le cas pour les différents gouvernements Alliés ?
Grâce à quelques sources, on sait que les Alliés étaient parfaitement au courant de se qui se passait sur les terres dominées par les nazis. En effet, une déclaration signée en octobre 1943 à Moscou par Roosevelt, Staline et Churchill, met en garde les responsables du Reich et indique que « Les Allemands qui participent aux fusillades systématiques d'officiers italiens ou à l'exécution d'otages français, hollandais, belges ou norvégiens, ou de paysans crétois, ou qui ont participé aux massacres infligés au peuple polonais ou dans les territoires de l'Union Soviétique, dont l'ennemi est à présent balayé, sauront qu'ils seront ramenés sur la scène de tous leurs crimes et jugés sur place par les peuples auxquels ils ont attenté » (International conference on military trials, p. 11-12). La conférence de Téhéran, qui avait lieu du 28 novembre au 2 décembre 1943, va évoquer les sanctions qui devront être appliqués aux criminels de guerre Allemands. Cependant, ils resteront complètements muets sur le génocide juif. (Elliott Roosevelt, Mon père m'a dit, Flammarion, 1947, p. 225). Déjà, la conférence des Bermudes du 19 avril 1943 démontra l'indifférence des Alliés vis-à-vis de l'extermination des juifs et indiqua davantage leur volonté à punir le Reich pour prouver leur inévitable victoire.
Une dernière source vient définitivement confirmer que les Alliés connaissaient bien la situation des juifs d'Europe. En effet, le Consistoire central des Israélites de France va adresser, le 25 août 1942, une protestation publique contre la déportation des juifs étrangers en France, et qui fera le tour du monde. Cet organisation affirme notamment n'avoir « aucun doute sur le sort final qui attend les déportés, après qu'ils auront subi un affreux martyre ». De plus, elle rappelle le message d’Hitler du 24 février 1942 : « Ma prophétie selon laquelle, au cours de cette guerre, ce ne sera pas l'humanité aryenne qui sera anéantie, mais les Juifs qui seront exterminés, s'accomplira. Quoi que nous apporte la bataille et quelle qu'en soit la durée, tel sera le résultat final. » Ce message se référait également au discours du 30 janvier 1939, réalisé au Reichstag : « Si les financiers juifs internationaux devaient encore parvenir à plonger les nations dans une guerre mondiale, il en résulterait l'anéantissement de la race juive dans toute l'Europe. »  Le Fürhrer répéta le même discours à cinq reprises
(William L. Shirer, Le IIIè Reich, tome II, p. 336).
Enfin,
dans son livre Déportation et génocide, Annette Wieworka souligna qu'aucun des libérateurs « n'a prévu ou ne prévoira des équipes spéciales chargées de libérer les camps, même après le Struthof, Auschwitz, Ohrdruf, Buchenwald ou Bergen-Belsen » (p. 78). Cette attitude prouve donc l’indifférence des Alliés vis-à-vis des juifs victimes du nazisme.

Il y a bien eu une lutte entre deux types de régimes en 1940-45 : les totalitaires et les démocraties. Mais il est donc faux de dire que la Seconde Guerre Mondiale était prioritairement une lutte entre des idéologies puisque le racisme était présent aussi bien chez les Etats totalitaires que chez les Etats démocratiques. Ce sont, encore une fois, les sources qui le prouvent. La perception des Alliés vis-à-vis des juifs révèle qu’un sentiment antisémite était vivace dans le peuple américain entre 1939 et 1945, et qu’il était accompagné par l’indifférence du gouvernement britannique à l’égard du sort des populations juives d'Europe. Cependant, il faut avoir conscience que les Alliés disposaient de moyens limités pour aider les juifs face à l’extermination, mais ils avaient eut la possibilité de réduire le nombre de morts en les accueillant temporairement dans leurs pays. Leur manque de volonté constitue donc une complicité de crime contre l’humanité. Pour finir ce thème, je souhaite rappeler le discours de Sean MacBride, prix Nobel de la paix et président fondateur de Amnesty international : « Ce qui est resté pour moi fondamental, c'est que le génocide le plus monstrueux de l'histoire de l'humanité put se développer pendant cinq ans, dans l'ignorance la plus totale. »

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25 janvier 2009 7 25 /01 /janvier /2009 15:35

Avancée sur son temps, la civilisation Etrusque a connue son apogée dans la péninsule italienne aux VIème et Vème siècle avant J.C. Ce peuple connaissait déjà le fer au –VIIIème siècle, a été responsable de la fondation de nombreuses villes, et influença grandement la culture romaine. Cependant, quelle est l’origine des Etrusques ? Que sait-on de ce peuple mystérieux ? Nous sommes loin de pouvoir résoudre ces problématiques …

Mystère sur l’origine

L’origine de ce peuple faisait déjà débat alors qu’il dominait encore la péninsule italienne. Plusieurs auteurs grecs vont s’opposer sur ce sujet :
              -> Selon Hérodote (–484 à –420), surnommé « le père de l’histoire », les Etrusques seraient originaires de Lydie (côte ouest de l'actuelle Turquie) et aurait quitté leur terre d’origine pour éviter la famine : « le fléau, loin de cesser, s’aggravait encore : alors le roi répartit tout son peuple en deux groupes, et le sort désigna celui des deux qui resterait dans le pays, tandis que l’autre s’expatrierait. Il demeura lui-même à la tête du groupe désigné pour rester, et donna pour chef aux émigrants son fils, qui s’appelait Tyrrhénos. Les Lydiens bannis par le sort descendirent à Smyrne, se firent des vaisseaux qu’ils chargèrent de tous leurs biens, et partirent à la recherche d’une terre qui pût les nourrir ; ils longèrent bien des rivages jusqu’au jour où ils arrivèrent en Ombrie, où ils fondèrent des villes et ils demeurent encore aujourd’hui. Mais ils quittèrent leur nom de Lydiens pour prendre celui du fils de leur roi, qui était à leur tête ; ils prirent, d’après lui, le nom de Tyrrhéniens. » (L’Enquête
, I, 94).
              -> Denys d’Halicarnasse (-60 à 8) affirme que les Étrusques étaient issues d’une population autochtone et ont évolué plus rapidement que leurs voisins grâce au contact des navigateurs étrangers : « en fait, ceux-là ont chance d’approcher beaucoup plus de la vérité qui déclarent que le peuple étrusque n’a émigré de nulle part et a toujours été là. » (Les Antiquités romaines, I, 25). En reprenant les théories de Hellanicon de Mytilène et de Hécatée de Milet (-VIèmesiècle), il tente d’expliquer que ce peuple descendrait de la communauté des Pélasges qui serait arrivée en Italie centrale vers la fin du IIème millénaire avant J.C (Les Antiquités romaines, I, 30,3). Le géographe Strabon (-58 à 25) va reprendre cette théorie en affirmant que les Pélasges étaient des Tyrrhéniens qui auraient peuplé les îles de Lemnos et d’Imbros, proches des côtes d’Asie Mineure (Géographie, V,2,4). Enfin, le romain Tite-Live (-59 à 17) mentionne l’existence de colonies étrusques dispersées de la plaine du Pô (Italie du Nord) jusqu’aux Alpes et leur attribue une parenté avec les Rhètes (Histoire romaine, V, 33)
.

Aujourd’hui, le débat n’est toujours pas clos.
Sur la base de ces théories antiques, des hypothèses plus contemporaines sont apparues. Cependant, grâce à l’archéologie, la deuxième théorie semble la plus crédible. En effet, l’étruscologue italien Massimo Pallotino a observé que, sur des sites italiques, il y a eu une continuité d’occupation entre ceux du peuple des Villanoviens et ceux des Etrusques. Par ailleurs, ce constat a été réalisé sur plusieurs endroits d’Italie, principalement en Etrurie, dans la plaine du Pô et au sud de Salerne. On peut alors supposer que la culture villanovienne et la culture proto-étrusque ne font qu’une. De plus, une stèle découverte sur l’île de Lemnos, mentionnée par Strabon, représente une inscription écrite dans une langue proche de l’étrusque. Il est donc probable que les Lemniens et les Etrusques aient une origine commune, mais que, une fois séparée à la fin du IIème millénaire, ils aient évolué chacun de leur côté. La théorie de Denys d’Halicarnasse semble donc la bonne.
Malgré tout, nous ne pouvons pas réfuter la théorie d’Hérodote. En effet, quelques textes égyptiens mentionnaient parfois les peuples de la mer, dont l’un d’entre eux était appelé Tr^s.w, qui peuvent très bien faire référence aux Tyrrhenoi, c’est-à-dire les Tyrrhéniens, peuple marin évoqué par « le père de l’histoire ». Par ailleurs, il semblerait que les rites funéraires des Etrusques étaient différentes que ceux des Villanoviens. Alors que ces derniers pratiquaient la crémation, ces premiers creusaient des tombes à fosses allongées dans lesquels les cadavres étaient inhumés. Cela remet donc en cause la probabilité d’un lien commun entre Etrusques et Villanoviens. De plus, certains partisans de la théorie d’Hérodote reprirent la stèle de l’île de Lemnos. En effet, ils évoquent la position géographique de Lemnos, qui se situe en face des côtes lydiennes. Une fois partie de Lydie, les Etrusques auraient très bien pu s’arrêter quelques temps sur Lemnos, avant de venir s’installer en Italie.

Nous ne pouvons donc pas affirmer si Hérodote ou Denys d’Halicarnasse avaient raison ou tort. Les inscriptions étrusque peut en révéler davantage sur leurs origines. Cependant, leur écriture se révèle pour le moment indéfrichable.

Une langue indéchiffrable

Aujourd'hui, les étruscologues arrivent à déchiffrer une partie de leur alphabet qui est assez proche de l'alphabet grec. Cependant, ils ne comprennent pas la structure des phrases, ni le sens des mots et ni la grammaire. De plus, il n'existe aucun lien de parenté avec les langues de l'époque tels que l'égyptien, le grec, l'hébreu, l'araméen, le hittite, le babylonien, l'assyrien ou encore le latin. Plusieurs méthodes ont été utilisées pour tenter de la décrypter. L'une est la méthode combinatoire, c'est-à-dire l'analyse de la langue en essayant de s'appuyer sur la fréquence des mots ou sur la répétition des formules toutes faites. Cependant, cette méthode fut un échec. Une autre méthode consiste à faire une comparaison avec d'autres langues, ce qui est impossible pour l'étrusque puisqu'elle ne ressemble à aucune autre. Pourtant, les chercheurs disposent de nombreux écrits, avec plus de 9 000 inscriptions funéraires, une dizaine d'écrits de 100 à 300 mots, et un grand texte retrouvé complètement retrouvé par hasard sur des bandelettes qui servaient à emmailloter une momie égyptienne (la raison n'est inconnu) !
Mais malgré cette abondance de sources écrites, les connaissances sont pauvres. Certains noms propres empruntés au grec (ex:Patrocle, Achille, Agamemnon, ...) ont permis de reconstituer vaguement la phonétique. Par ailleurs, on connaît les six premiers chiffres grâce à des dés à jouer sur lesquels ils apparaissent en formes de lettres, mais on ne connaît pas leur ordre. Quelques mots furent repérés par des étruscologues, environ une trentaine, qui concernent le calendrier, la nature, la famille ou encore le mobilier. Cependant, cela demeure insuffisant pour comprendre entièrement un texte. Certains archéologues espèrent, un jour, retrouver un texte bilingue, étrusque-grec ou étrusque-latin, car ces langues se sont sans aucun doute côtoyées, et cela durant plusieurs siècles (les Etrusques étant une civilisation commerciale).

Le puissant peuple des Etrusques est donc peu connu. Pourtant, en découvrir davantage serait capital pour deux raisons importantes. La première est tout simplement que cela permettrait d'en savoir plus sur cette civilisation avancée. Mais la deuxième raison est encore plus importante. En effet, il ne faut pas oublier que durant leur ère d'existence, entre le VIIIème et le IVème siècle, les Etrusques ont connu l'évolution des cités grecques tels que Athènes et Spartes, ainsi que l'émergence de Rome qui s'imposa comme la principale puissance de la péninsule italienne. En apprendre plus sur leur sujet permettrait donc de connaître l'influence de cette civilisation vis-à-vis des Grecs et des Latins, et de découvrir les relations qu'elle entretenait avec eux.

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Publié par VSA - dans Antiquité
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11 janvier 2009 7 11 /01 /janvier /2009 15:50

Après avoir subi la perte de ses pouvoirs, en novembre 1942, le maréchal Pétain reste malgré tout chef de l'Etat Français et est toujours considéré comme le décideur aux yeux des habitants de la métropole. Les collaborateurs et les collaborationnistes continuaient de distribuer des tracts à son nom et il demeurait le symbole de la politique de Vichy, même lorsqu'il n'approuvait pas une décision du gouvernement. Par ailleurs, ses soutiens étaient de moins en moins nombreux, certains étant partis rejoindre l'Afrique du Nord, d'autres ayant été arrêtés par les Allemands. Les adhérants à la politique du Reich, qui sont désormais majoritaires au sein du Régime de Vichy, vont alors exercer une pression de plus en plus en grande à l'encontre des juifs, notamment par l'intermédiaire de la Milice, la "police de Vichy". Quelle est la position du maréchal Pétain vis-à-vis des collaborationnistes et des nazis ? Contrairement à la pensée populaire actuelle qui suppose son adhésion avec les politiques en 1943 et 44, on va s'apercevoir que sa position est beaucoup plus complexe, et seul une analyse objective permet de le comprendre.
 

Un soutient publique envers la Milice


La Milice de Vichy a été fondée le 20 janvier 1943. Pierre Laval en est en le dirigeant, mais sa gestion courante revient à Joseph Darnand, ancien chef du Service d'Ordre Légionnaire (le S.O.L). Laval affirmera publiquement son soutient à la Milice. En novembre 1943, l'ancien président du conseil de la IIIème République déclare qu'il est "main dans la main avec Darnand" et que "la démocratie, c'est l'antichambre du bolchevisme." Comme Laval, Pétain va aussi soutenir publiquement cette organisation. Un message adressé au peuple français, daté du 19 avril 1943, va le prouver :
"J'ai placé la milice française sous le commandement direct du chef du gouvernement. Je désire que vous aidiez à son développement car elle doit constituer la force indispensable pour mener la lutte contre toutes les puissances occultes. […] Légion et milice ne doivent pas être des organisations concurrentes. Elles poursuivent un même but: l'établissement du régime nouveau tel qu'il est défini dans mes messages. Ce serait travailler contre l'unité française que d'opposer ces deux mouvements l'un à l'autre. […] Mais la milice comprenant surtout des éléments jeunes et dynamiques doit être investie par priorité de toutes les missions d'avant-garde, notamment celles relatives au maintien de l'ordre, à la garde des points sensibles du territoire, à la lutte contre le communisme. [...] Miliciens et légionnaires, aidez-moi à montrer le vrai visage de la France !"

Ce discours, démontrant l'adhésion publique du Maréchal envers la Milice, est intéressant. En effet, dès la première phrase, il avoue aux Français que le responsable de la Milice n'est pas lui mais le chef du gouvernement, ce prouve donc qu'il a une influence limitée sur elle. Par ailleurs, il évoque les différences entre le S.O.L et la Milice, puisqu'il ne faut pas oublier que cette Légion est une organisation militaire, donc sous le commandement de Pétain (le pouvoir militaire était le seul qu'il est parvenu à conserver), alors que la Milice est davantage une police et dépend du ministère de l'intérieur, donc du chef du gouvernement, c'est-à-dire Pierre Laval. Joseph Darnand, qui dépendait autrefois de Pétain, obéit désormais aux ordres de Laval. Malgré tout, il encourage publiquement les deux organisations dans leurs actes, mais illustre une crainte de voir se confronter les légionnaires et les miliciens. Il va même évoquer publiquement cette crainte dans son discours du 14 juin 1944, après le débarquement des Alliés en France, lorsqu'il demanda à la Légion de ne pas intervenir en gardant une position de neutralité dans la guerre :
"Découlant de la position strictement nationale qui fut toujours celle de la Légion française des combattants, ces consignes sont nettes et formelles : nous ne sommes pas lié dans la guerre, votre devoir est de garder une stricte neutralité. Je ne veux pas de guerre fratricide. Les Français ne doivent pas se dresser les uns contre les autres. Leur sang est trop précieux pour l'avenir de la France et la haine ne peut que compromettre l'unité de notre pays, qui est le gage de sa résurrection."
Il est important de rappeler, que contrairement au S.O.L dont les membres étaient divisés, la Milice s'est opposée par les armes à l'arrivée des Alliés en France. Les Légionnaires (à ne pas confondre avec ceux du L.V.F), qui dépendaient de Pétain, n'avaient pas prçu pour ordre de s'opposer aux libérateurs, et la grande majorité d'entre eux conserveront une position de neutralité. Cependant, cela démontre la faible autorité du chef de l'Etat puisqu'à partir de fin 1943 jusqu'à la libération, ce sont les Miliciens qui imposèrent leur autorité en métropole. Au nombre approximatif de 30 000, ils exécuteront des opposants et des juifs, se livrèrent à divers crimes, et cela sans la demande du Maréchal qui n'avait plus aucun pouvoir. En parallèle, Laval tentait de gérer la situation. Quant à Pétain, même s'il n'est pas responsable des actes criminels de la Milice, il a malgré tout couvert les actes de cette organisation. Il explique, dans le discours du 10 août 1943, la politique du gouvernement de Vichy en montrant sa soumission à l'Allemagne nazie, mais en souhaitant en même temps la sauvegarde de l'unité des français :

"On pose tous les jours des questions, l'autorité occupante me pose des questions tous les jours et vous savez dans quel sens. Je discute tout le temps. Je ne dis pas : «Je vais donner ma démission»; j'ai promis de rester avec vous, je resterai à mon poste. Je discuterai pied à pied, mais je ne m'arrêterai pas. Cela se terminera peut-être de façon tragique, pénible, mais je reste à mon poste. Avec mon exemple, vous pourrez peut-être de votre côté faire quelques concessions. Nous sommes obligés de tenir compte de la situation dans laquelle nous nous trouvons par rapport à l'occupant. Si on n'accepte pas les demandes de l'occupant, la situation sera beaucoup plus pénible pour toute la France. Je voudrais qu'elle ne soit pas pénible pour tous les Français. Je cherche à obtenir l'unité de la France. Nous approchons de la fin de la guerre ou du moins de la fin des hostilités. Il faudra bien parler. Si tous les Français ne sont pas unis, ne sont pas d'accord, comment voulez-vous que nous puissions défendre nos affaires ? Ce sera difficile. Par conséquent, il faut garder l'unité de la France. Si nous ne gardons pas l'unité de la France, nous serons pillés par tous nos voisins; tous nos voisins essaierons de nous piller."
Ce message est intéressant puisqu'il explique que sa soumission publique à la politique allemande et aux actions de son gouvernement qui ne découlent pas d'un choix et d'une idéologie, mais d'une nécessité. C'est sans doute pour cette raison que beaucoup de collaborationnistes, même anti-germains, expliqueront qu'ils ont agit uniquement en faisant leur devoir. Notons également qu'il traite toujours le Reich d'"occupant" et non de partenaire. Il évoque, une nouvelle fois, sa volonté de sacrifice envers la France, mais que "la fin des hostilités" est proche. Avait t'il conscience de la défaite de Allemagne était proche ? Il souhaite donc conserver l'unité des français, y comprit ceux des collaborationnistes, même s'il faut soutenir temporairement la politique nazie. Mais cela ne signifie pas pour autant qu'il croyait dans une victoire allemande, et mon sujet concernant le double jeu de Pétain à Vichy en est la démonstration. Mais pourquoi l'Etat Français avait-il besoin de créer la Milice ?

Pourquoi créer une Milice ?

En février 1942, Pétain propulse Joseph Darnand à la direction du Service d'Ordre Légionnaire. Ce dernier soutenait également la Légion des Volontaire Français contre le bolchevisme. En juin de la même année, il exprima la volonté d'avoir, à l'intérieur du pays, une organisation capable de supplanter l'Allemagne si cette dernière perdait la guerre, cela afin d'éviter en parallèle la victoire du communisme. Darnand souhaitait que "son pays ne devienne pas martyr, comme l'était la Pologne." puis il explique longuement : "J'avais hésité longtemps, puis j'ai fait le pas parce que le Maréchal nous a dit que la politique de collaboration, il la faisait dans l'honneur et la dignité. J'ai fait ce pas parce que j'avais le sentiment que nous pouvions derrière lui faire de grandes choses et que sans nous jeter dans les bras de l'Allemagne, en organisant une résistance intérieure, nous pourrions, avec la force que nous pourrions représenter, avec les forces de police, si l'Allemagne perdait la guerre, donner un coup de main pour qu'elle la perde définitivement ; et si elle gagnait cette guerre, être représentés auprès d'elle d'une façon qui nous permettrait d'avoir une place dans l'avenir de l'Europe. Voilà ce qui s'est passé en moi et comment j'en suis arrivé au L.V.F." (Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 532-533).
C'est sans doute dans ce même esprit que Darnand mettra en place la Milice le 30 janvier 1943, dont il prendra la tête, même si elle est contrôlée par Pierre Laval. Pétain en approuva la création. Le 29 avril 1943, le Maréchal explique que cette police devait "constituer la force indispensable pour mener la lutte contre les puissances occulte [...] et être investie de toutes les missions d'avant-garde, notamment celles relatives au maintien de l'ordre, à la garde des ponts sensibles du territoire, à la lutte contre le communisme." (Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 533). L'objectif principal initial de la Milice était donc d'empêcher le communisme de prendre de l'influence au sein du pays. Cependant, il ne faut pas oublier que cette organisation ne sera pas armée entre janvier et novembre 1943, et donc n'aura quasiment aucun moyen d'action.
En effet, les Allemands se méfiaient encore de ces membres, même si ceux-ci partageaient la lutte contre le communisme en commun, et refusaient donc de les voir s'armer. Puis il ne faut pas oublier qu'une circulaire interne de la direction générale de la direction générale de la Waffer-SS à Berlin, datée du 3 mars 1943, avait déjà autorisé pour la première fois le recrutement de volontaires français pour la Waffen-SS. Donc si des français voulaient servir la cause nationale-socialiste, autant qu'ils rejoignent la Waffen-SS plutôt que la Milice (c'était certainement la pensée des dignitaires du Reich à cette époque). En parallèle, le Maréchal et Pierre Laval étaient aussi opposés à armer la Milice, bien-sûr pas pour les mêmes raisons que les Allemands. Mais beaucoup de membres se plaignaient d'être victime d'attentats communistes. Un premier milicien est tué par la Résistance le 24 avril 1943. Jusqu'en novembre, 73 d'entre eux périrent. Mais Pétain et le chef du gouvernement étaient fermes et ne voulaient pas céder, cette organisation ne devait pas être fournis en armes. Darnand voulait que sa Milice ait plus d'importance et souhaitait obtenir davantage de moyens pour combattre le communisme. Il ne cessait de demander le droit de s'équiper. Devant ces refus, il a même présenté sa démission le 14 juillet 1943, mais qui a été refusé par le Maréchal tout en changeant pas d'avis sur le réarmement de la Milice. En parallèle, Pierre Laval signe sans l'accord de Pétain (qui, rappelons le, n'avait plus les pleins pouvoirs depuis depuis 42) l'acte de naissance officielle d'une unité française dans la Waffen-SS en promulguant une loi en trois articles. Se sentant alors condamné à la passivité, Darnand se rapproche de l'Allemagne. Le 11 octobre 1943, il intègre les Waffen S.S et prête serment envers Hitler dans les locaux de l'ambassade d'Allemagne, rue de Lille. Il invite les miliciens à faire la même chose, mais il ne fut pas suivit par tout le monde. Après l'assassinat du docteur Tournon à Nice, le 21 novembre, il déclare auprès de Victor Barthélémy (à ne surtout pas confondre avec Joseph Barthélémy), l'un des proches de Jacques Doriot : "si Vichy, où plutôt Laval, ne lui donnait pas les moyens et pouvoirs nécessaires, il irait les chercher ailleurs." (Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 533-534). Malgré tout, Pétain ne veut pas perdre le minimum d'influence qu'il possède sur Darnand. Pourquoi ?

Premièrement, Darnand est aux ordres de Laval puisque c'est le chef du gouvernement qui gère la Milice. Cependant, le Maréchal voulait conserver une autorité sur lui et par entension sur le pays. Deuxièmement, le chef de l'Etat pouvait logiquement craindre que la Milice finisse par agir aux ordres du Reich puisque plusieurs de ses membres avaient rejoint la Waffen-SS. Donc si Darnand se détourne de Pétain, alors ce dernier n'aura plus aucune autorité sur le pays, surtout qu'il ne dispose quasiment plus de pouvoir depuis novembre 1942. Et même si le Maréchal désapprouve son engagement dans les S.S, il ne peut se permettre de le jeter alors qu'il n'a plus de proche qui puissent l'entourer à Vichy. Par conséquent, il vaut mieux lui céder et lui donner davantage de liberté d'action. Il change donc d'avis en ne s'opposant plus à armer la Milice, et peut-être que le nombre croissant d'attentats l'a aussi persuadé. Néanmoins, il tenta aussi de renverser Laval par une réorganisation ministérielle en novembre 1943, tout comme il l'avait fait en décembre 1940. Pétain voulait reprendre l'autorité perdu un an auparavant. Selon Jean-Paul Cointet, il voulait même réunir l'Assemblée nationale pour crée une coalition anti-Laval : "L'idée maîtresse des pétainistes est un retour aux sources de la légalité en renouant avec l'Assemblée nationale, ajournée sine die depuis le 10 juillet 1940 et dont les bureaux ont été dissous dans l'été 1942. Dans une lettre adressée à Pétain, Anatole de Monzie, député du Lot, le presse de procéder à une convocation de l'Assemblée pour préparer une transmission régulière des pouvoirs. Le journal de Marcel Déat [collaborationiste favorable à Laval] se fait l'écho de ces manoeuvres, appelées à se concrétiser au cours de l'automne 1943. Evoquant "une grande offensive anti-Laval orchestrée depuis Vichy avec l'aide de l'Eglise", il ajoute : "Le Maréchal veut provoquer la réunion de l'Assemblée nationale. Les pointages permettent d'affirmer qu'il y aurait une majorité contre Laval, qui a dégoûté beaucoup de parlementaires."" (Jean-Paul Cointet, Histoire de Vichy, Perrin, 2003, p. 291). De plus, rappelons que dans le même temps, le Maréchal s'apprêtait, le 12 novembre 1943, à dévoiler publiquement sa constitution républicaine et démocratique aux Français, qui devait entrer en application après sa succession.

 

Milice_poster.jpgMais les Allemands s'opposent catégoriquement aux actions du premier représentant de la France et voulaient désormais contrôler les décisions de l'Etat Français. A la suite de ses grosses mésententes avec Pétain, ils contribuent au maintien de Laval et exigent l'entrée au gouvernement de Déat, Henriot et Darnand, même si le chef du gouvernement n'y est guère favorable. Malgré tout, Laval les accepte et les intègre quand même. A la grande satisfaction de Darnand, la Milice peut enfin se réarmer. Désormais, la Franc-Garde, le principal groupement de la Milice qui fut crée le 2 juin 1943, obtint en janvier 1944 la possibilité de s'équiper à partir de stocks constitués depuis l'armistice, et qui demeurait secret depuis 1940. C'est le général Bridoux qui précisa l'emplacement de ces stocks qui étaient inconnus des Allemands. Pétain qui veut désormais soutenir Darnand approuve la rédaction d'une note à destination de Renthe-Fink en février 1944, dans lequel il exprime sa volonté personnelle : "Le terrorisme paraît en recrudescence ; sur tous les points où interviennent les forces du maintien de l'ordre, elles réussissent à rétablir la sécurité. Mais elles sont trop peu nombreuses et insuffisamment armées. Il faudrait pouvoir entreprendre des opérations simultanées dans toutes les régions critiques. Jusqu'à présent, les négociations entreprises par le gouvernement au sujet du renforcement de ses moyens n'ont pas abouti à des résultats importants. [...] Le Maréchal attire l'attention sur le sérieux de la situation qui ne saurait être maintenue sans danger." (Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 534). L'objectif voulu par Pétain était de lutter contre les "terroristes" afin d'éviter une guerre civile. Selon lui, équiper la Milice était une nécessité, tout comme envisager des "opérations simultanées". Mais est-ce que les "terroristes" désignaient les Résistants de manière générale, ou prenait-il en compte uniquement les communistes envers qui il était très hostile ?
Selon Marc Ferro, Pétain était très hostile aux maquisards de manière générale, et pas seulement envers les communistes. L'historien veut illustrer sa perception de la résistance : "Chaque jour des crimes sont commis qu'inspire une haine fratricide encouragée par l'étranger. Des Français - hommes, femmes, enfants même - sont assassinés avec une odieuse sauvagerie. Des paysans sont attaqués dans leur ferme. Des villages entiers vivent dans la terreur d'actes de banditisme, de vols et de pillages dont les victimes n'osent même plus se plaindre. Des groupes armés presque toujours dirigés par des étrangers et qui se couvrent d'un prétendu idéal patriotique menacent l'ordre public et la sécurité de vos foyers." (Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 540). Cependant, rien n'indique dans ce récit que le Maréchal désigne les maquisards ou par extension les résistants. Il peut tout aussi bien évoquer seulement les internationalistes, donc des communistes (qui étaient quasiment tous admirateurs de l'URSS à cette époque), surtout qu'il parle de "une haine fratricide encouragée par l'étranger" et "des groupes armés presque toujours dirigés par des étrangers et qui se couvrent d'un prétendu idéal patriotique". Cette source de Ferro est sujette à interprétation, et on ne peut pas y tirer des conclusions. Alors on peut se demander si le représentant de la France assimile les communistes et les maquisards ?
Plusieurs historiens sont d'accords pour expliquer que Pétain pensait à la France d'après guerre au fur et à mesure des avancées anglo-américaines et soviétiques, en particulier au maintien de l'unité nationale en isolant les "mauvais" résistants (communistes) des bons (nationalistes). Il fallait éviter une guerre civile afin d'empêcher un pustch bolchévique. Ainsi elle demeurerait par sa situation en Europe une force au moment du solde final des comptes (Pierre Nicole, Cinquante mois d'armistice, tome II, p. 399-401). Au corps diplomatique rassemblé, Pétain indiqua même le 1er janvier 1944 : "La France souhaite ardemment s'associer à tout effort pour arrêter ou au moins atténuer la catastrophe." (Jean-Paul Cointet, Histoire de Vichy, Perrin, 2003, p. 309). Le préfet de Corrèze Paul Trouillé rencontre Philippe Pétain à Vichy le 8 avril 1944, puis fait part de ses inquiétude sur les actions dramatiques combinées des Allemands et de la Milice dans son département. Le Maréchal lui répond : "Mon cher préfet, tout ce que vous me dites m'intéresse fort. Je veux bien admette, je veux bien croire qu'il y a au maquis des gens sincèrement patriotes, mais il y a des communistes qui ne travaillent que pour leur parti international. [...] Et n'y a-t-il pas aussi des pillards invétérés ? Le plus grand malheur résulte de l'occupation, de la division en zones, du S.T.O et de la dissidence gaulliste. J'aurai beaucoup de difficulté pour arranger tout cela." (Paul Trouillé, Journal d'un préfet, document repris par Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 541). Parmi les maquisards, le Maréchal veut faire la distinction entre les patriotes et les internationalistes, mais il semble avoir beaucoup de problèmes à les percevoir. C'est une grande différence avec Joseph Darnand qui ne fait aucune distinction entre les différents groupes. Jean-Paul Cointet explique aussi cette distinction : "La Milice - que Laval ne contrôlait pas - ne s'embarrassait guère de distinguer entre "bons" et "méchants", soulevant contre elle la quasi-totalité de l'opinion, et le chef du gouvernement ne pouvait ignorer que pour la masse des Français l'occupant était l'Allemand. Invité à pratiquer cette "subtile" distinction, Darnand ne manquera pas de faire savoir, dès son arrivée à la tête des forces de maintien de l'ordre [30 décembre 1943], qu'il n'était pas question pour ses services de faire la différence entre ceux qui s'opposaient les armes à la main." (Jean-Paul Cointet, Histoire de Vichy, Perrin, 2003, p. 304).

Néanmoins, cela ne fait aucun doute que Pétain est perdu vis-à-vis des évènements et qu'il n'arrive pas à comprendre ce qu'il se passe vraiment. Marc Ferro reprend un témoignage du général Serrigny : "La conversation tombe au cours d'un repas sur Henriot. Il [Pétain] nous en fait le plus grand éloge. Je m'indigne, monsieur Lachal qui est à cette même table déclare qu'on est tous du même avis, même à la Légion. Le Maréchal ne répond pas [...] Ménétrel lève les yeux au ciel, depuis peu il est devenu anticollaborateur à tout crin, conversion un peu tardive. [...] Un peu plus tard, arrive l'amiral Esteva, au moment où j'essayais d'interviewer le Maréchal sur les raisons certainement très pressantes qui l'avaient décidé à prononcer à la radio son discours gérmanophile.
- J'ai été obligé, me répondit-il, les Allemands m'ont assiégé pendant des semaines. A la longue, j'ai dû capituler. Mais d'ailleurs, que me reproche t-on ?
- Avant tout d'avoir dit que les Allemmands protégeraient la France.
- Mais c'est ce que je pense...
- Peut-être, et même quand vous le dîtes, je ne le crois pas. En tout cas, les Français ne demandent nullement à être protégés de cette manière."
(Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 541-542).
Pour Ferro, c'est la preuve que le Maréchal est "intoxiqué". Pour ma part, je pense que l'historien s'est livré à une analyse subjective sans vraiment comprendre la signification de la conversation. Il ne faut pas oublier que Pétain était hanté par le danger bolchévique. En parallèle, il savait que le IIIème Reich allait perdre la guerre. Par conséquent, il continue à garder la lutte face au le communisme comme priorité absolue car il craignait que cette idéologie s'impose après la chute de l'Allemagne nazi. Le Maréchal pense logiquement que les futurs vaincus vont sauver la France contre la menace bolchévique, tout en expliquant qu'il se sent prisonnier d'eux car ses libertés sont minimes.
 En clair, si on traduit le dialogue, l'Occupant est à la fois le geôlier et le sauveur de la France. Si le Reich s'est imposé tout en dictant un certain nombre de contraintes, il a eu au moins le mérite d'éviter le jeu communiste. Malgré tout, il est certain que le chef de la France était quelque peu déconnecté de la réalité, et que cela explique pourquoi il a soutenu le Milice à plusieurs reprises alors que cette organisation accomplissait des crimes immondes. Néanmoins, cette déconnection n'a rien d'étonnant. Après la passation des pouvoirs à Laval, ses libertés d'actions devinrent progressivement très minces : ses proches ont quasiment tous été écartés ; on ne le fait plus assister aux conseils des ministres et il ne connaît pas toujours les dernières décisions qui sont prises ; son courrier est étroitement surveillé ; il ne peut plus se rendre dans son domaine de Villeneuve-Loubet, ... sans parler de ses 88 ans (à l'époque, l'espérance de vie était d'environ 60 ans) conjugués à sa santé qui décline peu à peu.

Le 28 avril 1944, le Maréchal va lancer un discours très germanophile en condamnant la volonté des Anglo-Américains de débarquer en France, et en appelant la Milice à réprimer tout opposition : « Notre pays traverse des jours qui compteront parmi les plus douloureux qu’il ait connu. Excités par des propagandes étrangères, un trop grand nombre de ses enfants se sont livrés aux mains de maîtres sans scrupule qui font régner chez nous un climat avant-coureur des pires désordres. Des crimes odieux qui n’épargnent ni les femmes ni les enfants désolent les campagnes, des villes et même des provinces paisibles et laborieuses. Le gouvernement a la charge de faire cesser cette situation et s’y emploie. Mais c’est mon devoir de vous mettre personnellement en garde contre cette menace de guerre civile qui détruit ce que la guerre étrangère a épargné jusque-là. Ceux qui poussent la France dans cette voie invoquent leur prétention de la libérer. Cette prétendue libération est le plus trompeur des mirages auquel vous pourriez être tentés de céder. C’est le même égarement qui poussa des Français à renier leur parole et leur serment pour sacrifier à un faux idéal patriotique dont nous voyons aujourd’hui les fruits en Afrique du Nord, où la dissidence a préparé les voies du communisme. Le vrai patriotisme ne doit s’exprimer que par une fidélité totale. Ceux qui, de loin, vous lancent des consignes de désordre voudraient entraîner la France dans une nouvelle aventure dont l’issue ne saurait être douteuse. Français quiconque parmi vous, fonctionnaire, militaire, ou simple citoyen, participe aux groupes de résistance compromet l’avenir du pays. Quand la tragédie actuelle aura pris fin et que, grâce à la défense du continent par l’Allemagne et aux efforts unis de l’Europe, notre civilisation sera définitivement à l’abri du danger que fait peser sur elle le bolchevisme, l’heure viendra où la France retrouvera sa place. »
(Philippe Pétain, Actes et Ecrits, Flammarion, 1974, p. 589-590 et Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 536).
Marc Ferro a analysé les principaux crimes commis par la Milice à l'aide de documents issus des Archives Nationales (AG II, 82, K). Il constate qu'à part la première répression commise à Toulouse le 23 avril 1943, toutes les autres se déroulent après le 28 avril 1944. Ces crimes ont tous lieux en zone Sud puisque les Allemands lui ont interdit l'accès de la zone Nord. Ce sont surtout les membres du PPF de Doriot qui agissent au Nord. L'historien voit donc une corrélation entre le discours tragique de Pétain et l'augmentation des activités de la Milice. Le chef de l'Etat serait donc responsable des actes miliciens. Cependant, ce que n'a pas dit Ferro (ou qu'il ne savait pas), c'est que cette proclamation fut réalisée sous la contrainte. En effet, Jacques Isorni a retrouvé plusieurs écris du Maréchal. L'un d'entre eux est le texte d'un message qui a été annoncé par une lettre adressée à von Rundstedt. En réalité, c'est ce message que Pétain lira le 28 avril 1944. Mais ce dernier rédigea une note datant du 19 avril, dans laquelle il démontra son opposition à faire ce genre de discours. Il écrivit : "Si je prononce ce discours tel quel, je risque de mettre la France en révolte, c'est une responsabilité que je ne puis accepter à cause des conséquences désastreuses qui peuvent en découler." (Philippe Pétain, Actes et Ecrits, Flammarion, 1974, p. 589). Et l'historien Cointet précise justement "C'est dans ce contexte toujours plus dramatique à l'approche du débarquement que s'inscrit l'allocution aux Français prononcée par le maréchal Pétain le 28 avril 1944. Produit d'une pression allemande qui durait depuis deux mois, de la lassitude et de l'inquiétude de Pétain s'il opposait un refus définitif (mais pouvait-il advenir quelque chose de pire s'il se retirait ?), ce message en partie dicté par l'occupant contenait des passages qui apparaissent comme une justification de l'action de la Milice." (Jean-Paul Cointet, Histoire de Vichy, Perrin, 2003, p. 304).

Cette proclamation lui a donc été imposée par les Allemands, et il ne peut donc être tenu pour responsable des crimes commis par la Milice après le 28 avril 1944. En revanche, ce que Marc Ferro indique bien, c'est que chef de l'Etat avait confié avoir honte de son discours germanophile, et regrettait certains actes. Walter Stucki en témoigne : "Le 1er mai, le Maréchal m'invita à dîner en petit comité. Après le café, il me prit à part et me demanda à brûle-pourpoint si j'étais de ceux qui condamnaient son dernier discours. Je lui répondis avec circonscription que j'avais en effet beaucoup de peine à en comprendre certains passages. Très nerveux et déprimé, Pétain me fit remarquer qu'on avait enlevé tous ses conseillers, qu'il n'avait lui-même aucune expérience en politique et qu'il avait été victime d'une pression inouïe. Il reparla alors de la crise de novembre 1942, m'expliqua que beaucoup jugeaient qu'il aurait dû partir à ce moment là pour l'Afrique du Nord ou démissionner mais qu'il croyait avoir bien agi en restant. Et il ajouta que sa présence, sa lutte continuelle contre les exigences allemandes en main-d'oeuvre et en biens de tous genres, comme les atrocités et les arrestations allemandes, avaient malgré-tout préservé de nombreux Français de la déportation, sauvé de grandes quantités de marchandises pour le pays et empêché le pire. Contrairement à ce qui se passait en zone nord ou dans d'autres pays occupés, les Allemands aujourd'hui encore ne pouvait pas, en zone sud, dicter leur volonté et s'emparer au gré de tout. Il parla avec haine du représentant de Hitler auprès de lui, ainsi que de Laval. Il avait, en effet, dit-il, cédé trop souvent : mais sur un point, du moins, il ne céderait jamais, il ne quitterait jamais volontairement Vichy." (Walter Stucki, La fin du régime de Vichy, Neuchâtel, 1947, p. 39-40, témoignage repris par Marc Ferro dans son Pétain, Hachette, 2009, p. 539-540). Dans cet entretien, on peut noter que le Maréchal a toujours aussi peu de sympathie envers les Allemands, même s'il considère que le Reich va sauver la France d'une invasion bolchévique. Egalement, Pétain se sent isolé et a compris qu'il était devenu un pantin ayant trop cédé face aux collaborationnistes. Cependant, même s'il est vrai que le Maréchal a soutenu publiquement les actes collaborationnistes du gouvernement français et de la "police de Vichy", il est faux de dire qu'il n'a jamais tenté de faire contrepoids. Mais avant tout, il me semble nécessaire de savoir si celui-ci avait connaissance d'une extermination des juifs par les nazis.

Etait-il au courant de l'extermination des juifs par les nazis ?

Sans aucun doute, le Maréchal n'ignorait pas que des juifs se faisaient assassiner par les Allemands en Europe. Dans les archives de son cabinet, deux documents le prouvent (Archives Nationales, 2 AG 617). Le premier est un mémoire transmis par le Consistoire central, intitulé "La persécution des juifs de France" expliquant le sort souhaité par les nazis en France : "le but réel est l'extermination totale des juifs de France". Donc même si l'occupant n'a jamais expliqué à Pétain leur motivation, celui-ci avait connaissance du danger. Par ailleurs, ce document date de novembre 1941, c'est-à-dire au moment du déclenchement de la Solution Finale. Un deuxième rapport, celui-ci de juin 1942, mentionne "La persécution des juifs de Roumanie", où est évoqué "un train de malheur" ainsi que le massacre d'environ 90 000 personnes (Bénédicte Vergez-Chaignon, Le docteur Ménétrel, Perrin, 2001, p. 187).

Dans son Premier journal parisien, à la date du 30 mars 1942, Ernst Jünger présente les crimes d'un "Kommando de meurtre" qui avait tué un nombre incalculable de gens en Lituanie et autres régions frontières : "Après avoir rassemblé les victimes, on leur fait d'abord creuser les fosses communes, puis on leur ordonne de s'y étendre, et on les tue à coups de feu, d'en haut, par couches successives." Par ailleurs, ce même Jünger rapporte, encore dans le Premier journal parisien, une conversation tenue en Ukraine, à la Saint-Sylvestre 1942 : "Le général Müller nous fit le récit des nombreux forfaits auxquels se livrèrent les Services de sécurité, après la prise de Kiev. On évoque aussi, une fois de plus, les tunnels à gaz où pénétrèrent des trains chargés de Juifs. Ce sont là des rumeurs, que je note en tant que telles ; mais des meurtres sur une grande échelle doivent sûrement se commettre."
Enfin, il est incontestable de dire que des Français, même s'ils sont en nombre infime, souhaitaient la disparition de la communauté juive. Nous pouvons citer Lacroix, chef d'un bataillon du L.V.F présent en Europe de l'Est, qui avait envoyé une lettre au docteur Ménétrel en mars 1942, et qui illustra sa pensée sur les juifs : "Nous sommes surpris de voir que l'on avance pas vite pour opérer les nettoyages du pays de toute la juiverie qui l'infecte. Il est dommage qu'on ne soit pas en France aussi expéditif que nous l'avons été en Russie où j'ai fait prendre à tour de bras toute la racaille juive qui a pu me tomber sous la main. Quel débarras lorsque cette vermine aura enfin débarrassé notre belle France et qu'elle aura été exterminée. Le Maréchal devrait demander la Légion [du L.V.F et non du S.O.L] pour assurer l'épuration, ce serait vite et proprement fait, je vous l'assure et cela permettrait auparavant de faire rendre gorge aux rapaces qui ont tant pressuré le pays et l'on conduit à l'abîme." (Bénédicte Vergez-Chaignon, Le docteur Ménétrel, Perrin, 2001, p. 186).
Cette lettre illustrant l'opinion d'un Français adhérant au nazisme est néanmoins importante puisque l'auteur indique que Pétain avait les moyens suffisants pour chasser les juifs du pays mais qu'il ne les avaient pas utilisé, puisque "seulement" 76 000 des 330 000 juifs de métropole furent déportés, soit 25% de sa totalité. De surcroît, il n'avait jamais donné l'ordre de déporter des juifs. Cela démontre donc que le Maréchal n'avait pas adhéré à l'ambition germanique d'extermination des juifs. Par ailleurs, s'il avait souhaité vraiment la disparition des juifs, il aurait fait construire des camps d'extermination comme en Allemagne, il en avait le temps et aurait bénéficié de l'aide des nazis. Or ni lui et ni Laval ne le feront, alors qu'ils en avaient largement la possibilité. Cependant, il est vrai que certains proches de Pétain, dont Bernard Ménétrel, semblaient adhérer aussi à la volonté nazie. Le confident du Maréchal va répondre à Lacroix, le 6 mars 1942 :

"Cher Monsieur et Ami,
J'ai été très heureux d'avoir de vos nouvelles
[...]. J'apprends avec plaisir [...]
qu'une fois de plus, vous avez bien servi votre Pays.
[...] Bonne chance, mon commandant, nous vous suivons par la pensée et par le coeur." (Bénédicte Vergez-Chaignon, Le docteur Ménétrel, Perrin, 2001, p. 186-187).
Néanmoins, cela ne prouve nullement que Pétain adhérait à la volonté de son confident. De plus, ce qui est intéressant dans ces sources, c'est qu'elles évoquent le massacre de plusieurs dizaines de milliers de juifs, mais jamais de plusieurs millions, ce qui paraissait inimaginable. Même dans le Main Kampf  d'Hitler (Nouvelles Editions Latines, p. 677-678), celui-ci n'évoque pas la disparition de millions mais de milliers de juifs :
"Si l'on avait, au début et au cours de la guerre, tenu une seule fois douze ou quinze mille de ces Hébreux, corrupteurs du peuple, sous les gaz empoisonnés que des centaines de milliers de nos meilleurs travailleurs allemands de toute origine et de toutes professions ont dû endurer sur le front, le sacrifice de milliers d'hommes n'eût pas été vain. Au contraire, si l'on s'était débarrassé à temps de ces quelque douze mille coquins, on aurait peut-être sauvé l'existence d'un million de bons et braves Allemands pleins d'avenir"
Egalement, Hitler n'a jamais fait part à Pétain de ses ambitions à propos de l'extermination totale des juifs d'Europe.

Enfin, des intellectuels certifient que Pétain n'avait pas la volonté de faire contrepoids face aux déportations du Reich ainsi qu'aux actes de la Milice et des collaborationnistes Français. Cependant, on va s'apercevoir, encore par des preuves, que le Maréchal avait tenté de s'y interposer, même s'il n'avait aucun contrôle sur les évènements.


Une tentative de contrepoids face à des actes de la Milice ...

Lorsque nos contemporains évoquent la volonté de Pétain de faire contrepoids face aux crimes des collaborationnistes à l'encontre des résistants et des juifs, ils croient que sa seule opposition était sa remontrance du 6 août 1944. En effet, alors que les Alliés avaient débarqué depuis deux mois en France, il va remettre en cause les exactions de la Milice. Joseph Darnand va lui répondre quelques jours plus tard : "
Pendant quatre ans, j'ai eu le droit à tous vos encouragements parce que ce que nous faisions, c'était "pour la France". Et aujourd'hui que les Américains sont aux portes de Paris, vous commencez à me dire que je vais être la tâche de l'Histoire de France. On aurait pu s'y prendre plus tôt !" Il est vrai qu'on pourrait donner raison à Darnand, mais celui-ci a oublié que depuis novembre 1942 et la perte de l'autorité de Pétain, ses différentes lettres étaient contrôlés par son propre gouvernement et pouvaient donc être censurées. Lors de son procès, le Maréchal l'avouera (ce qui est interprété comme une honte pour un homme censé incarner l'autorité), même s'il va se faire couper la parole par le Premier Président du jury, avant qu'il ne puisse terminer sa phrase : "Je suis prisonnier comme ceux d’Allemagne. Je ne peux pas écrire une lettre sans qu’elle soit censurée, je ne peux donner un coup de téléphone sans qu’il soit écouté, je ne peux pas prononcer un discours sans qu’il soit soumis préalablement ..." [Ici, on lui demande de se taire, réaction de mépris ?]. Cette interruption fut même rapportée devant le tribunal par un témoin, le prince de Bourbon, qui était pourtant hostile à Pétain. En octobre 1945, c’est-à-dire lors du procès de Joseph Darnand, le chef de la Milice aura peu l'occasion de s'expliquer, mais cela aura son importance :
Darnand. - Le Maréchal a toujours été pour moi d'un très bon conseil, m'a toujours prêché la prudence.
M. Le Premier Président. -
 Quand vous outrepassiez ses conseils, parce que autant que nous nous souvenons, la Milice n'a pas été particulièrement prudente ni circonspecte. Vous ne receviez pas de blâmes, pas d'observations ?

Darnand. - Je n'ai reçu qu'un seul blâme, c'est celui que le Maréchal m'a adressé le 6 août 1944, l'année dernière, alors que les Américains étaient à Rennes, dans une lettre qui doit figurer au dossier.

M. Le Premier Président. - A quel propos ? Quelle était l'action que le Maréchal blâmait et dans quels termes la blâmait-il ?

Darnand. - Le Maréchal, dans une lettre très longue, faisait connaître à Laval les exactions de la Milice. Dans un dossier annexe, assez important, on relevait, dans différents coins de France, des actes qui pouvaient nous être reprochés. J'ai pris connaissance de cette lettre et j'ai répondu, quelques jours après, au Maréchal, que je n'ai plus eu l'occasion de revoir à Paris de ce moment.
Après cet entretien qui sèmera la consternation dans le public, M. le Premier Président interrompra Darnand et demandera à ce qu'on l'emmène dans sa cellule. Il n'aura plus l'occasion de s'exprimer publiquement, et sera condamné puis fusillé peu de temps après. En effet, le chef de la Milice explique qu'il n'a reçu qu'une protestation, celle du 6 août, mais ajoute dans sa dernière réplique que Pétain a également adressé un dossier apparemment volumineux récapitulant les crimes de "la police de Vichy" (malheureusement, je n'ai pas réussi à retrouver ce dossier). Il est donc certain que le Maréchal avait envisagé à l'avance de remettre en cause les actes de Darnand, ce qui peut laisser penser qu'il n'adhérait pas à l'ancien chef de la Milice, mais qu'il attendait également le moment importun, c'est-à-dire le débarquement des Alliés, pour pouvoir le dénoncer. Cependant, il ne faut pas oublier qu'au moment du procès Darnand, le procès Pétain était terminé depuis plusieurs mois, et le tribunal avait  notamment voulu démontrer que le Maréchal avait pleinement soutenu les différents actes de collaboration de son gouvernement, y comprit ceux de la Milice. Ce dossier, s'il existe encore, remettrait donc en cause tout le procès Pétain. En revanche, la longue lettre de ce dernier à destination de Laval accompagnant l'annexe existe toujours puisqu'il a été recueillit par Jacques Isorni, puis fut publiée dans Actes et Ecrits (Flammarion, 1974, p. 605-609). Voici quelques extraits de ce document du 5 août 1944, prouvant son hostilité vis-à-vis des actes de la Milice, mais démontrant en parallèle son impuissance :

"Depuis plusieurs mois, de nombreux rapports me signalent l'action néfaste de la Milice.
Je vous en ai, à maintes reprises, entretenu et j'espérais toujours que des améliorations me seraient signalées dans les diverses activités de cette police politique. Il n'en est rien. Bien au contraire.

[...]
Des faits inadmissibles et odieux me sont quotidiennement rapportés, et je vous citerai quelques exemples.
[...]
Les préfets sont unanimes à se plaindre d'être dessaisis, illégalement d'ailleurs, d'une partie importante de leurs fonctions. Ils n'ont plus aucun contrôle sur la police, ne possèdent plus aucun renseignement sur les mouvements terroristes et les opérations de police menées dans leur département [...]
Vous trouverez ici en annexe des faits précis indiquant le pillage auquel a été soumise l'administration de l'intendance, en particulier les réquisitions abusives des locaux ou matériel appartenant soit à l'Etat soit à des particuliers (annexe 1).
[...]

De nombreux cas ont été cités où des miliciens se sont affrontés avec la police officielle : désarmement des policiers ou des gardiens de la paix à Paris, non-observation des lois, arrestations arbitraires (par exemple celles de Me Rastouille à Limoges, M. Devillez, conseiller d'Etat, directeur général de la radiodiffusion nationale (annexes 2 et 3).
[...]
Des preuves de collusion entre la Milice et la police allemande nous sont chaque jour apportées. Des dénonciations, des livraisons de prisonniers français aux autorités de police allemandes m'ont été maintes fois signalées et par les plus hautes autorités départementales ; j'en ai eu un exemple dans mon entourage.

J'insiste sur le déplorable effet produits sur des populations qui peuvent, dans certains cas, comprendre des arrestations opérées par les Allemands, mais qui ne trouveront jamais aucune excuse au fait que des Français livrent à la Gestapo leurs propres compatriotes et travaillent en commun avec elle.
[...]
Dans un certain domaine plus vaste encore, il semble bien que la Milice ait employé des procédés tels que l'opinion publique est maintenant révoltée contre elle partout ou elle existe (annexe 4). Des fermes et même des villages entiers ont été incendiés par représailles (annexe 5), des otages innocents ont été arrêtés (annexe 6), des meurtres commis (affaire de Mâcon, 28 juin 1944). Des rapts et des vols sont constamment signalés (annexe 7).
[...]
Jusque dans la presse spéciale (journal Combat), la Milice se livre à des provocations et des attaques calomnieuses contre l'armée française, par exemple. Un officier de mon cabinet a écrit à M. Darnand pour lui signaler ce fait (annexe 8, lettre du colonel de Longueau).
[...]

Je citerai, pour clore cette énumération, l'assassinat par la Milice de M. Mandel et sans doute de M. Jean Zay ; sans préjuger de ce que pouvaient représenter ces hommes politiques, je m'associe à vous pour réprouver formellement une méthode que rien n'excuse.
[...]

Enfin, au dessus de tous ces faits, il y a la hideuse réputation acquise par la Milice d'utiliser des procédés que j'ai bien connus chez les Rouges en Espagnes. Je ne puis passer sous silence les tortures infligées à des victimes souvent innocentes dans les locaux qui, même à Vichy, ressemblant moins à des prisons de l'Etat Français qu'à des tchékas bolcheviques.
Par ces divers procédés, la Milice est arrivée à faire régner une atmosphère de terreur policière inconnue jusqu'à présent dans notre pays.

[...]

Il faut certes tout tenter pour rétablir l'ordre en France. Depuis longtemps je le demande de la façon la plus formelle, mais rétablir l'ordre ce n'est pas piller, incendier, assassiner. En 1917, à la tête des armées françaises, j'ai reçu la dure mission de réprimer les mutineries qui éclataient. Je n'ai cependant jamais eu recours à des méthodes brutales ni sanglantes, mais j'ai seulement employé des méthodes humaines et françaises. Ce sont ces méthodes avant tout qui doivent être préconisées.
[...]

L'ai souvent, dans mes messages, insisté sur la nécessité de l'union. Je ne peux donc admettre qu'on se couvre de mon autorité (annexe 9) pour édifier dans le pays un système de terreur qui n'a qu'un seule but : celui d'imposer ses propres vues politiques. Rien n'excuse l'attitude odieuse de cette faction dans les circonstances actuelles. Ma pensée est sans cesse travestie et je ne peux, en définitive, admettre que tant de crimes soient commis sans vous avertir une dernière fois solennellement.
Il importe que M. Darnand, secrétaire général de la Milice et secrétaire d'Etat à l'Intérieur, prenne des mesures urgentes pour enrayer le drame qui se prépare. Sinon la France, un jour libérée, verra son territoire transformé en un vaste champ clos de règlements de comptes et des Français feront encore, dans les deux camps, les frais de cette nouvelle guerre fratricide.
"
Après la lecture de cette longue lettre, une question m'a occupé l'esprit. Comment les historiens peuvent passer à côté de cette source qui bouleverse complètement les préjugés de notre époque à propos du maréchal Pétain ? A moins que ces personnes ont eux-même oublié leur devoir d'analyser l'histoire avec objectivité. L'un des rares à avoir étudié cette source est l'historien Marc Ferro, auteur de Pétain (Hachette, 2009), qui a fait le même constat que moi alors qu'il n'est pourtant pas tendre avec le Maréchal : "Pétain condamne les excès de la Milice" (p. 567-573). Enfin, en affirmant "Pendant quatre ans, j'ai eu le droit à tous vos encouragements parce que ce que nous faisions, c'était "pour la France", Joseph Darnand avait en réalité menti. En effet, le
19 février 1944, le chef de la Milice avait réalisé un exposé général sur les maquis auprès de Pétain. Il évoque ceux qui existent à cette date et insiste sur le potentiel danger du principal d'entre-eux, celui des Glières en Savoie. Contre l'attente des miliciens, le Maréchal avait déclaré : "Il faudrait que je puisse aller voir ces jeunes gens. Ma carrière ne m'a pas préparé à ce genre de guerre mais je pourrais leur donner quelques conseils utiles ; ils ne peuvent rien faire de bon tant qu'ils restent groupés. Il suffira d'une division allemande pour les mettre en pièces. Il faut tâcher de les ramener sans leur faire de mal." Pierre Laval ajouta à Darnand : "N'oubliez pas que parmi ces maquisards, il y en a beaucoup qui sont des chasseurs alpins comme vous." (Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 535). Alors le chef de la Milice reçu l’ordre d’envoyer deux prêtres munis d'instructions, afin que le maquis se rende sans résistance, avec la garantie qu’aucun mal ne leur se sera fait. Cette mission n'avait pas aboutit, et miliciens accompagnés des Allemands écrasèrent le maquis le 26 mars. La majorité des résistants survivants furent fusillés, et cela contre l'avis de Pétain. Il est malheureux que le site consacré au maquis des Glières (http://www.glieres-resistance.org/) ne mentionne pas ce fait.


... et face au nazisme

Par ailleurs, il est totalement faux d'affirmer que le chef de l'Etat Français était complètement soumit aux exigences allemandes. En effet, plusieurs sources expriment une volonté de résistance de Pétain.
 Dans un rapport du 12 février 1943, Helmut Knochen reproche au Maréchal et au secrétaire général de la police de "faire tout ce qu'ils peuvent pour empêcher la déportation des juifs français." Ce rapport se réfère à une conversation avec Eichmann. Il ajoute que "le Maréchal se déclare avec la plus grande énergie contre le fait que des juifs de nationalité française soient mis dans des camps de concentration ou évacués. Pétain menace même de se retirer." Par ailleurs, Knochen rapporte dans ce même rapport que le Maréchal s'était déjà opposé à la mise en place de l'étoile jaune "en zone nouvellement occupée." Enfin, il explique qu'"en entreprenant maintenant la solution finale de la question juive, il faut tenir compte que Pétain s'y opposera." Non seulement le chef d'Etat était contre la mise en application de la solution finale en France, mais en plus il protéger les juifs français face à la déportation. Le 24 avril 1950, c'est-à-dire après la guerre, Knochen déclarera même que "Le maréchal Pétain a été bien vite considéré comme étant en réalité resté un ennemi dangereux pour l'Allemagne. Tous les rapports de nos services [...] reflétaient la même opinion."
Dans un rapport du 6 mars 1943, Röthke note que, vu l'attitude du Maréchal, seule la contrainte peut lui permettre de disposer des forces de police. Il démontre ainsi sa volonté de s'accrocher aux pouvoirs qu'ils disposaient jusqu'en novembre 1942. Mais dans ce même rapport, Röthke explique qu'il faut "Demander au gouvernement français [...] la promulgation d'une loi retirant la nationalité française aux juifs naturalisés postérieurement à 1927 où à 1933. Remise des juifs devenus ainsi apatrides, en vue de leur déportation." Cette phrase, intéressante, montre que les Allemands exigeaient au gouvernement ce que Pétain n'acceptait pas. Cependant, Laval va aussi refuser cette demande, ce qui entraîna la colère de l'occupant, mais prouve également que Pétain et Laval s'accordaient sur certaines décisions. Pour se justifier Laval répondra qu'une législation existait déjà et que son application est du ressort de la Commission Roussel. Cela démontre également une volonté de protection pour les juifs possédant la nationalité française. Malgré tout, cette mesure n'aura des effets qu'à court terme puisqu'en avril 1944, les nazis ne vont encore pas respecter l'autorité française. Aloïs Brunner va rédiger une directive ordonnant l'arrestation et la déportation de tous les juifs français, en précisant qu'"il ne faudra pas en avertir les autorités françaises, de crainte qu’elles ne libèrent les internés ou les transfèrent avant l’arrivée des Allemands ". Malheureusement, des miliciens aideront les Allemands, et cela sans la demande de Pierre Laval. Entre le 18 juin 1943 et le 17 août 1944, Brunner avait fait déporter 22 427 juifs, soit presque un tiers de la totalité des déportés de France.

Depuis début 1943, l'Union Générale des Israélites de France (l'U.G.I.F) avait mit en garde le chef de l'Etat sur les exactions commises par les Allemands sur les juifs internés dans le camp de Drancy. Il ne faut pas oublier que la camp de Drancy était français mais était administré par les SS. Le Maréchal tenta alors d'intervenir. Dans une lettre du 19 juillet 1943, signée par son secrétaire général, Jean Jardel, il est noté que "Le Maréchal demande que M. Pierre Laval intervienne immédiatement auprès des autorités d'occupation afin de faire cesser un régime d'exception appliqué en particulier à des Français dont certains n'ont commis d'autre délit que d'être juifs." Cet écrit est donc en contradiction avec l'antisémitisme supposé de Pétain alors que certains intellectuels affirment qu'il était profondément raciste. De plus, n'oublions pas le rôle important de l'Union Générale des Israélites de France crée par le Régime de Vichy le 29 novembre 1941. Cette organisation était chargée de venir en aide et assister les juifs dans le besoin. l'U.G.I.F était secondé par l'Oeuvre de Secours aux Enfants (O.S.E), association expulsée par différents pays mais accepté par le Maréchal. Alors que le tzar Nicolas II était toujours en place, des médecins juifs créent l'O.S.E en Russie en 1912. Elle avait pour objectif de venir en aide à la population juive défavorisée. Cependant, elle fut chassée par la Révolution russe et partit à Berlin en 1923. Après l'arrivée d'Hitler au pouvoir en 1933, elle s'implante en France et s'installe à Paris. L’O.S.E gère des maisons d'enfants, des colonies de vacances et des centres d’accueil en région parisienne. Elle s’occupe particulièrement de jeunes enfants de trois à six ans, d’origine allemande, polonaise ou autrichienne, partis précipitamment et séparés de leur famille. En juin 1940, les dirigeants de l’O.S.E décident d’évacuer les enfants dont ils ont la charge dans la région parisienne vers le Sud de la France et plus précisément en Creuse. Durant la guerre, l’O.S.E est intégrée au sein de l’Union Générale des Israélites de France. Elle continua son travail à visage découvert, et bénéficiait d'une certaine liberté d'action. Elle accueille, dans ses maisons de la zone Sud, les enfants des familles juives réduites à la misère par les interdictions professionnelles, internées ou déportées. Pendant la guerre, elle est à la tête de 14 maisons d'enfants. Avec l'accord de l'Etat Français, elle intervient dans les camps français pour sortir les enfants menacés de déportation, et ouvre des centres médico-sociaux pour aider les familles juives dans le besoin. En 1942, elle entame également un travail clandestin de protection des enfants, cherchant à les placer dans des familles d’accueil sous de faux noms. Pétain ne s'opposera jamais à leurs actions. A la Libération, l'O.S.E a sous sa responsabilité de l'avenir de plus de 2000 enfants devenus orphelins, dont 427 survivants du camp de Buchenwald. Aujourd’hui, l’O.S.E vient en aide aux défavorisés de toutes cultures et de toutes origines. Sur les actions de cette organisation, je peux conseiller l'oeuvre de Didier Nebot Et les enfants furent sauvés (Editions Pascal, 2008). L'auteur évoque plusieurs anecdotes intéressants. Mais il est vrai que l'U.G.I.F n'a pas fait l'impossible, c'est-à-dire sauver tout le monde.

 

Un autre document, celui-ci extrait des archives allemandes, va prouver que le Maréchal va s'opposer à l'enracinement de l'idéologie nazie en France. En effet, "Der hörere SS-Polizeiführer im Bezirk des Befehlshaber in Frankreich, Abschrift, Paris, 21 juni 1943" (C.D.J.C - XLIX - 46) fait référence à un entretien du 18 juin 1843 entre Bernard Ménétrel et le chef SS Helmut Knochen (document cité notamment par Bénédicte Vergez-Chaignon dans Le docteur Ménétrel, Perrin, 2001, p. 188-189). Un des extraits du document illustre les tensions entre Pétain et les Allemands : "La conversation porta finalement sur la question juive. Le BdS [Knochen] fit remarquer qu'il n'avait pas eu d'acte de sabotage, ces derniers temps, sans qu'un juif quelconque n'y ait été mêlé. Et malgré tout, il n'en avait toujours pas été tiré en France l'unique conclusion possible, à savoir la solution définitive du problème juif. Il s'élevait sans cesse de nouvelles objections à son application. A la question soulevée et réitérée avec insistance par Ménétrel quant aux responsables de cette entrave à l'application, le BdS déclara qu'il s'agissait du gouvernement tout entier. Il avait également l'impression que le Maréchal n'approuvait pas non plus une solution du problème juif. Il suffisait par exemple, de penser aux juifs qui gravitaient autour de lui." La dernière phrase est particulièrement intéressante puisque cette source allemande explique l'opposition du chef de l'Etat Français vis-à-vis de la politique idéologique du Reich. Par ailleurs, les nazis savaient que le Maréchal avait des proches juifs comme Jean Borotra, Emmanuel Berl, la famille Weygand ou encore la famille de Brinon, et donc ils doutent de son antisémitisme. De plus, d'après les Allemands, des membres du gouvernement s'opposèrent aussi à leur politique. Malgré tout, dans ce même document, Ménétrel tente de justifier la position de Pétain : "Ménétrel contesta ce point de vue et déclara que le Maréchal souhaitait, au contraire, foncièrement trouver une solution au problème juif, qui dénierait aux juifs de la jeune génération toute possibilité d'accès à un poste important en France. Il convenait de comprendre qu'à son âge, il préférait, bien évidemment une solution humaine à une solution radicale, de sorte qu'il ne voulait pas expulser systématiquement tous les juifs de leurs emplois et les laisser éventuellement crever de faim." L'âge de Pétain n'est pas argument auquel ses proches avaient fréquemment recours. En général, le Maréchal lui même se plaignait rarement de son vieil âge. En tout cas, cette citation prouve incontestablement que le chef de l'Etat Français était opposé à la déportation et à l'élimination des juifs. Par ailleurs, il illustre sa volonté de les sauvegarder dans les camps français ("les laisser éventuellement crever de faim"). Néanmoins, cela démontre aussi les difficultés que Pétain éprouve pour trouver des compromis avec les Allemands. Cependant, la citation suivante de ce même document démontre un enracinement de l'idéologie nazie dans le gouvernement français : "Nous avons fait remarquer à Ménétrel que l'expérience avait montré, et ce dans tous les pays, que si on laissait aux juifs une possibilité quelconque de trouver un emploi, ils avaient tôt fait de jouer un rôle déterminant dans la vie économique et d'occuper des postes importants. Ménétrel s'est rallié sans restriction à cette conception des choses et a déclaré qu'en tant que personne privée, il admirait la décision allemande prise au sujet de la solution de la question juive en vue de déraciner définitivement la juiverie." Il semble donc que le docteur Ménétrel, le confident de Pétain, montre un certain antisémitisme, même si on peut se demander si cette adhésion apparente aux idées nazies n'est pas aussi pour améliorer les négociations et trouver un compromis, ce qui n'est pas impossible.

 

Je rappelle que dans une lettre de Ribbentrop datant du 29 novembre 1943, le ministre allemand montra clairement son hostilité au chef de l'Etat Français, mais aussi la volonté du Reich à contrôler absolument toutes les décisions au sein du Régime de Vichy : "L'Allemagne pouvait espérer, au moins depuis Montoire, qu'en réponse à la politique généreuse du Führer, vous consolideriez, monsieur le Maréchal, de plus en plus la situation en France après la guerre perdue et que vous rendriez toujours plus féconde la collaboration, tant de fois promise, avec l'Allemagne. Or, si l'on jette un regard sur les trois dernières années des rapports franco-allemands, on ne peut que constater que cet espoir n'a été réalisé que partiellement et que les mesures que vous avez prises, Monsieur le Maréchal, en votre qualité de chef de l'Etat français, n'ont eu malheureusement que trop souvent le résultat de rendre plus difficile la collaboration amicale qui était, sans aucun doute, sérieusement désirée par nos deux peuples et certainement poursuivie par le gouvernement français. Le Coup d'Etat anticonstitutionnel tenté le 13 décembre 1940, par lequel monsieur Laval devait être éliminé comme chef du gouvernement sur le reproche de la collaboration avec l'Allemagne et même sur l'inculpation d'avoir conspiré avec les services allemands contre vous, monsieur le Maréchal, afin de vous attirer dans un guet-apens à l'occasion du transfert de la dépouille mortelle du duc de Reichstadt à Paris et de vous destituer [...] Cette lutte constante contre tout travail positif de reconstruction a eu comme conséquence de rendre impossible, par votre résistance permanente, monsieur le Maréchal, la nomination aux postes décisifs du gouvernement et de l'administration française d'hommes dont l'attitude loyale aurait permis l'exécution d'une politique raisonnable de consolidation intérieure de la France et d'éliminer, à tout le moins, les pires manifestations d'injustice sociale. [...] Les difficultés constantes qui ont été opposées à la mise en oeuvre d'une politique de collaboration véritable avec l'Allemagne et qui, ainsi qu'il résulte de mes informations, ont sans cesse provoqué pendant les derniers mois de nouvelles crises intérieures, montrent clairement une prise de position dont les motifs et les buts ne laissent plus guère de doutes. [...] Pour mettre fin à l'état des choses actuel qui est devenu intolérable, le gouvernement du Reich se trouve aujourd'hui dans l'obligation de demander à la direction suprême de l'Etat Français : que, désormais, toutes les modifications de lois projetées soient soumises à temps à l'approbation du gouvernement du Reich ; qu'en outre, monsieur Laval soit chargé de remanier, sans délai, le cabinet dans un sens acceptable pour le gouvernement allemand et garantissant la collaboration. Ce cabinet devra jouir de l'appui sans réserve de la direction suprême de l'Etat ; enfin, la direction suprême de l'Etat sera responsable des mesures prises en vue d'éliminer immédiatement tous les éléments gênant le travail sérieux de redressement dans les postes de l'administration ainsi que la nomination à ces postes de personnalités sûres. [...] L'Allemagne mène aujourd'hui un dur combat contre le bolchévisme et les autres puissances anti-européennes pour l'existence de l'Europe, combat qui servira également, et non en dernier lieu, à la sauvegarde du peuple français. Dans cette lutte, dont les sacrifices sanglans sont presque exclusivement à la charge du peuple allemand, les gouvernement allemand doit exiger catégoriquement que les dirigeants de l'Etat Français engagent activement l'autorité qu'ils ne tiennent que de la générosité allemande, afin que cette lutte de l'Allemagne au profit de l'Europe ne soit pas aggravée par la France, mais soit, au contraire, facilité à tous point de vue." (Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 506-510). Cela prouve qu'il y avait bien une volonté les Allemands de soumettre le Maréchal à leurs décisions et d'écarter ses derniers alliés, dont Lucien Romier, afin de créer définitivement une adhésion du gouvernement de Vichy auprès du IIIème Reich. Néanmoins, il est intéressant de s'apercevoir que Ribbentrop alerte Pétain sur le danger réel que peut représenter l'Union Soviétique pour la France, et que par sa géographie, l'Allemagne protège le pays de l'avancée bolchévique. S'il y a bien une chose sur laquelle le Maréchal était d'accord avec les nazis, c'était sur la nécessité d'empêcher la victoire du communisme. Aujourd'hui, il y a suffisamment de sources qui prouvent que des communistes français souhaitaient mettre en place un régime sur le modèle soviétique, voire souhaiter intégrer l'URSS.  Mais je ne m'étendrais pas sur cette étude car ce n'est pas le sujet de l'article. En parallèle à cette longue lettre, il y avait bien une volonté évidente d'isoler Pétain. Otto Abetz indiqua : "l'entourage ne renoncera pas à ses intrigues en faveur des Anglo-Américains. Il faut ainsi écarter au plus tôt Ménétrel, Jardel, le général Campet et Lucien Romier. Pour Jardel et Romier, Laval leur interdirait tout d'abord le séjour à Vichy, puis les autorités allemandes les arrêteraient plus tard. [...] En ce qui concerne les futures nominations [de ministres], il faut s'attendre à des intrigues incessantes vu la sournoiserie du Maréchal et ses hésitations." (Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 512). Impuissant, il va souvent céder face aux exigences allemandes et aux collaborationnisme.

Il est indiscutable que les Allemands exerçaient une pression sur le gouvernement français, même sur Laval, contrairement à ce qu'affirme les biens-pensants. Ils étaient même prêt à mettre en place "un gouvernement de terreur". En effet, en témoigne un rapport rédigé par Richard Hemman à la demande de Ribbentrop le 6 février 1944. Hemman mentionne "l'impardonnable inertie de Laval" et explique : "Le gouvernement de Vichy a jusqu'à présent fait montre d'une incroyable faiblesse dans la lutte active contre les mouvements de résistance... Laval n'a même pas pris la mesure sérieuse de charger Darnand de la lutte contre le terrorisme que beaucoup trop tard et encore ne l'a-t-il fait qu'à contrecoeur sur l'ultimatum du S.D. Führer Oberg, tout en essayant d'en atténuer considérablement les effets... Il semble urgent et indispensable d'éclaircir la position de Laval. Il est probable qu'il acceptera de négocier avec nous dans le moment où il lui apparaîtra clairement que nous n'hésiterions pas, le cas échéant, à donner notre assentiment à un gouvernement Pétain-Platon... et nous ne refuserions pas notre concours, si cela nous semblait nécessaire, même à un gouvernement de terreur Doriot-Déat..." (Archives de Nuremberg, doc. Ps 1764 et procès XV, 143, 193, 193 ; XVIII, 304, rapport mentionné par Jean-Paul Cointet, Histoire de Vichy, Perrin, 2003, p. 298).
Enfin, Martin du Gard, qui reçu Philippe Pétain le 17 juin 1944, avait exprimé ses pensées sur les actes du chef de l’Etat Français. Voici ce qu’il dit : "Il me redit son affection pour les Américains, et quand je lui demandait s'il comptait lâcher la barre : Je ne suis pas parti en novembre 1942, ce n'est pas aujourd'hui que je m'en irai. [...] Partir eût été lâche. Que serait-il devenu des Français ? C'est lui qui protégeait les réfugiés alsaciens, les Juifs, les communistes [A ne pas confondre avec les bolcheviques] ; s'il était parti, les S.S auraient éliminé tous les Juifs."  (Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 553). Pour beaucoup de Français de l'époque, l'entêtement de Pétain avait permis de sauver la majorité des juifs du pays.

Durant la libération de la France par les Anglo-Américains, le Maréchal tente de convaincre les Allemands de limiter le nombre d'atrocités. Plusieurs documents le prouvent, et que j'ai évoqué dans l'article "Pétain faisait-il double jeu à Vichy ?" afin de démontrer que le chef de l'Etat souhaitait avant tout la préservation du territoire français au-delà de la guerre. Dans une lettre adressée à Hitler le 9 juillet 1944, il supplie que la population française soit épargnée, et va même couvrir les actes de résistances françaises. En voici un extrait :
"La population française, dans son ensemble, fait preuve de calme et de dignité dans les tragiques circonstances actuelles. Elle a répondue à l'appel de sagesse que je lui ai adressé et elle a suivi les consignes de disciplines du chef de gouvernement.
Les Autorités militaires allemandes l'ont elles-mêmes reconnu, particulièrement dans les zones de combats.
Dans le centre de la France, par contre, il existe quelques zones de désordre. Ce désordre est causé par des bandes souvent formées de terroristes étrangers. Mais la population elle-même, si parfois elle est contrainte, sous l'emprise de la menace et de la terreur, à livrer des vivres à ces bandes armées, demeure le plus souvent à l'écart des actions dirigées contre les troupes d'occupation.
Dans de trop nombreuses occasions, ces dernières ont procédé à des représailles dont l'ampleur et parfois la rigueur ont dépassé la mesure des torts causés.
Ces représailles ont atteint une population innocente et irresponsable, qui est d'autant plus émue et révoltée de cette injustice qu'elle avait été habituée jusqu'à présent à voir les membres de l'armée allemande se conduire avec une grande correction.

[...]

Il y a eu, au cours des dernières semaines, beaucoup d'évènements de ce genre. Les plus graves ont été portés à la connaissances des autorités allemandes par le chef du gouvernement. Je vous adresse, en annexe, le récit de quelques-uns des plus marquants.
Il est de mon devoir de porter solennellement à votre connaissance ces procédés de représailles que je déplore."

Cette lettre est présente dans Actes et Ecrits (Flammarion, 1974, p. 625-626). De plus, il est important de signaler que le Maréchal avait joint cinq dossiers annexes dont les titres étaient révélateurs :

"I. - Représailles d'Ascq (2 avril 1944) - 120 innocents fusillés
II. - Incendie de Rouffignac (4 avril 1944)
III. - Représailles de Tulle (7 juin 1944) - 99 innocents pendus
IV. - Représailles de Marsoulas (10 juin 1944) - 37 innocents (dont 6 femmes et 14 enfants) fusillés
V. - Représailles et incendie d'Oradour-sur-Glane (10 juin 1944) - 800 innocents (dont de nombreux enfants réfugiés) massacrés ou brûlés vifs."

Dans les annexes sont répertoriés les différents crimes commis par l'armée allemande (Philippe Pétain, Actes et Ecrits, Flammarion, 1974, p. 626). Marc Ferro en dit davantage sur la réaction du Maréchal sur le massacre d'Oradour : "Les témoignages concordent pour attester que le massacre d'Oradour-sur-Glane mit le maréchal Pétain en colère sous l'effet d'une très grande douleur." (Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 563). Il précise qu'un rapport sur le sujet a été rédigé par le préfet régional de Limoges Freund-Valade, et a été conservé puis reproduit par Henri Noguères dans Histoire de la Résistance. L'historien ajoute qu'après avoir prit connaissance des faits, Pétain avait convoqué Renthe-Fink et avait déclaré : "Vous brûlez les villages, vous massacrez les enfants, souillez les églises, vous couvrez votre pays de honte. [...] Vous êtes une nation de sauvages." (Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 563-565).

Une deuxième preuve peut s'ajouter à la première.
Alors qu'il n'a plus aucun moyen d'action, il demande à Hitler le 11 août 1944 nul autre que d'épargner Paris. Nous pouvons le remarquer dans cet extrait :
"L'agglomération parisienne risque d'être prochainement englobée dans la bataille. A l'approche de cet événement si grave, il est de mon devoir de m'adresser à Votre Excellence pour lui demander de décider des moyens propres à épargner à la population parisienne le sort qui la menace, en déclarant Paris ville ouverte.
[...]

Je connais les terribles épreuves qui se sont abattues sur les villes allemandes et sur leur courageuse population au cours de long mois. Mais quelque dures que soient les épreuves d'un bombardement aérien, elles ne sont pas comparables aux destructions et aux pertes d'existences qu'entraînerait une bataille livrée dans une grande métropole, dont il est matériellement impossible d'envisager l'évacuation.
Je ne puis enfin pas passer sous silence le souhait que je forme pour que soient épargnés les trésors d'art et les monuments historiques qui évoquent un long passé de labeur et de civilisation.
Tenant compte de considérations analogues, vous avez bien voulu donner les ordres nécessaires pour que cités comme Rome et Florence, avec leurs trésors historiques, soient épargnées.
J'ai la ferme conviction que Votre Excellence consentira à prendre, en faveur de Paris, des mesures permettant d'en assurer la sauvegarde."

(Philippe Pétain, Actes et Ecrits, Flammarion, 1974, p. 624-625).

 

 

Pour conclure cette dernière partie de Pétain et l'antisémitisme, il est incontestable de dire que l'Etat Français avait effectué des crimes, notamment de la part des miliciens. Le chef de l'Etat, sans réel pouvoir, avait affirmé publiquement son soutient à la Milice, et sa soumission à la politique collaborationniste. Mais il est faux de dire que celui-ci n'a jamais été hostile à "la police de Vichy". Par ailleurs, c'est falsifier l'histoire que d'affirmer que le Maréchal n'a jamais tenté de faire contrepoids à la politique allemande, et ce sont des sources qui le démontrent. Alors qu'il n'avait plus aucun pouvoir, sauf le militaire, celui-ci a tenté de s'interposer dans les négociations entre le gouvernement français et le Reich, même si cela avait assez peu d'impact, surtout dans la première moitié de l'année 1944, à une période où s'est la Milice possédait la mainmise sur le pays. Néanmoins, peut-on dire que Pétain était responsable des déportations et des juifs de France morts sous l'Etat Français ? Malgré une volonté de collaboration de sa part, personne ne peut nier des tentatives de protéger les juifs. De plus, même si celui-ci a établit les lois antisémites de Vichy, il s'est malgré tout toujours opposé aux déportations et à l'extermination des juifs, préférant les enfermer dans des camps français. Donc Pétain n'avait pas la volonté d'appliquer l'idéologie de l'occupant, et ne peut être condamné pour des crimes qu'il n'a jamais souhaité et n'a même pas ordonné. Quant à ceux qui croient que Pétain doit être condamné car il était le chef de l'Etat, alors cela signifie qu'on lui reproche surtout de ne pas avoir réussi à éviter l'inévitable.

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19 décembre 2008 5 19 /12 /décembre /2008 14:58

En 1486, à Strasbourg, deux inquisiteurs dominicains, Jacob Sprenger et Henrich Kramer, publient une oeuvre intitulée Malleus Maleficarum, en français le Marteau des Sorcières. Ce livre est en fait un manuel destiné au combat contre le démon, écrit à l'usage d'inquisiteurs et de magistrats participants à la lutte contre la sorcellerie, et qui sera responsable de la mort de plusieurs dizaines de milliers de personnes.

La sorcellerie, une nouvelle forme d'hérésie

Le sorcier est un personnage qui est capable d'obtenir des satisfactions, morales ou (et) matérielles, par des procédés magiques. Il a la possibilité de faire le bien comme le mal, et peut donc guérir ou engendrer la mort. Il est à la fois craint et respecté par les populations rurales. Cependant, dès le Xème siècle,  l'Eglise catholique voit dans le sorcier une illustration de la survie des pratiques pré-chrétiennes et païennes, telles que le druidisme, puis fut considéré comme un hérétique, possédé par le démon. L'Inquisition, tribunal religieux, est crée en 1231 pour lutter contre les hérétiques qui comprendront progressivement les sorciers et les devins. En 1270, parait un ouvrage luttant contre la sorcellerie, Summa de Officio Inquisitionis (le Traité de l'Office de l'Inquisition), et mentionne les différentes peines à infliger face aux hérétiques. Par la suite, en 1435, un procès d'une grande ampleur a lieu à Toulouse, devant le tribunal de l'Inquisition, dans lequel fut jugé 63 hommes et femmes, accusés de vouer un culte au démon. Sous la torture, ils avouent d'adorer le diable et de se rendre régulièrement à des sabbats. A partir du XVème siècle, la lutte contre la sorcellerie se développe dans toute l'Europe Occidentale et de nombreuses personnes furent victimes de procès arbitraires. Un théologien, Jean Vinetti, publie Tractatus contra demonum invocatores (Traité contre les invocations du démon) en 1450 et fait entrer la sorcellerie dans l'hérésie.
C'est à partir de la seconde moitié du XVème siècle que s'organise la répression contre la sorcellerie, et même la papauté va prendre part au combat. En 1484, le pape Innocent VIII promulgue la bulle Summis desiderantes affectibus et condamne officiellement tout acte de sorcellerie, qu'il considère comme opposante à l'Eglise. A cette occasion, il laisse le libre arbitre aux inquisiteurs afin de combattre les hérétiques. C'est donc dans un contexte troublé que le Malleus Maleficarum va s'inscrire. Sa publication aura pour objectif de guider les magistrats qui agissent au nom de la papauté.

 

Origines et publications

Le Malleus Maleficarum, connu également sous le nom de Marteau des Sorcières depuis le XVIIIème siècle, fut imprimé pour la première fois en 1486 par Peter Drach, à Bâle. Le titre de l'ouvrage se déduit uniquement de l'apologie qui précède le traité publié par le prieur du couvent dominicain de Cologne, Jakob Sprenger. Cette apologie désigne comme responsable de la rédaction un ami de Sprenger, le dominicain de Sélestat Heinrich Institoris (Kramer).
Cela contredit néanmoins plusieurs passages du traité lui-même, dans lequel on parle de deux inquisiteurs en tant que rédacteurs. L'attribution à Kramer n'est pas discutée de son vivant, alors que le rôle de Sprenger reste obscur. C'est dans l'édition de Nuremberg de 1519 qu'on trouve pour la première fois dans le titre une indication d'auteur, nommant aussi bien Institoris (mort avant 1505) que Sprenger (mort en 1495). Les éditions suivantes ne donnent pas d'auteur, les deux éditions vénitiennes de 1574 et 1576 attribuent l'ouvrage à Sprenger seul, tout comme la première édition de Francfort-sur-le-Main en 1580. Dans les éditions de la fin du XVIèmesiècle (1582, 1588 et 1600), le même imprimeur, c’est-à-dire l'éditeur Nicolaus Bassaeus, mentionne ces deux auteurs.
Mais à partir de 1580, la dernière édition (Lyon, 1669) regroupe sous le nom de Malleus Maleficarum plusieurs traités d’époques différentes. On peut citer l’inquisiteur Jean Nider (docteur en théologie au début du XVèmesiècle), le franciscain Girolamo Menghi (considéré comme le père de l’exorcisme au XVIème siècle), le théologien Jean Gerson (évêque ayant vécu de 1363 à 1429 et qui a participé à plusieurs conciles), le poète Thomas Murner (1475-1537) ou encore le dominicain Bartolomeo de Spina (proche du pape Paul III et ayant vécu entre 1475 et 1547)
. Par ailleurs, fut introduit la bulle du pape Innocent VIII Summis desiderantes affectibus du 5 décembre 1484 aux éditions du Malleus. D'une part, elle permettait le Marteau des Sorcières d’avoir un caractère d'autorité suprême. D'autre part, grâce à la publication commune, elle obtint une place considérable dans les promulgations papales concernant la sorcellerie et la magie.
Les deux auteurs du Marteau des Sorcières n'apparaissent pas dans la page de titre, mais sont donnés à la page suivante comme Iacobus Sprenger et Henricus Institoris. Jusqu'au XIXème siècle, Sprenger était considéré comme le principal auteur. Joseph Hansen avança le premier de nombreux arguments pour une attribution principale ou unique à Institoris, déterminant ainsi la direction de la recherche en langue allemande du xxesiècle. En revanche, Sprenger continue à figurer dans la littérature internationale, au moins comme co-rédacteur à part entière. Ce n'est que récemment qu'André Schnyder tenta de contredire cette attribution. Le débat sur ce sujet reste alors en suspens.


Composition de l'oeuvre

D'un point de vue formel, le Malleus Maleficarum est divisé en trois parties. La première se compose de 18 questions concernant l'origine de la sorcellerie, les rapports entre les démons et les sorcières, leurs pouvoirs et la question de la permission divine. Cette partie demeure avant tout théorique. C'est d’abord première ligne la Bible et les écrits patristiques qui servent d'autorité, ainsi que les grands théologiens médiévaux. La seconde partie se compose de deux grandes questions principales : la première, en seize chapitres, traite la question de savoir à qui le sorcier peut nuire ; la seconde, en neuf chapitres, expose les moyens de défense et de préservation face aux ensorcellements. Cette partie est étayée par l'expérience des deux auteurs-inquisiteurs dans leur pratique des procès. La troisième partie propose des instructions pour la conduite des procès de sorcellerie et traite de la compétence juridique. Elle est suivie tout d'abord par une discussion en cinq questions sur l'ouverture du procès, puis par douze questions sur son déroulement, enfin par vingt questions sur les sentences applicables en fonction des cas. Alors que, dans la première partie du Malleus, les explications théoriques sur la sorcellerie sont au premier plan, la seconde est caractérisée par un large emploi d'exemples, et la troisième est consacrée aux applications pratiques. La première partie s'adresse avant tout aux théologiens, la seconde aux prédicateur, et la troisième est en quelque sorte un manuel juridique.

Les femmes et le diable

Le Malleus Maleficarum se différencie de tous les autres ouvrages du même genre. Deux caractéristiques de l'ouvrage sont déjà indiquées dans le titre : la focalisation sur les femmes en tant que sorcières (maleficarum, au lieu de maleficorum pour sorcier), ainsi que le maléfice (maleficium) comme objet de poursuites et de condamnations. De plus, le Malleus considérait la sorcellerie comme un crimen mixti fori, en conséquence la justice spirituelle et temporelle était incitée à réprimer les sorcières avec de grandes libertés. Pour les auteurs du livre, la sorcellerie est un vaste complot démoniaque visant à détruire la chrétienté. Pour cela, le diable tente de s'appuyer sur les femmes, qui semblent donc faire l'objet d'une grande méfiance de la part de l'Eglise. Profitant de la faiblesse des femmes (misogynie ?), le diable peut les séduire et les corrompre avec une grande facilité, et peut s'unir charnellement avec elles. Ces femmes, devenues des sorcières, sèment alors le désastre dans le monde chrétien. Elles rendent les hommes impuissants et les femmes stériles, tuent les foetus dans le ventre des mères, donnent les nouveau-nés au service du diable, changent les humains en bêtes féroces, et notamment en loups-garous. Les auteurs du Malleus vont jusqu'à les rendre coupables des maladies, de la lèpre, de la cécité, d'infirmité et d'autres catastrophes. Elles déchaîneraient également les éléments, tels le tonnerre, la tempête ou la grêle. Il n'est donc étonnant de savoir que 3 personnes sur 4 envoyées au bûcher étaient des femmes.
Cependant, c'est principalement au sein du mode rural que les sorcières exercent, si on en croit le Marteau des Sorcières. En effet, le personnel médical étant quasiment absent des campagnes, les "guérisseuses" demeurent donc l'unique recours des paysans. Mais elles sont craintes puisque si elles sont capables de guérir, elles peuvent aussi amener la mort et la souffrance. D'ailleurs, les chasseurs de sorcières se répandirent durant la deuxième moitié du XVème siècle, et les personnes pratiquant la "magie" sont désignées comme démoniaques. Par ailleurs, le clergé appelait même les paysans à les dénoncer. Alors les accusations se multiplient, et lorsque des humains ou des animaux tombent malades ou décèdent subitement, ce sont les fameuses "guérisseuses" qui sont les principales responsables et accusées d'ensorcellement. Ces sorcières sont généralement des femmes isolées, d'un certain âge, et côtoyant peu de monde, et elles suscitent parfois l'imagination des ruraux qui voient en elles des démones ayant conclu un pacte avec le diable. Ainsi des centaines de bûchers sont allumés, dans le seul but d'exterminer la sorcellerie.

Procédures et conséquences du Malleus

Personne ne peut nier l’influence considérable qu’a eu le Malleus puisqu’il fera l’objet de vingt-six à vingt-huit éditions entre les années 1487 à 1669. On lui associe même le qualificatif de "Manuel de la chasse aux sorcières par excellence." Cependant, à la différence des causes où comparaissent les hérétiques, ces affaires relèvent des tribunaux civils et non de l'Inquisition, mais cela n'empêche pas certains inquisiteurs de pouvoir faire parti des magistrats. De plus, les accusés étaient rarement défendus puisque celui ou celle qui défendait l'accusé pouvait aussi passer pour un serviteur du diable. Le Marteau des Sorcières détaille la procédure d'accusation en trois étapes :
->
Une série de question pour vérifier si l'accusation de sorcellerie est fondée, si l'accusée échoue à l'interrogatoire, c'est à dire, si ses accusateurs pensent qu'elle a le potentiel d'une sorcière ou qu'elle ne peut pas prouver son innocence, ils passent à l'étape suivante.
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La recherche de preuves contre la sorcière, une marque significative prouvant son lien avec le démon, une manifestation publique de son pouvoir diabolique. S'ils arrivent à trouver une preuve valide contre elle, ils passent à la dernière partie de la procédure.
-> La torture, seul moyen disponible et efficace pour avoir les aveux de la sorcière. Pour les magistrats, l'aveu est important puisque, sans lui, ils n'ont pas le droit de prononcer de condamnation. De plus, en général, les juges sont persuadés de la culpabilité des sorcières, et donc le recours à la torture fait partie de la normalité dans une procédure. Les juges font confesser à leur victime le pacte avec Satan et l'union avec le diable, le reniement de leur foi chrétienne, et leur font avouer qu'elles disposent d'une poudre destinée aux maléfices. Egalement, les magistrats demandent parfois les noms des complices puisqu'à l'époque, il était peu concevable qu'une femme ait la conscience de pouvoir agie seuls. Par ailleurs, certaines torturées en venaient même à dénoncer leurs parents où leurs amis, qui à leur tour dénoncent d'autres gens pour mettre fin à leurs souffrances. Leurs aveux leurs conduisent principalement au bûcher. Enfin, les rares accusés qui résistent au supplice sont condamnées au bannissement.
Il est impossible de donner un bilan précis sur le nombre des victimes, faute de sources. Les chiffres ne peuvent pas non plus prendre en compte les exécutions sommaires. Mais on peut situer, grâce aux archives restantes (surtout en provenance d'Allemagne), que sur 100 000 accusations relevées à cette période en Europe occidentale, 50 000 personnes furent exécutées, dont 40 000 étaient des femmes.

Les oppositions au Marteau des Sorcières

La première dissertation historique sur les procès de sorcellerie fut l'œuvre du juriste de Halle Christian Thomasius, dans son De Origine ac Progressu Processus Inquisitorii contra Sagas (1712). Il commence par définir l'image des sorcières de son époque, puis tente de prouver que "ni l'écriture sainte, ni les droits romain ou canonique, non plus que les lois des anciens Francs, n'ont su quelque chose de telles sorcières." Thomasius va même conclure : la "fable d'une secte des sorcières est apparue en Italie vers 1400" et c'est à travers la bulle Summis desiderantes affectibus que l'inquisition contre les sorcières aurait été introduite, sur l'ordre de la papauté. Le Malleus Maleficarum ne joue donc pas de rôle déterminant chez Christian Thomasius, au contraire de la bulle d'Innocent VIII de 1484 qui était inclu dans l'ouvrage.
Pour le surintendant luthérien Eberhard David Hauber, dont les Bibliotheca, acta et scripta magica (1739) jouirent d'un grand retentissement, le Malleus, dans les années trente du XVIIIème siècle, est considéré comme "ce livre, sur lequel fut fondé [...] le savoir de base concernant la magie et les procès qui furent menés sous cette accusation", et "en vertu duquel [...] quelques centaines de milliers d'hommes perdirent leur honneur, leurs biens et leur vie [...]
Peu de temps après le dernier procès européen pour sorcellerie , celui de la servante Anna Göldin, dans le canton suisse réformé de Glaris, en l'an 1782, le pasteur évangélique Johann Moriz Schwager publia un Essai d'une histoire des procès de sorcellerie (Versuch einer Geschichte der Hexenprozesse) en 1784, qu'il dédia à Joseph II, le "vainqueur de la superstition et des tyrans de la conscience." La présentation de Schwager est basée selon ses propres expériences de prédicateur concernant la superstition, qui "continue encore à nuire à la religion". Sa conception de l'histoire suit la pensée cicéronienne de l'Historia magistra : "l'histoire est une maîtresse d'enseignement pour les sages et un fouet pour les fous [...]. La superstition [...] est encore bien présente [...]. On doit donc lui opposer une histoire fidèle de la superstition et de ses funestes suites, qui agira et effraiera plus efficacement que des réfutations abstraites." Dans cette oeuvre, on y retrouve "un choix d'extraits du Marteau des Sorcières et des informations détaillées sur ce livre maudit", car "les principes qui y sont contenus ont encore pour une part leurs amis et leurs défenseurs, quoique la plupart de nos théologiens ne connaissent même plus cette source répugnante."

Le Malleus Maleficarum, manuel de chasse aux sorcières, a engendré la mort dans de nombreuses campagnes d'Europe, principalement en Allemagne, et a été approuvé officiellement par la papauté. Par ailleurs, ce livre illustre les mentalités rurales du XVème et du XVIème siècle, c'est-à-dire à la veille des remises en causes à l'encontre de l'Eglise, et à l'aube de la naissance des théories protestantes. L'Eglise s'est encore rendue responsable de crimes en voulant affirmer son autorité, et il n'est pas étonnant que celle-ci s'attire même l'hostilité d'ecclésiastiques, durant les siècles suivant, qui préféraient s'écarter de l'ordre établi plutôt que y rester. Aujourd'hui encore, la papauté ne reconnait toujours pas son erreur en ayant soutenu la chasse aux sorcières, et qui avait contribué à l'envoi au bûcher de dizaines de milliers d'innocents, par simple superstition.

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6 décembre 2008 6 06 /12 /décembre /2008 13:50

Le coup d'Etat de Laval contre Pétain, évènement volontairement oublié de nos contemporains, va marquer un changement radical de politique vis-à-vis de l'Allemagne nazie. En effet, alors que les évènements de 1942 montrent une certaine résistance face à la volonté allemande de déporter les juifs de France, on va s'apercevoir que Vichy va de plus en plus accepter les exigences de l'occupant. L'évènement étudié dans ce thème marque donc une rupture avec les moments précédents.

 

La fin d'une certaine souveraineté

 

Le 11 novembre 1942 à 7 heures du matin, La Wehrmacht franchit la ligne de démarcation et envahit le sud de la France. C'est la panique générale à Vichy, même si cette action était attendue puisque les Américains avaient débarqué en Afrique du Nord. Pétain va protester "solennellement contre des décisions incompatibles avec les conventions d'armistices." De plus, on sait que celui-ci va s'efforcer de faire un double jeu, diverses sources le confirment, évoqués dans le thème "Pétain a t'il fait double jeu à Vichy ?" Malgré tout, celui-ci va s'attacher à conserver une collaboration : "Je suis attaché à la nécessité d'une entente de tous les pays d'Europe. Nous ne pouvons pas nous bouder indéfiniment. C'est intérêt de nos pays. Je suis tout acquis à cette collaboration, conciliation que nous pratiquerons avec toute notre loyauté. Maintenant quelques difficultés. Il y a deux ans et demi que nous sommes en armistice. Nous avons attendu dans la nuit, sans espoir, les pourparlers deviennent très difficiles à conduire, c'est même douloureux pour moi. J'implore un peu de pitié. J'espère que nous ferons le plus de chemin possible ensemble. Je peux signaler que l'Allemagne a eu quelque avantage économique. Je vous demande de faciliter ma tâche douloureuse et difficile. Je donnerai à M. Laval toutes les possibilités de travailler" (Visite du maréchal Von Rundstedt du 11 novembre 1942). Il ne faut pas oublier que, comme les autorités allemandes avaient envahi tout le territoire métropolitain, l'Etat Français était censé disparaître. Pétain voulait certainement faire contrepoids et obliger les Allemands à préserver son autorité sur le territoire national. Néanmoins, cet entretien illustre les difficultés qu'éprouve Pétain vis-à-vis de ses relations avec les nazis, qui semble désespérer à l'idée de trouver des compromis. Par contre, si on se réfère à la dernière phrase,  "Je donnerai à M. Laval toutes les possibilités de travailler", on peut se demander si le Maréchal est pret à entrer vers la voie du collaborationnisme, comme le souhaitait Laval ? On va s'apercevoir, par des preuves, que ce n'est pas le cas.

 

La montée progressive de Laval au pouvoir

 

Déjà, l'acte constitutionnel n°11 du 18 avril 1942, signé par Pétain avec la pression des Allemands, donne des pouvoirs exceptionnels à Pierre Laval, c'est-à-dire le poste de chef de gouvernement avec la direction des ministères de l'Intérieur, des Affaires Etrangères, et de l'Information. D'une certaine façon, il y avait deux n°1 à Vichy depuis avril, Pétain et Laval, chacun ayant leurs propres fonctions. Il est malheureux de constater que peu de personnes et même d'intellectuels se souviennent des conflits intérieurs qui avaient animé le Régime de Vichy, entre le débarquement américain en Afrique du Nord et le coup d'Etat officieux de Pierre Laval. En effet, le docteur Bernard Ménétrel, le confident du Maréchal Pétain, va réaliser un ensemble de compte rendus, rédigés de sa main, dans lesquels il va démontrer les tensions, d'une part entre les différents membres de l'Etat Français, et d'autre part vis-à-vis du Reich (la majorité de ces écrits sont cités par Louis Noguères dans Le véritable Procès du maréchal Pétain [Fayard, 1955] et par Bénédicte Vergez-Chaignon dans Le docteur Ménétrel [Perrin, 2001], tandis que d'autres sont aujourd'hui présents aux Archives Nationales). Il nous permettra de savoir notamment si Pétain voulait entrer dans la voie du collaborationnisme. Dans son compte rendu de la journée du 11 novembre 1942, il va montrer la volonté du Maréchal de maintenir l'Etat Français, qui poursuit ce qu'on a dit précédemment : "Si l'opinion publique se détache de moi, c'est l'anarchie. Mon prestige vous est nécessaire. Il faut que je puisse rester, sans cela, l'Allemagne ne trouverait plus rien devant elle. Hitler aurait pu s'arranger, si, dès le début, on avait pu prendre le parti de s'entendre. Cela peut très bien être réparé. Il faut que vous acceptiez mes petits procédés, protestations ..." (Déclaration du Maréchal à Otto Abetz, citée par Bernard Ménétrel dans Journée du 11 novembre). Ce qui est intéressant dans cette déclaration, c'est que Pétain tente de tenir  tête aux Allemands en leur expliquant que son départ pourrait entraîner une révolte que l'occupant n'arriverait pas à contrôler. Il est vrai qu'à cette époque, la grande majorité des Français était encore attachée au Maréchal. Mais les menaces eurent sans doute un effet face aux nazis puisque ces derniers semblèrent avoir manifestés quelques craintes, selon les sources que j'ai retrouvé. En effet, même si les nazis souhaitaient contrôler le territoire français, comme tous les Etats d'Europe, ils ne supprimèrent pas le Régime de Vichy alors qu'ils en avaient largement les moyens. De plus, il faut déjà rappeler que les Américains venaient de débarquer en Afrique du Nord et l'armée française avait manifesté assez peu d'opposition. Il est fort probable que les Allemands eurent peur que les soldats de Pétain, dont ceux d'Afrique du Nord, entrent en guerre au côté des Alliés (ce qu'ils feront néanmoins quelques jours plus tard). Cependant, le 12 novembre 1942, le général Weygand, l'un des hommes les plus influent en Afrique du Nord, est arrêté par la Gestapo sur les ordres d'Himmler. Selon Otto Abetz, Pétain va tenter en vain de le faire libérer en leur faisant croire que "l'annonce de l'arrestation de Weygand entraînerait largement dans la dissidence toutes les troupes françaises d'Afrique du Nord" (télégramme d'Abetz au ministère allemand des affaires étrangères, le 13 novembre 1942, cité par Bénédicte Vergez-Chaignon, Le docteur Ménétrel, Perrin, 2001, p. 209, et présent aux Archives Nationales, 3 W 348). Malgré tout, ses protestations resteront sans effet.

A l'intérieur du gouvernement français, un complot se dessine contre Pétain. Alors que l'amiral Darlan devait être le successeur du Maréchal si celui-ci disparaissait, Mario Jardel, qui était le secrétaire du chef de l'Etat, va tenter en vain de le convaincre de la nécessité que le Conseil des ministres puisse assurer sa succession : "M. Jardel suggère au Maréchal que ce soit le Conseil des ministres qui assure la succession au cas où ..." (Bernard Ménétrel, Journée du 13 novembre 1942). Pétain va refuser, ce qui est logique puisque certains ministres de l'époque, dont Laval, lui avaient déjà été imposé en avril 42 par les Allemands. Jusqu'à ce moment, ses possibles successeurs étaient majoritairement des militaires, ainsi que quelques rares hommes de confiance tels que Pierre Etienne Flandin. De plus, selon Ménétrel, Jardel aurait déclaré qu' "il faut reconnaître Darlan, surtout pour éliminer Giraud et empêcher le gaullisme" (Bernard Ménétrel, Journée du 13 novembre 1942, cité par Bénédicte Vergez-Chaignon, Le docteur Ménétrel, Perrin, 2001, p. 209, et présent aux Archives Nationales - 3 W 348), une phrase qui est importante car il ne faut pas oublier que les Américains traitaient avec l'amiral en Afrique du Nord mais préféraient Giraud pour les questions militaires, car ce dernier souhaitait que Vichy soutiennent publiquement les Anglo-Américains. Une partie du gouvernement français était donc hostile à l'entrée en conflit des Américains contre le Reich, car le régime Français devait alors prendre obligatoirement position pour l'un des deux camps. Grâce aux témoignages des ambassadeurs Américains, tels que Tuck, ou encore de chefs militaires tels le général Noguès, on connaît la position complexe du maréchal Pétain vis-à-vis des Alliés (Je vous conseil vivement de voir l'article "Pétain faisait-il double jeu à Vichy ? Partie 3 : Le Maréchal face à l'Opération Torch" http://realite-histoire.over-blog.com/article-petain-faisait-il-double-jeu-a-vichy-2--37749432.html). Mais quelle était la position du reste du gouvernement ? On sait par Ménétrel que Pierre Laval, l'homme qui a dit "je souhaite la victoire de l'Allemagne", va tenter de convaincre Pétain d'un rapprochement avec l'Allemagne tout en lui retirant la responsabilité : "J'accepte toutes les responsabilités quelles qu'elles soient et que vous, Monsieur le Maréchal, vous en soyez dégagé". Laval était même prêt à prendre la responsabilité de l'entrer en guerre au côté de l'Allemagne. Pétain, à la dérive depuis son isolement suite à l'enlèvement de Weygand et par son vieil âge (86 ans), aurait été favorable à une passation de pouvoir, si on en croit le confident de Pétain "Le Maréchal accepterait de consentir à cette sorte d'abdication s'il y avait des compensations favorables à la France de la part des Allemands" (Bernard Ménétrel, Journée du 16 novembre 1942, cité par Louis Noguères, Le véritable Procès du maréchal Pétain, Fayard, 1955, p. 508-509). Son docteur va affirmer que sa santé et le surmenage qu'il subissait ne pouvaient lui permettre de prendre une décision lucide : "L'état de santé du Maréchal ne lui permet pas provisoirement de prendre toutes les décisions urgentes que nécessite la situation" (Archives Nationales - 2 AG 617, cité par Bénédicte Vergez-Chaignon, Le docteur Ménétrel, Perrin, 2001, p. 211). Etait-ce une manière de s'opposer à la prise de pouvoir de Laval ? Selon l'historien Lottman "Son visage de marbre, rapporte le garde des Sceaux [Joseph Bathélémy], est ce coup-ci parsemé de taches rouges. Ses traits sont creusés et tirés [...], il ne cherche pas à dissimuler son émotion" (Herbert Lottman, L'Epuration, Fayard, 1986, p. 449). Néanmoins, il semble que le Maréchal n'ai pas perdu toute sa tête puisqu'il avait envisagé un compromi : "Il est clair que le Maréchal envisageait une formule qui, en quelque sorte, permettrait de céder sur ce point aux Allemands pour pouvoir éluder la principale demande qui était celle de la constatation de l’état de guerre. On cherche longuement une formule qui affirme à la fois la confiance du Maréchal vis-à-vis du Président [Laval], et réciproquement. L’idéal serait de céder aux Allemands sur Laval, tout en sauvegardant les pouvoirs du Maréchal [et donc de n'être pas en état de guerre contre les Alliés]." (Bernard Ménétrel, Journée du 17 novembre 1942, repris par Marc Ferro dans Pétain, Hachette, 2009, p. 450). Il aurait même menacé de démissionner. Ferro indique que Krug von Nidda avait informé Otto Abetz que Pétain aurait déclaré au Conseil des ministres qu’il était fatigué et qu’il souhaitait se retirer. Laval s’y serait opposé et aurait à son tour menacé de se retirer si le Maréchal le faisait, sans doute parce qu'il comptait se servir de l'image de ce dernier pour appliquer sa politique. Puis "Laval a demandé les pleins pouvoirs pour ne pas passer des heures entières, chaque fois, à convaincre tel ministre du Maréchal ou le Maréchal lui-même. On renverra Auphan et on le remplacera par Abrial ou Leluc." (Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 451). Malgré tout, celui-ci va bénéficier du soutien de sa femme, Eugénie Pétain, qui va aussi s'en méler en attaquant Laval : "Celle-ci avait voulu rencontrer le président du gouvernement pour lui dire qu'elle redoutait l'usage qu'il ferait des pouvoirs qu'il voulait se faire remettre. Mais elle lui a dit aussi qu'elle a eu un mouvement de reconnaissance à son égard parce qu'il voulait décharger le Maréchal d'une responsabilité grave [...] Mme Pétain a ce matin fait une longue sortie en n'acceptant rien de ce qu'est présenté au Maréchal." (Bernard Ménétrel, Journée du 17 novembre 1942, cité par Louis Noguères, Le véritable Procès du maréchal Pétain, Fayard, 1955, p. 512-514). Alors que le Maréchal ne semblait pas être apte à prendre des décisions, le témoignage écrit de Ménétrel concernant Eugénie Pétain confirme la volonté de Laval d'en profiter et de prendre les pleins pouvoirs,  afin de réduire le Maréchal à une simple image de propagande. La femme du Maréchal n’était pas la seule à s’opposer au transfert de pouvoirs. Le garde des sceaux Joseph Barthélemy s’est aussi manifesté ce 17 novembre : "En vérité, Barthélemy, à la demande du Maréchal qui cherchait tous les moyens et prétextes pour refuser ces pouvoirs à Laval, avait rédigé un mémorandum où, juridiquement, il prouvait que le maréchal Pétain ne pouvait valablement transmettre de tels pouvoirs à Laval, ce qui avait exaspéré Laval contre le Maréchal et Barthélemy dont il avait dit qu’"il n’avait fait qu’un papier d’avocat"." (Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 451). 
 

Les pleins pouvoirs à Laval

 

Un quotidien proche de Pierre Laval, Le Moniteur, va titrer la une du 18 novembre 1942 les "Pleins pouvoirs", et explique :

"En raison des circonstances exceptionnelles
Et pour lui permettre de faire rapidement
Face au difficultés
Le Maréchal Pétain, chef de l'Etat
A décidé de donner les pleins pouvoirs
Au président Laval."
(Bénédicte Vergez-Chaignon, Le docteur Ménétrel, Perrin, 2001, p. 212-213, note rédigée par Paul Marion, secrétaire d'Etat à l'Information, et destinée à être publiée dans la presse*)
* N'oublions pas qu'un journal publie toujours des évènements concernant la veille, il ne peut publier des faits concernant le jour même !

Après l'avoir découvert, Pétain laisse éclater sa colère et va même exiger la démission de Marion. Selon Angelo Tasca (Vichy 1940-1944, archives de guerre, CNRS, 1986), le docteur Ménétrel aurait tenté de défendre en vain le secrétaire d'Etat à l'Information (anecdote signalé Par Bénédicte Vergez-Chaignon, Le docteur Ménétrel, Perrin, 2001, p. 212-213). Une interception téléphonique entre deux journalistes du Petit Parisien, l'un à Vichy et l'autre à Paris, illustre les tensions au sein du Régime de Vichy :
"- Tu as vu mon papier sur le Maréchal ?
  - Oui, très bien !
  - Et bien, j'ai tout simplement réussi à me faire engueuler par le charmant docteur; il n'en rate pas une pour trouver un prétexte pour vous engueuler. J'avais écrit que le Maréchal devait parler ce soir ; tu parles si c'est grave ! Tout le monde savait ! Il trouve à critiquer et à gueuler sur tout ce qu'on fait, c'est à vous dégoûter. Je n'y comprend rien."

(Bénédicte Vergez-Chaignon, Le docteur Ménétrel, Perrin, 2001, p. 213, conversation téléphonique entre Véran et Algaron, 18 novembre 1942 à 20 h)

Malgré les protestations du Maréchal, la presse annonce officiellement les pleins pouvoirs à Laval. Par ailleurs, Pétain devait parler à la radio concernant cet évènement, mais refusera catégoriquement de le faire. De plus, la majorité des pétainistes de l'Etat Français n'ayant pas été renvoyés en avril 42 vont alors progressivement démissionner, car ils sont totalement opposés à l'obtention des pouvoirs de Laval ainsi qu'à sa politique. C'est le cas par exemple de l'amiral Auphan, ancien chef d'état-major des forces maritimes et
secrétaire d'Etat à la Marine, qui quitte ses fonctions le 17 novembre 1942, mais qui restera malgré tout en contact avec le Maréchal ; ou encore de l'intellectuel Joseph Bathélémy, le garde des Sceaux, qui partira en mars 1943. Par ailleurs, les Allemands reconnaîtront davantage Laval comme le véritable chef du territoire métropolitain, même si le vieil homme va garder son poste de Chef de l'Etat Français. Désormais, Pétain est isolé et sans réel pouvoir. Il ne sera même plus tenu d'assister au Conseil des ministres et Laval demeure libre d'émettre ses propres lois et de signer seul les décrêts. Joseph Barthélémy avouera même que "Désormais, le Maréchal était comme un organe superflu dans le fonctionnement des affaires de l'Etat" (Joseph Barthélémy, Vichy 1941-1943, Paris, Pygmalion, 1989, p. 133). Cependant, il refusera toujours de quitter son poste et tentera de faire contrepoids face à Laval et les Allemands. André Lavagne constatera que "Le Maréchal veut s'accrocher à son autorité, à l'exercice extérieur de ses anciennes prérogatives" (Carnets d'André Lavagne, 19 novembre 1942, également cité par Jean-Raymond Tournoux, Pétain et la France, Plon, 1980 p. 435). Par les actes constitutionnels n° 12 et 12 bis du 17 et du 26 novembre 1942, Laval obtient le droit de promulguer toutes les lois et décrets, à l'exception des lois constitutionnelles. Cependant, le Maréchal avait tenté de donner des directives au chef du gouvernement à travers une lettre inamicale datée du 17 novembre 1942 :
"Par l'acte constitutionnel n°12 en date du 17 novembre 1942, je vous délègue la promulgation des lois et décrets pour une période indéterminée à laquelle je me réserve de mettre fin après discussion préalable avec vous.
Conscient de l'étendue et de la gravité de cette délégation que les circonstances imposent actuellement pour le salut du pays, je ne la consens que sous la réserve expresse que vous respecterez les trois conditions suivantes :
1° Vous n'engagerez, ni ne laisserez engager, directement ou indirectement, la France dans une guerre contre quelque puissance que ce soit. Je vous rappelle à ce sujet que, constitutionnellement, moi seul peux déclarer la guerre, et que je peux le faire sans l'assentiment préalable des Assemblées législatives (Acte constitutionnel N°2 du 11 juillet 1940, article 1er, paragraphe 9).
Vous ne constaterez pas davantage un état de belligérance entre la France et une nation ou une nation ou une puissance militaire quelconque.
2° Soucieux de remplir à l'égard de tous les Français les devoirs que l'humanité et l'honneur national imposent, vous garantirez notamment la sécurité personnelle et matérielle absolue des Alsaciens-Lorrains et des détenues politiques.
3° Vous respecterez les traditions spirituelles de la France en protégeant de toute atteinte notamment les convictions religieuses et philosophiques, l'exercice du culte, les droits de la famille, les mouvements de jeunesse, le respect de la personnalité humaine, etc.
Je précise enfin que, si la délégation que je vous donne  sous ces trois conditions s'étend à toutes les lois et à tous les décrets, elle ne vous donne pas compétence pour promulguer des actes constitutionnels."
(Philippe Pétain, Actes et Ecrits, Flammarion, 1974, p. 580-581, Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 452-453).
Par lettre du même jour, Laval répond qu'il s'engagera à respecter les termes énoncer par le Maréchal. Malgré tout, on sait aujourd'hui qu'il ne respectera pas les exigences souhaitées par le Chef d'Etat.
Dans Le véritable Procès du maréchal Pétain, Louis Noguères rappelle ces trois conditions (Fayard, 1955, p. 516) :
"- interdiction d'engager ou de laisser engager directement ou indirectement la France dans une guerre contre quelque puissance que ce soit. Car conformément à l'acte constitutionnel n° 2 du 11 juillet 1940, seul le chef de l'Etat peut déclarer la guerre, avec l'assentiment préalable des Assemblées législatives ;
- garantie de la sécurité personnelle et matérielle absolue des Alsaciens-Lorrains et des détenus politiques ;
- respect des traditions spirituelles de la France, en protégeant notamment de toute atteinte les convictions et coutumes religieuses ou philosophique, à l'exercice des cultes, des droits de la famille, les mouvements de jeunesse, le respect de la personne humaine."

A ce sujet, le docteur Ménétrel exprima dans son journal sa propre pensée : "Je pense que le texte de cette lettre définissait les limites qu'il fixait à l'utilisation de ces pouvoirs, comme par exemple refuser toute cobelligérence, n'accepter aucune cession du territoire, Alsace, Lorraine, etc., lettre qui atteste de la méfiance du Maréchal à l'égard de Laval et la crainte de le voir abuser des pouvoirs qu'il n'avait donnés qu'à regret et sous la contrainte." (Bernard Ménétrel, Journée du 17 novembre 1942, repris par Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 451).

image1petainnvillavu2.jpgLe refus de quitter la métropole

Après le 17 novembre 1942, Pétain était tenu à l’écart du Conseil des ministres et Laval ne lui communiqua même plus de date. Il n’est plus informé de l’ordre du jour. Il n’a plus le pouvoir de signer les décrets, même si on l’appel encore à l’occasion, lorsque son intervention est vraiment indispensable. Selon Marc Ferro : « le Maréchal est devenu, en novembre 1942, un souverain potiche. » (Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 458).  Il constate que : « Il est clair que les épreuves l’ont gravement atteint et diminué. L’attentisme ne suffit plus quand, à Alger, à Berlin, à Vichy, d’autres agissent à sa place. » (Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 458). A partir de janvier 1944, von Renthe-Fink, l'un des rares témoins de l'entrevue de Montoire, organisera une surveillance absolue sur Pétain, au point qu'il ne sera plus libre de ses mouvements. Ferro écrit : "il doit en quelques sorte justifier de chacune de ses sorties, de ses visites, il est donc totalement prisonnier ; autour de Vichy sont disposés des corps d'armée allemands qui empêchent toute fuite et tout départ, si jamais Pétain avait envisagé cette solution." (Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 525). On lui interdira même de se rendre à sa propriété de Villeneuve-Loubet, alors que l'un de ses passes temps favoris était de participer aux vendanges et à la mise en bouteille du vin blanc. L'une de ses rares activités sera de faire sa promenade matinale en compagnie de son confident, le docteur Ménétrel.

Pourtant, dès le 8 novembre 1942, on lui a proposé de rejoindre l’Afrique du Nord. Jamais il n’acceptera. Pourquoi ? On peut définir trois raisons :

-> sa mentalité

Certainement pour ne pas être assimiler à un homme politique qui ne tient pas sa parole, il tente de respecter cette promesse qu’il avait faîte aux Français en juin 1940.

Il avait notamment déclaré au général Weygand avant son arrestation, le 12 novembre 1942 : « Je ne partirai pas, je suis responsable du sort et de la vie des Français, des prisonniers, des travailleurs en Allemagne, j’ai fait le don de ma personne à la France. » (Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 459).

Quant son secrétaire Jean Jardel lui annonce le 11 novembre : « L’armistice est violé, le moment est venu, monsieur le Maréchal, il faut vous en aller. », Pétain lui répond : « Ecoutez Jardel, vous me connaissez, j’ai dit aux Français que je ne m’en irai pas, je ne m’en irai pas, dût à ma gloire d’en souffrir. Vous, vous pouvez partir, n’hésitez pas. Moi j’estime que ce n’ai pas mon devoir, le devoir n’est pas toujours la voie la plus facile, je suis un paratonnerre. » (Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 460).

Le général de Serrigny lui mit à disposition un avion et le pressa de partir. Il raconta le refus du Maréchal : « Le Maréchal resta d’abord inerte, puis finit par répondre :

- On m’a dit qu’à mon âge et dans mon état de santé, un voyage en avion à haute altitude serait fatal.

- Ce n’est pas une raison pour vous y refuser, il y a toujours un risque, si vous mouriez vous rejoindriez Jeanne d’Arc dans l’Histoire. […] C’est triste à dire, mais la France ne perdrait rien dans cet accident.

- Je ne peux pas partir parce que j’ai promis aux Français de rester avec eux quoi qu’il arrive. » (Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 459).

Envers le prince Sixte de Bourbon-Parme, il tient le même genre de discours : « Je resterai entre l’enclume et le marteau, un maréchal n’abandonne jamais son armée, il la sauve ou il meurt avec elle. » (Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 459).

-> préserver la métropole

Au général Revers, Pétain mentionne un autre argument : « Si je m’en vais, je serai remplacé par Déat, ou un Gauleiter qui déclarera la guerre aux Anglais et aux Américains, et ça, je ne le veux pas. » (Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 459).
Et le 12 novembre, il expliquait au général Conquet : "Je ne pars pas. Je veux avant-tout m'efforcer de protéger les Français. Je voudrais être un jour le médiateur entre les partis." (Alfred Conquet, Auprès du Maréchal, Editions France-Empire, 1970, p. 368). 

Sisley Huddleston, un proche du Maréchal, confirma aussi sa volonté de rester en France le 12 novembre, quoi qu’il advienne, car il craignait beaucoup la mise en place d’un gauleiter en métropole : « Pétain posa la main sur mon bras et ajouta : […] Ma tâche est ici, quelles qu’en soient les conséquences pour ma personne ; je dois sauver les Français du pire qui peut leur arriver, si un Gauleiter était nommé, sans qu’il y ait plus d’intermédiaire » (Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 457). Il est intéressant de constater que la vie du peuple français comptait plus que ses ambitions personnelles. L’homme qui s’est exclamé « Je suis la France !», c’est-à-dire Charles De Gaulle, n’avait sans doute pas le même avis.

-> une raison stratégique

Il ne faut pas oublier cette raison qui est peu évoquée, mais qui ne doit pas être oubliée. Le maréchal Pétain explique au général Georges qu’un déplacement possible vers l’Afrique du Nord engendre des conséquences néfastes pour l’Afrique du Nord : « Mais si je pars, avec votre plan, c’est la bataille qui va faire rage en Afrique du Nord. C’est l’Algérie, la Tunisie, le Maroc ruinés et dévastés, ce sont nos ports magnifiques d’Alger et de Tunis, Oran, Casablanca, réduits en cendres … » (Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 459). Il craignait que le départ de sa propre personne engendrerait l’intensification des combats, ne servant pas réellement les intérêts de la France mais plutôt la ruinant.


Même si Pétain n'aura plus une grande influence vis-à-vis de la de l'orientation politique de l'Etat Français, il faut bien avoir conscience qu'il a sacrifié son honneur en restant en France. Aujourd'hui, les historiens sont quasiment tous unanimes pour admettre que s'il avait quitté la France pour l'Afrique du Nord, comme l'avait suggéré certains de ses proches, il serait aujourd'hui considéré comme le véritable héros de la Seconde Guerre Mondiale, au même titre que lors de la Grande Guerre. Le 9 novembre au matin, il déclarait déjà devant Georges Lamirand : "Pour moi, partir, c'est la solution la plus facile ; mais je n'en ai pas le droit. La guerre, en effet, n'est pas terminée. Les Allemands vont envahir la zone Sud dans quelques jours. Le peuple de France aura de plus en plus besoin d'un écran entre lui et l'occupant. Or, je suis actuellement le seul qui soit capable de jouer ce rôle-là. Certes, l'épaisseur de cet écran va devenir de plus en plus petite, mais je crois que, pendant encore de nombreux mois, je pourrais rendre de grands services au peuple. Et c'est pourquoi je n'ai pas le droit de partir." (document manuscrit remis le 19 avril 1983 à Jean Borotra, et signalé dans plusieurs livres, notamment dans Pétain et les Américains de Jacques Le Groignec, Nouvelles Editions Latines, 1995, p. 325). C'est auprès général Lannurien qu'il a indiqué précisément ce qu'il pensait : "J'avais trois solutions : partir, rester tranquillement dans ma maison, renoncer. C'était la plus facile, la plus médiocre des solutions, la moins courageuse. Le geste aurait fait plaisir à l'amour-propre de beaucoup de Français. Quel est le lendemain ? La France était encore là. Je ne suis pas parti à Alger ? A Alger, je coiffais tous les Français, c'est une affaire entendue, et ensuite me retourner vers Hitler et lui dire : "Voilà, c'est fini, nous sommes à d'autres jeux, je reprends les armes avec mes alliés. Il reste quelque chose entre nous, quelque chose que je reprendrai un jour, dans un certain nombre d'années, je ne sais pas combien d'années, cette chose je vous l'abandonne en ce moment, faites-en ce que vous voudrez, c'est la France." Et la troisième solution ? On a amené là, dans le champ d'à côté, un avion. Serrigny est venu de Paris me presser de partir, je n'avais qu'un pas à faire, un mot à dire, je ne suis pas parti, je ne suis resté que pour la France, pour que la France vive. Vous pouvez le dire dans l'autre zone. Les Allemands pourront m'emmener de force, les Français me faire passer en Haute Cour s'ils le désirent, mais moi, tant que je serai libre, je ne partirai pas." (Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 460-461).
Comme l'a écrit Jean Pierre Azéma, pourtant assez anti-pétainiste : "Il y a gros à parier que malgré Montoire, malgré les Protocoles de Paris, malgré les "bavures" de la collaboration d'Etat[s], il eût été sacré et consacré "libérateur de territoire" et que son nom eût été donné à plus de places, avenues et lycées que n'en fût honoré feu M. Thiers." (Jean Pierre Azéma, De Munich à la Libération, Paris, Editions du Seuil, 1979, p. 204). Aujourd'hui, nos contemporains préfèrent condamner le maréchal Pétain pour des crimes qu'il n'a jamais commit, au lieu de se souvenir de son sacrifice. D'ailleurs, on ne peut pas le juger responsable pour les crimes de l'Etat Français de 1943 et 44, alors qu'il n'avait plus réellement de pouvoirs, car on verra dans l'article suivant du même thème qu'il avait fait tout ce qui pouvait pour faire contrepoids, mais tout en couvrant des actes criminels. C'est l'arrière petit-fils d'une juive que je suis qui l'a constaté.

L'appropriation des pouvoirs de Laval va marquer un changement important dans la manière de collaborer vis-à-vis de l'Allemagne. Désormais, le Régime de Vichy ne va plus collaborer avec une volonté d'obtenir des contreparties, mais avec une volonté d'adhésion avec le Reich, qui apparaissait cependant davantage comme une nécessité et non comme un souhait aux yeux des collaborationnistes français. Les principales victimes de ce changement vont être les pétainistes et les juifs de France.
Cependant, même si Pétain et Laval partageaient deux conceptions de la collaboration radicalement opposées, il ne faut pas imaginer d'une manière simpliste que ces deux acteurs seront en conflit perpétuel, tout simplement parce qu'il était indispensable pour ces deux hommes de s'entendre pour tenter de maintenir l'ordre au sein même du régime. La prochaine et dernière partie montrera la soumission de Pétain au collaborationnisme, même si ce dernier va  tenter  en vain de faire contrepoids face aux exigences allemandes, et notamment sur la question juive (http://realite-histoire.over-blog.com/article-26518930.html). A noter une chose qui me parait importante. Il ne faut pas oublier que Pétain avait reçu les pleins pouvoirs par les élus du peuple, tandis que Laval s'est emparé de plusieurs ministères et du poste de chef de gouvernement avec le soutien de l'occupant le 18 avril 1942, avant de prendre les pleins pouvoirs de manière assez forcée le 17 novembre de la même année. S'il est incontestable que l'Etat Français soit légitime entre le 10 juillet 1940 et le 18 avril 1942, il est beaucoup plus contestable de le considérer comme légitime après le 18 avril 1942 et surtout après le 17 novembre 1942.

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11 novembre 2008 2 11 /11 /novembre /2008 17:05

Le 24 décembre 1942, c'est-à-dire à la veille de Noël, François Darlan revient de l'hôpital d'Alger afin de voir son fils malade. En rentrant à son bureau, le jeune aristocrate Fernand Bonnier de La Chapelle abat froidement de deux balles ce principal représentant de Pétain en Afrique du Nord. Mais n'ayant eu le temps de s'enfuir, l'homme de 20 ans est immédiatement neutralisé. Malgré le procès ultra-rapide et son exécution au bout de seulement deux jours, les policiers ont tenté de connaître les véritables cerveaux de l'opération. Les aveux du meurtrier, peu connu de la population française, vont pourtant nous donner une réponse sur le sujet.

Acteurs et préparation de l'assassinat

Après son arrestation, Fernand Bonnier est conduit directement au commissariat central de la police judiciaire de la ville d'Alger. Il va être interrogé par les commissaires Garidacci et Esquerré, et après avoir seulement quelques heures après le début de son interrogatoire, celui-ci va rapidement avouer son crime ainsi que ses relations:
"Je dois vous dire que j'allais tous les jours au domicile de M. Henri d'Astier, comme chargé de liaison du Corps franc. Dans ce Corps franc, nous avions formé entre nous un groupe de "durs", que nous appelions le "groupe d'Hydra". M. d'Astier ignorait ce détail. C'est le colonel Van Hecke qui m'avait désigné pour cette liaison. M. d'Astier me recevait fort bien, parlait de moi et m'avait présenté à ses deux filles, qui étaient très gentilles. Je n'étais pas du tout monarchiste, je n'y pensais même pas! Au cours de nos conversations, M. d'Astier me montrait que la seule solution pour que la France voie s'ouvrir devant elle un avenir brillant était un retour à la monarchie, régime dont il me faisait l'éloge. Ces conversations ont duré environ un mois. Vers le 20 décembre, tant M. d'Astier que l'abbé Cordier, qui habitait chez M. d'Astier, me firent comprendre que le seul obstacle à l'arrivée en France de cet avenir si favorable était la présence de l'amiral Darlan à la tête du gouvernement. Progressivement, j'ai compris que ces messieurs recherchaient un jeune homme courageux, convaincu de la grandeur de sa mission, qui accepterait d'accomplir une action historique: faire disparaître l'amiral. Je me suis présenté spontanément comme celui qui serait capable de mener à bien cet acte d'épuration. Car, en réalité, sous ses allures de patriote, Darlan était inféodé aux Allemands. A cette époque, il y eut beaucoup de remue-ménage chez M. d'Astier, causé par des visites mystérieuses, et on me fit comprendre que la disparition de l'amiral était urgente. On fixa le 24 décembre 1942, veille de Noël, pour l'exécution. L'abbé Cordier me donna rendez-vous le 24 au matin dans une petite rue, près de l'église Saint-Augustin, où il disait la messe. Je m'y rendis et il me dit qu'il était nécessaire que je me confesse avant d'agir. Et qu'au nom de Jésus-Christ il me donnerait l'absolution. Tout en marchant, il m'invita à faire ma confession. J'avais à peine esquissé un signe de croix que l'abbé me dit: "Voici les plans du Palais d'Eté, où se trouvent les bureaux de l'amiral." Il m'expliqua le procédé à employer pour pénétrer dans les bureaux et l'endroit où je devais me poster. Il me remit un revolver de gros calibre, chargé, et m'invita à confesser ce que j'allais faire puis me donna l'absolution. Mes camarades disposaient d'une automobile de marque Peugeot, que conduisait l'un d'entre eux, nommé Mario Faivre. Ils décidèrent de me conduire avec ce véhicule jusqu'aux grilles du Palais d'Eté. Il était environ onze heures trente lorsque je pénétrai sans difficulté dans le palais, près des bureaux. Je me fixai à l'endroit décidé par l'abbé. Je n'ai rien pu faire, car j'ai vu de loin l'amiral partir. Après mon retour, j'ai été invité au restaurant "Le Paris" à déjeuner par M. d'Astier et l'abbé, qui m'ont encouragé à ne pas modifier ma ligne de conduite. L'après-midi vers quinze heures, mes camarades sont venus me reprendre avec la même automobile. Nous étions toujours quatre : le fils d'Astier, Sabatier, Mario Faivre et moi. Ils m'ont conduit au même endroit. Je me suis placé à l'endroit fixé et, dès l'arrivée de l'amiral, j'ai pu accomplir la mission dont j'étais chargé." (Albert-Jean Voituriez, L'affaire Darlan, l'instruction judiciaire, Editions Jean-Claude Lattès, 1980).
Parmis ses principales relations, on peut déjà citer Henri d'Astier de la Vigerie. A l'intérieur de la richissime famille d'Astier de la Vigerie,  il y trois frères, Henri, Emmanuel et François qui vont tous avoir un rôle important en Afrique du Nord. Ils sont issus d'une famille monarchiste et ont des bonnes relations avec le comte de paris, l'héritier au trône de France, mais ont aussi des relations étroites avec Charles de Gaulle. D'ailleurs, l'un d'entre eux, le général François d'Astier était en mission à Alger du 19 au 22 décembre, où il fut chargé d'étudier la situation et de préparer la venue du général de Gaulle en Afrique du Nord, alors que Darlan qui dirigeait ce territoire avait refusé de le voir. On sait que celui-ci avait rencontré son frère Henri durant cette expédition éclaire. Dans la déclaration, on distingue rapidement la volonté de la famille d'Astier d'un retour à la monarchie. Un autre personnage important est l'abbé Cordier, un monarchiste plus proche du comte de Paris que de De Gaule. D'après les aveux de Fernand Bonnier, il est certain que Henri d'Astier et l'abbé Cordier soient impliqués dans l'affaire. Il semble même que l'abbé soit le cerveau de l'opération. Par ailleurs, on va voir que Fernand Bonnier, par les déclarations suivantes, était entièrement manipulé.


Un jeune homme manipulé

Après la première déclaration de l'assassin, le commissaire Garidacci  rédige un procès-verbal qui résume le récit de Bonnier de La Chapelle: "L'an 1942 et le 24 décembre, devant nous, Garidacci, commissaire de la police mobile, auxiliaire de M. le Procureur de la République, entendons: M. Bonnier de La Chapelle, Fernand, étudiant, 20 ans, demeurant à Alger, 56, rue Michelet: "J'affirme avoir tué l'amiral Darlan, haut-commissaire en Afrique française, après en avoir référé à l'abbé Cordier sous forme de confession. C'est M. Cordier qui m'a remis les plans des bureaux du Haut-Commissariat et du cabinet de l'amiral, et c'est par lui que j'ai pu me procurer le pistolet et les cartouches qui m'ont servi à exécuter la mission qui m'était assignée et qui était de faire disparaître l'amiral. Lorsque je me suis engagé dans les Corps francs, j'ai recruté de ma propre initiative des hommes de main dont M. d'Astier aurait pu avoir besoin, mais M. d'Astier n'a jamais été au courant de cette initiative personnelle. Je sais que MM. Cordier et d'Astier ont rencontré récemment le comte de Paris, au même titre que d'autres personnalités. Enfin, j'ai l'impression que M. d'Astier ne vit pas en excellents termes avec M. Rigault, dont l'action auprès de l'amiral est gênante pour lui et ses amis. Lu, persiste et signe: Fernand Bonnier de La Chapelle." (Albert-Jean Voituriez, L'affaire Darlan, l'instruction judiciaire, Editions Jean-Claude Lattès, 1980). Si on en croit le procès-verbal, il ne fait aucun doute que le comte de Paris, héritier au trône de France, souhaitait l'assassinat de Darlan. Nous n'avons donc pas à faire à l'acte criminel d'un fou, mais à un assassinat prémédité plusieurs jours à l'avance par l'entourage du comte et dont Fernand Bonnier n'était que la main.
Dans la matinée du 25 décembre, le père de François Bonnier, Eugène, vient voir son fils au commissariat. Alain Décaux, raconte l'évènement : "Alors, papa, tu es plus dégonflé que moi? Tu as tort. Il faut que tu saches que j'attends du secours de gens très haut placés. - Mais, Fernand, tu ne sais donc pas ce que tu risques? - La voix de Fernand est toujours assurée: - Ceux qui vont m'aider ce sont d'Astier de La Vigerie et le comte de Paris. C'est pour eux que j'ai agi." (Alain Décaux, Alain Décaux raconte, Editions Perrin, 1980). Le jeune meurtrier, qui n'a pas eu conscience de ses actes, croit naïvement que ses collaborateurs vont le sauver. On sait aujourd'hui que l'histoire lui donnera tord. En effet, le lendemain, le 26, Bonnier sera condamné à mort, sa diginité nationale sera retirée puis il sera fusillé. Cependant, il ne fut pas condamné par un crime prémédité, mais par l'acte isolé d'un jeune exalté qui croyait faire un acte patriote. Cette condamnation déclanchera le courou de la famille du meurtrier. La raison est pourtant simple puisque le commissaire Garidacci dissimula son procès-verbal pour s'en servir afin de résoudre Henri d'Astier à avouer que celui-ci faisait parti de ceux qui avaient commandité le crime, et si possible pour remonter jusqu'au comte de Paris. Par ailleurs, on sait que Henri d'Astier et Cordier vont tenter de le faire libérer puisque ceux-ci vont multiplier les démarches en téléphonant sans la moindre discrétion à des hauts membres du gouvernement, sans savoir que Jean Rigault, ministre de l'Intérieur et de l'Information, a fait placer sur écoute l'appartement d'Henri d'Astier. Ce dernier était déjà surveillé puisqu'il ne  faut pas n'oublier que le jour du débarquement américain en Afrique du Nord, le 8 novembre 1942, d'Astier avait fait capturer par surprise l'amiral Darlan et le général Juin, afin de prendre les pouvoirs en Algérie. Mais par la pression des Américains qui voulaient traiter avec Darlan, celui fut contraint de les relâcher au bout d'une quinzaine d'heures. D'Astier n'était donc pas à sa première tentative de prendre les pouvoirs aux pétainistes en Afrique du Nord.

Les derniers aveux

La nuit précédent son excécution, Fernand Bonnier de La Chapelle, qui se doute que ses collaborateurs ne pourront pas le sauver, va effectuer des déclarations importante et que l'on dissimule encore aujourd'hui. Ces déclarations sont repris par le capitaine Gaulard et montre que le jeune homme n'avait pas comprit la situation et la position de Darlan : "J'ai tué l'amiral Darlan parce que c'est un traître, il vendait la France à l'Allemagne pour son profit. […] J'ai appris qu'une personne (le général François d'Astier de La Vigerie), venant de la part du général de Gaulle, avait demandé à être reçue par l'amiral. Le général de Gaulle était prêt à faire sa soumission si une personnalité que je connais (le comte de Paris) prenait le pouvoir à la place de l'amiral Darlan. L'amiral a refusé de recevoir l'envoyé du général de Gaulle, marquant sa volonté de garder pour lui le pouvoir. Certaines personnalités ont parlé devant moi de cette démarche infructueuse et ont dit : "Il faut que Darlan disparaisse." J'ai dit alors: "Eh bien, moi, je me charge de le faire disparaître" […] On m'a dit que, après l'affaire, je serais pris, condamné à mort et gracié. Cependant, on m'a jugé trop vite, il aurait fallu deux jours pour permettre à mes amis d'intervenir. Je sais que Maître Sansonnetti, mon avocat, s'y emploie maintenant. D'ailleurs, le comte de Paris que je connais, est depuis plusieurs jours ici, il est à vingt minutes d'Alger. Je connais aussi Henri d'Astier de La Vigerie, ils sont plusieurs frères, l'un est chez de Gaulle, un autre était avec moi aux Chantiers." (Chamine, La querelle des généraux, Albin Michel, 1952).
Il y a plusieurs choses à dire sur ce récit. Tout d'abord, Bonnier n'avait sans doute pas comprit que Darlan avait négocié avec les Américains leur débarquement en Afrique du Nord, et cela sur l'ordre de Pétain (voir l'article sur le double jeu de Pétain à Vichy). Il pense que Darlan est acquit à la cause allemande alors qu'il faisait à ce moment double jeu. Par ailleurs, le jeune homme explique que le général François d'Astier, le frère d'Henri, était venu en Algérie de la part de De Gaulle afin d'obtenir un entretien avec Darlan, pour donner au comte de Paris la direction de l'Afrique du Nord. Fidèle au maréchal Pétain, l'amiral va refuser. Quelques jours plus tard, il se fera assassiner. Est-ce une simple coïncidence ? De plus, les aveux de Fernand Bonnier révèlent alors que les proches de De Gaulle jugeaient nécessaires de tuer le principal représentant de Pétain en Afrique du Nord. On a donc tout le cheminement qui ont conduit les proches de Charles de Gaule et du comte de Paris à vouloir assassiner l'amiral Darlan.

Position de De Gaulle sur l'assassinat, une multitude de contradictions

Les aveux de Fernand Bonnier démontrent que les proches de De Gaulle  souhaitaient l'assassinat de l'amiral. De plus, une action du général tend à confirmer que lui-aussi souhaitait sa mort. En effet, en 1945, le gouvernement provisoire va, sous sa direction, redonner la dignité nationale au meurtrier défunt, estimant que celui-ci avait agit pour le bien de la patrie. Par ailleurs, il faut savoir que dans ses mémoires, De Gaulle évoquera très peu l'assassinat de Darlan alors qu'il s'agissait d'un évènement important, et son opinion sur le sujet ne fut jamais demandée. Cependant, cela ne signifie pas pour autant que De Gaule a participé à la préparation de l'attentat. D'ailleurs, les preuves sur le sujet sont contradictoires. En effet, peu de temps après l'attentat, le général Giraud, successeur de Darlan, fait arrêter le préfet de police Muscatelli ainsi que le commissaire Achiary. Celui-ci pense qu'une partie de la police est impliquée, et les aveux d'Achiary lui donnèrent raison puisque celui-ci dénonça les véritables instigateurs : "Sans conteste, l'instigateur est Henri d'Astier de La Vigerie et l'agent d'exécution l'abbé Cordier. D'ailleurs ils habitent ensemble, 2, rue La Fayette à Alger. […] Ce qui est certain également, c'est que le personnage au profit duquel ces gens-là conspiraient est le comte de Paris, prétendant au trône de France" (Albert Voituriez, L'affaire Darlan, L'instruction judiciaire, Lattès, 1980). Mais quand le juge lui demande l'implication du général dans cette affaire, celui-ci répond "Les conversations que j'ai eues tant avec Henri d'Astier qu'avec l'abbé Cordier me permettent de vous dire avec certitude que l'assassinat a été organisé au profit exclusif du comte de Paris et qu'il n'y a jamais été fait allusion à un accord secret avec de Gaulle." (Albert Voituriez, L'affaire Darlan, L'instruction judiciaire, Lattès, 1980). Par la suite, le banquier Alfred Pose, autre instigateur de l'assassinat, est aussi arrêté. Mais Giraud conclura "Les services spéciaux américains ont examiné votre dossier avec le général Bergeret. Ils sont maintenant convaincus que la collusion entre le comte de Paris et de Gaulle est le fait du hasard, qu'en réalité le but des conjurés était bien, à l'origine, la restauration de la monarchie, et que l'ensemble a été organisé à Alger." (Albert Voituriez, L'affaire Darlan, L'instruction judiciaire, Lattès, 1980). Si Giraud croyait que De Gaulle y était étranger dans l'Affaire Darlan, on peut se dire que le général n'y est bel et bien pour rien. Mais c'est oublier que Giraud lui-même protégeait certains accusés tels que Alfred Pose qui finançait en parti son gouvernement. Par ailleurs, un témoignage va vouloir démontrer le contraire. Mario Faivre, cité par Fernand Bonnier comme étant un de ses complices dans l'attentat, va publier un livre intitulé Nous avons tué Darlan, en 1975 (Editions de La Table Ronde). Dans ce livre, Faivre va expliquer que De Gaulle était aussi lié à l'assassinat, en tentant de démontrer que c'est finalement lui qui a profité de la mort de l'amiral. Jean-Bernard d'Astier de la Vigerie, qui est de la même famille que les monarchistes et les gaullistes du même nom, va participer à la rédaction de l'ouvrage, malgré l'hostilité de sa famille. Tous les deux vont livrer des faits peu connus. Cependant, le général gaulliste Béthouard ne croit pas à sa version des faits. Faivre va alors lui envoyer une lettre daté dans laquelle il ne condamne pas l'acte envers Darlan auquel il a participé, mais lui explique que la manière de De Gaule de régler des problèmes était identique durant la période 1940-45 qu'en 1958-1969, même si les deux périodes n'avaient rien à voir: "Vous m'écrivez, mon Général, que vous jugez de Gaulle absolument incapable de patronner un crime politique. Si l'action de De Gaulle, de 1940 à 1945, malgré certains de ses aspects qui sont assez répugnants, a, sans doute, évité à la France un régime communiste à la Libération, je pense que son règne, de 1958 à 1969, n'est qu'une succession de crimes, certains inutiles, d'autres aux conséquences catastrophiques. Avoir, durant les années qui ont précédé son retour au pouvoir, fait voter à chaque occasion ses partisans avec les communistes pour enlever toute chance au régime démocratique et à la République de réussir dans ses entreprises, je pense que c'est un crime. Avoir empêché l'Europe de se constituer à l'époque où c'était possible, je pense que c'est un crime. Avoir promis l'Algérie française, pour reprendre le pouvoir, alors qu'il était déjà décidé à faire le contraire, je pense que c'est un crime. Avoir détruit l'armée, je pense que c'est un crime. La fusillade de la rue d'Isly, où plus de cent personnes, hommes, femmes, enfants, ont été assassinés alors qu'ils chantaient la Marseillaise, je pense que c'est un crime. Le sac de Bad-el-Oued, meurtres, viols, pillages, je pense que c'est un crime. Les enfants tués sur les balcons par les gendarmes mobiles, parce qu'ils s'y trouvaient malgré le couvre-feu, je pense que c'est un crime. Les gamins abattus sans sommation parce qu'ils inscrivaient O.A.S. sur un mur, je pense que c'est un crime. Les camps de torture, qui n'avaient rien à envier à la Gestapo, les assassinats commis par les barbouzes, je pense que c'est un crime. Avoir livré l'Algérie au F.L.N. et à la misère, je pense que c'est un crime. Avoir abandonné le pétrole du Sahara livré à de douteux accords bancaires qui se sont révélés être des chiffons de papier, je pense que c'est un crime. Avoir empêché les harkis de gagner la Métropole, vouant ainsi à l'assassinat plusieurs dizaines de milliers d'entre eux, je pense que c'est un crime. Avoir assassiné par peloton d'exécution interposé mon ami Roger Degueldre, alors que la guerre d'Algérie était terminée et que ne pouvait plus être invoquée l'exemplarité, je pense que c'est un crime. Avoir détruit ce qui restait de sens moral, peut-être enlevé ses dernières chances à notre civilisation, je pense que c'est un crime" (Lettre de Mario Faivre au général Béthouard, 18 décembre 1975). N'oublions pas non plus que le général avait aussi mit en place l'Epuration qui avait suivit la libération, c'est-à-dire l'élimination de ses opposants, à partir de 1944, même si l'on sait que cet évènement lui avait échappé et était devenu incontrôlable, ce qui engendra une mini-guerre civile en France avec la mort de 11 000 personnes, dont de nombreux innocents. Cependant, si De Gaulle est capable de commettre des crimes, la lettre de Faivre ne prouve rien en ce qui concerne l'Affaire Darlan. Quant à son livre, il évoque des faits qui vont en contradiction avec divers témoignages et qui fera l'objet de beaucoup de critiques. Cependant, une émission télévisée consacrée à l'assassinat de Darlan avait eu lieu en 1979 et était présentée par Alain Decaux. Pour cette occasion, il avait recueilli des témoignages inédits qui semblent confirmer la thèse de Mario Faivre. Parmi les invités, Jean-Baptiste Biaggi évoque des confidences de François d'Astier au sujet du meurtre de l'amiral, comme on peut le lire dans le livre publié par Alain Decaux à la suite de son émission. Il mentionne : "De 1956 à 1958, j'ai été très lié avec François d'Astier de La Vigerie. Les deux frères m'ont souvent parlé de l'affaire. Enfin, j'ai bien connu l'abbé Cordier. Nous avons vécu ensemble à Pino, en Corse, au couvent des franciscains. C'était le temps de l'O.A.S. et je n'en dirai pas davantage." (Alain Decaux raconte, Editions Perrin, 1980). Decaux explique dans ce même ouvrage "Il semble évident que l'assassinat de Darlan a été évoqué explicitement entre l'envoyé de De Gaule [Henri d'Astier] et le prétendant à la couronne de France."

L'Affaire Darlan est devenue une énigme avec divers témoignages et de sources se contredisant. Il est certain que les proches du comte de Paris et de Charles de Gaulle avaient prémédité l'assassinat de l'amiral. Il ne fait aucun doute que le comte de Paris devait être le bénéficiaire de sa mort. Mais les instigateurs de l'assassinat qui ont témoigné se contredisent à propos de la position de De Gaulle. On peut penser que celui-ci souhaitait le meurtre, sinon il n'aurait pas laissé ses proches agir alors qu'aucune pression n'était exercée à son encontre. Mais en tout cas, l'histoire a démontré que c'est quand même lui qui a profité de la disparition de Darlan, un adversaire politique et militaire en moins pour le général.

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1 novembre 2008 6 01 /11 /novembre /2008 12:14

Alors que l'année 1941 était celle d'une collaboration active entre les deux Etats, mais qui a surtout profité à la France, 1942 va marquée un changement d'orientation politique entre l'Etat Français et l'Etat Allemand. Comme on l'a brièvement vu dans l'article précédent concernant Pétain et l'antisémitisme, les nazis avaient exigé auprès du Maréchal le retour du collaborationniste Pierre Laval, partisan d'une adhésion avec le Reich. Afin de déterminer la politique du pays, Laval va s'emparer du poste de Chef du gouvernement, du ministère de l'Intérieur, celui des Affaires Etrangères et celui de l'Information. Cependant, il est une erreur de croire à une adhésion totale et voulue dès avril 1942. En effet, contrairement aux mythes qui nous sont enseignés, on va voir que les premières déportations des juifs n'étaient pas souhaitées mais imposées par le Reich au gouvernement français. Encore une fois, ce sont les faits qui vont le prouver.

De la Conférence de Wannsee à la Rafle du Vel d'hiv


Nous allons commencer par un évènement presque inconnu par des Français mais qui a pourtant déterminé toute la volonté d'extermination des juifs en Europe par les nazis, et y comprit en France. En effet, deux mois après la décision de la Solution Finale de novembre 1941 s'est tenue la Conférence secrète de Wannsee et qui réunissait exclusivement des cadres du parti nazi, seulement au nombre de quinze. Ils seront par la suite chargés des différentes déportations. La conférence en question, qui date du 20 janvier 1942, a été tellement secrète à cette époque qu'elle était encore moins connue que la Solution Finale, et contrairement à cette dernière, aucune rumeur ne parvint sur cette réunion de cadres nazis. Lors de la conférence de Wannsee, un rapport récapitulant le nombre de juifs en Europe par pays a été rédigé. Sur ce rapport est mentionné le nombre astronomique de "11 000 000 de juifs" qui devaient être exterminés. En ce qui concerne la France, il était mentionné la présence de "165 000" juifs en territoire occupée et d'environ "700 000" en zone non occupé. Ce chiffre serait exagéré selon la grande majorité des historiens qui estiment qu'il y avait environ 330 000 juifs en France métropolitaine (zone libre et zone occupée) et environ 400 000 en Afrique du Nord. Quoi qu'il en soit, ce sont bien les nazis qui ont préparé la déportation des juifs en France et non le gouvernement de Vichy, et encore moins le maréchal Pétain. Par ailleurs, on a vu dans les deux articles précédents que ce dernier avait émit le souhait que les juifs soient placés dans des camps français, dont les nazis n'avaient pas le contrôle (il y avait quelques exceptions comme celui de Drancy qui était dirigé par les SS dont les autorités françaises n'y avaient aucun droit, ainsi que celui de Compiègne). Mais il n'a jamais été question de déportation de sa part, et surtout pas d'extermination. Par ailleurs, l'historienne juive Annie Kriegel expliqua : "Il y a une jeune école historique qui veut mener une sorte de guerre privée et qualifiée d'héroïque contre le gouvernement de Vichy. Il me paraît absurde de renverser les choses au point de dire que non seulement le gouvernement a été complice mais qu'il a pris l'initiative d'une entreprise de répression des Juifs. Je me demande parfois si, contrairement à l'idée commune, la part de sacrifice dans la politique et la conduite du maréchal Pétain n'ont pas eu des effets plus certains et positifs sur le salut des Juifs que sur le destin de la France" (Annie Kriegel, Ce que j'ai cru comprendre, Laffont, Paris, 1991, p. 172). Les évènements suivant la conférence de Wannsee vont le démontrer.
En effet, l
e 9 mars 1942, Hitler signe le décret pourvoyant la France d'un "Chef suprême des SS et chef de la police" et organiser les rapports avec la police française :

"Quartiergénéral du Führer, le
9 mars 1942

1. Un chef supérieur des SS et de la Police est institué dans le ressort du commandant militaire en France.

2. Le Chef Supérieur des SS et de la Police est personnellement et directement subordonné au Commandant Militaire. Les services de police du chef supérieur des SS et de la police sont subordonnés au Commandant Militaire uniquement au point de vue territorial.

3. Le Chef supérieur des SS et de la Police est compétent dans le ressort de service du Commandant militaire, pour toutes les tâches qui incombent au Reichsfuhrer SS et chef de la police allemande au Ministère de l’Intérieur du Reich (conformément au plan de réparation du travail du Ministère de l’Intérieur du Reich), ainsi qu’en tant que Commissaire du Reich pour la consolidation du germanisme.

 

Dans ce domaine d’activité, il a le droit de donner des instructions aux autorités et forces de police françaises et le droit de les contrôler. Il dispose de l’engagement des Forces de Police Françaises de la zone occupée. La fixation du droit, ainsi que la promulgation des dispositions fondamentales pour l’organisation et les prescriptions juridiques des autorités françaises, y compris leur annonce, sont l’affaire du commandement militaire. Dans la mesure où il s’agit, dans ce cas, des domaines visés à l’alinéa 1, le Chef Supérieur des SS et de la police est le service du commandant militaire qui traite ces questions.

 

1. Le chef supérieur des SS et de la Police reçoit ses instructions :

- pour la sûreté militaire du pays et pour toutes les opérations militaires par le commandant militaire ;

- pour l’activité de police et de traitement des questions ethniques qui lui incombent, par le Reichsführeret chef de la police allemande. Si les instructions militaires et policières devraient révéler des contradictions, il devra être rendu compte au chef du Haut Commandement de la Wehrmacht et au Reichsfuhrer SS et Chef de la police allemande, lesquels provoqueront ma décision. En cas de péril imminent, le commandement militaire peut prendre des dispositions provisoires qui engagent. Les mesures d’expiation contre des criminels, des juifs et des communistes à l’occasion d’attentats contre le Reich allemand font également partie des mesures de police.

2. Dès que des troubles intérieurs ou des opérations militaires exigent des mesures à diriger de façon uniforme, le commandant militaire - dans le cas de danger pressant également les chefs de district, pourront disposer passagèrement des forces de SS et de Police de leur ressort. Dans ce cas, il y a lieu d’observer que c’est précisément en corrélation avec l’engagement de la troupe qu’une importance particulière revient aux mesures de police prises sous responsabilité propre.

3. Le chef du Haut Commandement de la Wehrmacht édictera en accord avec le Reichsführer SS et chef de la police allemande, les dispositions plus précises relatives aux forces engagées territorialement de la police secrète de campagne.

4. Le Chef Supérieur des SS et de la police tient le commandant militaire au courant de toutes les mesures fondamentales et importantes, respectivement de ses intentions ; il se tient en rapport étroit avec le chef de l’administration militaire.

5. La collaboration avec les services du S.R. de la Wehrmacht se règle d’après les principes édictés conjointement par le Haut Commandement de la Wehrmacht et le Chef de la Police de sûreté et du SD.


Signé: Adolf HITLER" (signalé notamment par Yves Cazaux dans René Bousquet face à l'acharnement, Editions Jean Picollec, 1996)


Il est donc incontestable que les rafles en France aient d'abord été préméditées par le Reich et non par le gouvernement français, comme le suggérait nos mythes contemporains. On peut de plus remarquer que le poste de chef suprême des SS en France a aussi en charge le contrôle de la police française. L'Etat Français n'a donc plus un contrôle total de sa propre police. Les premiers convois de déportés raciaux eurent lieu en zone occupé le 27 mars 1942, alors que Laval et Darquier de Pellepoix n’avaient pas encore remplacé successivement Darlan et Vallat. De 5 000 prévus, le nombre de juifs qui devaient être déportés passa subitement à 100 000 le 11 juin.  Le 5 mai 1942, Karl Oberg est nommé HSS-PF (Höherer SS und Polizeiführer, c'est-à-dire chef de la police de district) et arrive à Paris avec le grade de SS-brigadeführer, puis prend ses fonctions le 1er juin pour s'occuper de la lutte contre les réseaux de la résistance française et de la responsabilité de la question juive. C'est le SS-Obersturmführer Danneker, le chef du service juif du SD en France entre le 20 aout 1940 à juillet 1942, qui est chargé d'organiser les rafles. Il est sous les ordres du général Karl Oberg, chef des SS et de la police allemande en France. Eichmann est venu les voir à Paris et déclare : "Le rythme prévu jusqu'ici de trois transports hebdomadaires contenant chacun 1000 Juifs devra être intensifié rapidement, en vue de libérer totalement et le plus vite possible la France de ses Juifs." (compte-rendu rédigé par Eichmann, à l'issue de sa visite de 48 heures à Paris, 1er juillet 1942)
. Le 23 juin 1942, Himmler ordonna que tous les juifs de France fussent déportés.
La 8ème ordonnance allemande du 28 mai 1942 impose le port de l'étoile jaune obligatoire pour les juifs en zone occupée, ordonnance qui entrera en vigueur le 7 juin. Au début de l'été 1942, Knochen, commandant de la police de sûreté et des services de sécurité (BdS), informe Laval que le Führer a décidé de déporter tous les juifs, hommes, femmes et enfants, résidant en France. Aucune distinction ne sera faite entre ceux de nationalité française et les étrangers ou apatrides. Cette décision a déjà été notifiée au Préfet de police de Paris. Dans un compte rendu du 1er juillet 1942, Dannecker souligne cependant "l'attitude hésitante et souvent hostile des représentants du gouvernement français et des autorités à l'égard de la solution des problèmes juifs". Oberg propose cependant un compromis aux termes duquel les juifs français seraient épargnés, pour l'instant, si la police française participait à l'opération : "Les trains sont prêts. Ils doivent être remplis coûte que coûte. Le problème juif n'a pas de frontières pour nous. La police doit nous aider, sinon nous procéderons aux arrestations sans faire de distinction entre les Juifs français et les autres" (Raul Hilberg, La destruction des Juifs d'Europe, Tome 1, Folio, 2006, p. 549). Les policiers Jean Leguay (délégué de la Police de Vichy en zone occupée) et René Bousquet (secrétaire général de la police française) négocient avec Theodor Dannecker. Ils mettront la police française à la disposition des Allemands pour réaliser la rafle. Ainsi, le 4 juillet 1942, Knochen déclare : "Laval accepte de faire déporter les Juifs étrangers. Bousquet doit exécuter la décision. Il est impossible de faire autrement, car Berlin a envoyé des instructions pour que l’opération soit exécutée par l’armée allemande si la police française ne le faisait pas ". Le 10 juillet 1942, Dannecker télexe à Eichmann que la rafle sera conduite par la police française du 16 au 18 juillet et que l'on peut s'attendre à ce qu'il reste environ 4 000 enfants après les arrestations.
Voici ci-dessous un document qui a été rédigé dans le cadre de la préparation de la grande rafle des 16 et 17 juillet 1942, et qui démontre "de l'intérieur" la mécanique de la déportation :
Circulaire de la préfecture de police de Paris
aux commissaires d'arrondissement
(8 juillet 1942)

 

Vous constituerez des équipes d’arrestation. Chaque équipe sera composée d’un gardien en tenue et d’un gardien en civil ou d’un inspecteur des renseignements généraux ou de la police judiciaire.
Les équipes chargées des arrestations devront procéder avec le plus de rapidité possible, sans paroles inutiles, et sans commentaires. En outre, au moment de l’arrestation, le bien-fondé ou le mal-fondé de celle-ci n’a pas à être discuté. C’est vous qui serez responsables des arrestations et examinerez les cas litigieux, qui doivent nous être signalés. Si vous ne pouvez trancher la question, les intéressés suivront momentanément le sort des autres.

Lorsque vous aurez un contingent suffisant pour remplir un autobus, vous dirigerez :

- sur le camp de Drancy les individus ou familles n’ayant pas d’enfants de moins de 16 ans,

- au Vélodrome d’Hiver les autres.
Horaires des équipes spéciales. 

Les inspecteurs et gardiens constituant les équipes spéciales d’arrestation prendront leur service au central de l’arrondissement désigné, le 16 courant, à 4 heures du matin. Ils effectueront leur service :

- Le 16, de 4 heures à 9 h 30 et de 12 heures à 15 h 30 - Le 17, de 4 heures à 13 heures.

Leur intervention se traduit par l'arrestation de 12 884 Juifs dont 3 031 hommes, 5 802 femmes et 4 051 enfants (Serge Klarsfeld, Vichy-Auschwitz, p. 121). Lors de cette grande rafle du 16 et du 17 juillet 1942, la police fut aidée par 300 à 400 militants du Parti Populaire Français de Jacques Doriot, parti politique pourtant financé par la banque juive Worms (à ce sujet, n'oublions pas que Pétain avait dissou tous les partis politiques, et donc le PPF agissait en toute illégalité). Néanmoins, l'objectif des SS n'est pas atteint. Il était d’environ 26 000 arrestations. De plus, les Allemands souhaitaient la déportation de 100 000 juifs avant de la fin de l'année 42, mais "seulement" 45 000 seront concernés par les rafles. En 1944, 76 000 seront victimes de la folie nazie, soit environ 10% du nombre de juifs résidant en France (métropole et Algérie). Dans les autres pays occupés, plus de 90% des juifs iront dans les camps nazis.  Il est vrai qu'en prenant l'initiative des rafles, qui sont malgré tout contrôlées par le chef suprême des SS, la France se rend responsable des déportations. Selon Marc Ferro : « Pour sauver les juifs français, Laval choisit de sacrifier les juifs étrangers, ou apatrides. » L’historien ajoute que : « Laval fut intraitable envers les juifs étrangers, menaçant « d’aller les chercher même dans les églises s’il le fallait », mais très actif pour sauver les juifs français. » Il aurait même indiqué aux préfets : « Pour un juif étranger qui quitte le territoire national, c’est un juif français que l’on sauve. » (Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 410). Mais fallait-il mieux discuter avec l'occupant pour tenter de sauver le plus grand nombre de juifs ? Ou fallait-il refuser toute négociation et donc laisser les SS agir à leur guise, c'est-à-dire les laisser déporter tous les juifs du pays ? Selon Maurice Gabolde, le gouvernement de Pierre Laval avait deux possibilités:
- soit les Allemands agissaient seuls et donc exerçaient de terribles représailles 
- soit Vichy s'interpose en limitant la répression tout en sauvegardant sa souveraineté (Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 410).
Le chef du gouvernement tentera de se justifier plus tard : "Je ne pouvais autrement que je l'ai fait, sans sacrifier nos nationaux dont j'avais d'abord la garde. Le droit d'asile n'a pas été respecté. Comment pouvait-il l'être dans un pays occupé par l'armée allemande, et comment les Juifs pouvaient-ils être protégés dans un endroit ou sévissait la Gestapo." (René de Chambrun, Le Procès Laval, Editions France-Empire, p. 120).
Laval a donc préféré que l'Etat Français prenne la responsabilité de la déportation des juifs. Malgré tout, il faut noter qu'en ne laissant pas aux allemands la responsabilité de la répression, les autorités de Vichy s'attirèrent la haine des familles des victimes, haine, qui s'étendra progressivement à la majeure partie de la population, comme l'avait redouté l'intellectuel Lucien Romier, ami intime du Maréchal. Cependant, dans son compte rendu du 18 juillet 1942, relatif aux rafles des 16 et 17 juillet, Heinz Röthke se sentira convaincu que "des fonctionnaires de la police française auraient, dans plusieurs cas, renseignés sur les rafles projetées les personnes qu'ils devaient arrêter ...". On va voir que Röthke avait raison et que des proches du maréchal Pétain ont tenter de s'interposer afin de limiter la folie nazie s'exercer en France.

La résistance des plusieurs membres de l'Etat Français

Tous les Français qui connaissent un minimum l'histoire de leur pays savent que des fonctionnaires de l'Etat avaient livré des informations secrètes
aux juifs en ce qui concerne les rafles, mais peu d'entre eux connaissent la source de l'information. En 1947, lors du procès de Xavier Vallat, un proche de Pétain qui fut Commissaire aux affaires juives, le docteur Gaston Nora, un juif ayant participé à l’envoi de l’information à ses compatriotes, va témoigner en sa faveur. En voici la raison : "... Xavier Vallat se considérait certainement comme obligé de défendre les Français israélites et, en particulier, les anciens combattants qui, pour lui, ne devaient pas être dissociés de la collectivité française. Par lui, j'ai pu connaître la date de certaines grandes rafles et, en particulier, celle du 16 juillet 1942, indiscrétion voulue par lui et qui nous permit de sauver environ 10.000 israélites. L'ordre allemand était l'arrestation de 25.000 Juifs. Douze à treize mille seulement furent arrêtés" (Procès de Xavier Vallat - Audience du 5 décembre 1947, rappelée notamment par Jacques Le Groignec, Pétain et les Allemands, Nouvelles Editions Latines, p. 387). Il faut rappeler qu'après le retour de Laval, ce pétainiste avait été écarté de ses fonctions et fut remplacé par l'antisémite aveugle Darquier de Pellepoix, un homme que le Maréchal détestait. "Monsieur le tortionnaire, j'entends beaucoup trop parler de vous", telle est le reproche adressé par Pétain à Darquier de Pellepoix qui, depuis le mois de mai 1942, a remplacé Xavier Vallat à la tête du Commissariat aux affaires juives. Malgré son rejet par les collaborationnistes, Vallat pu sauver plusieurs milliers de juifs alors que celui-ci était réputé pour être antisémite, ce qui est incontestable. Le paradoxe est que la communauté juive condamne aujourd'hui un homme qui est parvenu à sauver un grand nombre de leurs ancêtres.

Par ailleurs, après la mise en place de l'étoile juive par l'ordonnance allemande du 28 mai 1942, le grand rabbin de France Isaïe Schwartz vint trouver le maréchal Pétain à Vichy pour lui exposer ses craintes. Selon ce juif, le chef de l'Etat était hostile cette ordonnance et lui avait déclaré : "Tant que je serai vivant, je n'accepterai jamais que cette ignominie qu'est l'étoile jaune soit appliquée en zone Sud !" (témoignage cité par Robert Aron dans Le Monde et la Vie, février 1961). Il ne faut pas oublier que l'Etat Français n'appliquera jamais l'étoile juive et les Allemands ne le mettront en place qu'en zone occupée. Après l'invasion de la zone dite libre en novembre 42, cette partie de la France ainsi que le reste de l'Empire seront en partie épargnés par cette volonté nazie. Parmi l'entourage du Maréchal, nous savons que Fernand de Brinon était hostile à la déportation des juifs, ce qui était logique puisque sa femme, Lisette Franck, était juive. Ce refu de Pétain d'appliquer l'étoile jaune eut de lourdes conséquences. En effet, il ne faut pas oublier que le satellite et l'ordinateur n'existait pas à cette époque. Le meilleur moyen, et de loin, de distinguer les juifs au sein d'une population était de leur imposer un signe apparent et reconnaissable. Certes, il existait d'autres possibilités, comme fouiller dans la paperasse afin de retrouver les traces de chaque israélite résidant en France, ou demander aux 40 millions d'individus composant notre pays de montrer leur carte d'identité afin de cerner environ 300 000 juifs, soit près de 0,8% de la population. Par conséquent, il était beaucoup plus difficile aux Allemands et aux collaborationnistes de les traquer sans l’étoile jaune puisqu’ils avaient peu de moyens pour les retrouver efficacement, surtout en campagne. Grâce à rejet qui ne semble qu‘un détail, il est incontestable que Pétain sauva une grande partie des juifs qui vivaient en France.

En novembre 1942, la philosophe juive Simone Weil (à ne pas confondre avec Simone Veille), écrira de New York, et quelques jours avant son départ pour Londres où elle mourra en août 1943 : "... Je n'aime pas beaucoup entendre des gens, parfaitement confortables ici, traiter de lâches et de traîtres ceux qui, en France, se débrouillent comme ils peuvent dans une situation terrible. [...] Je crois que Pétain a fait à peu près tout ce que la situation générale et son propre état physique et mental lui permettaient de faire pour limiter les dégâts." (Lettre au professeur Jean Wahl, Cahiers Simone Weil, mars 1987). Cette juive a défendu Pétain alors qu'elle était de tendance communiste. Lorsqu'elle rejoignit la résistance en Angleterre, les gaullistes tentèrent de l'écarter. Devant ce rejet, elle se laissa mourir, atteinte de tuberculose, se sentant coupable d'avoir abandonné son pays. Avant son décès, elle exprima son sentiment d'avoir "commis un acte de désertion".
Dans Persécutions et sauvetages :  Juifs et Français sous l'Occupation et sous Vichy (Editions du Cerf, 1993) du professeur d'histoire d'Haïfa Asher Cohen , René Rémond indiquera que "plus de 85 % des enfants juifs de France échappèrent à la déportation […] cette proportion n'a été atteinte dans aucun autre pays soumis au joug nazi." (p. 16). Asher Cohen conclura : "Il est clair que le récit gaullo-communiste de la Résistance en France a escamoté la présence notable des hommes de droite et celle des démocrates-chrétiens qui étaient parmi les premiers à s'engager dans l'action d'entraide et de désobéissance civique en faveur des juifs." (p. 643).
Enfin, je citerai un autre juif, l'historien André Kaspi, qui écrira : "
Tant que la zone libre n'est pas occupée, on y respire mieux que dans la zone Nord. Qui le nierait ? Surtout pas ceux qui ont vécu cette triste période. De là cette conclusion : Vichy a sacrifié les Juifs étrangers pour mieux protéger les Juifs français, mais sans Pétain, les Juifs de France auraient subi le même sort que ceux de Belgique, des Pays-Bas ou de Pologne. Pendant deux ans, ils ont d'une certaine manière bénéficié de l'existence de l'État français." (cité dans L'Histoire, n° 148, octobre 1991, p. 52)

Est-ce uniquement la société civile qui a protégé tous les Français juifs prisonniers de guerre ? Qui a tenté de protéger les 400 000 Juifs d'Afrique du Nord ? Qui a interdit le port de l'étoile jaune en zone libre, même après son invasion en novembre 1942 par la Wehrmacht ?

Comparaison de la situation en France avec un autre pays : les Pays Bas


Egalement, Il ne faut pas oublier que l’homme politique juif Léon Blum avait demandé au Maréchal de veiller à ce que le traitement des prisonniers de guerre juifs soient égaux à ceux des Français prisonniers, et cela sans aucune distinction. Malgré les pressions allemandes, cette demande fut respectée puisque lors du procès Pétain, Blum ne lui fera aucun reproche à ce sujet. Par ailleurs, lors du procès de Georges Scapini, ambassadeur des prisonniers de l’Etat Français, Le Grand rabbin de Paris, Julien Weill, témoigna en faveur de l'accusé et dira : "nous avons pu éviter le pire en ce qui concerne ceux d'entre nous qui se trouvèrent en captivité." (Georges Scapini, Mission sans gloire, Morgan, 1960, p. 200).

Dans la plupart des pays où une autorité locale n'existe et où exerce un dirigeant mit en place par les Allemands, un gauleiter, les juifs sont tenus de fournir eux-mêmes les renseignements les concernant, et sans pouvoir se défendre. Dans leur œuvre, Le Crime absolu (Editions Rombaldi, 1976), Robert Manvell et Heinrick Fraenkel expliqueront que "les dirigeants des communautés juives, organisés en conseil sur l'injonction des Allemands, communiquaient à ces derniers la liste des Juifs vivant dans leur localité, avec l'inventaire de leurs biens, facilitant ainsi la tâche de leurs bourreaux [...] Les Juifs devaient donc participer à l'anéantissement de leur race."
Dans le cas le plus extrême, on peut citer par exemple la Pologne. On aussi faire une comparaison entre la France, et un pays proche, les Pays-Bas, dont la population avait été abandonnée aux mains de l'occupant. En effet, ce royaume avait été envahi en mai 1940 et la famille royale avait quitté le pays, tout comme la grande majorité des hommes politiques, et donc contrairement à Pétain qui refusa d'abandonner les Français et les juifs en juin 1940 et en novembre 1942. Est-ce les Pays-Bas et leur population juive, placée sous l’autorité d’un gauleiter, avait subi une occupation plus dure qu’en France ? Le 10 janvier 1941, un décret du gauleiter Seyss-Inquart va imposer aux juifs de se faire recenser auprès des nazis, et soumet à cette obligation toute personne n'ayant qu'un grand-parent juif. Suite à cette décision, les juifs vivants aux Pays-Bas étaient placés sous l’autorité du Reich, contrairement à ceux de France qui dépendaient de l’Etat Français. La main mise allemande permettra aux SS d'arrêter et de déporter 110 000 des 140 000 Juifs vivant en Hollande. Ce fut aussi temporairement le cas de la Tunisie, où durant les quelques mois de son occupation (entre novembre 1942 et mai 1943), les dirigeants de la communauté juive furent chargés, sous peine de mort, d'exécuter les ordres nazis (Raul Hilberg, La destruction des Juifs d'Europe, Tome 1, Folio, 2006, p. 558). Aux Pays Bas, il y avait près de 200 000 juifs de moins que dans la métropole française. En revanche, environ 30 000 de plus y seront déportés. Encore une fois, ce n'est qu'un simple constat que je fais. En ce qui concerne la France, Raul Hilberg avouera que "Dans ces réactions aux pressions allemandes, le gouvernement de Vichy tenta de maintenir le processus de destruction à l'intérieur de certaines limites. Celles-ci eurent essentiellement pour objet de retarder l'évolution du processus dans son ensemble. Les autorités françaises cherchèrent à éviter toute action radicale. Elles reculèrent devant l'adoption de mesures sans précédent dans l'histoire. Quand la pression allemande s'intensifia en 1942, le gouvernement de Vichy se retrancha derrière une seconde ligne de défense. Les juifs étrangers et les immigrants furent abandonnés à leur sort et l'on s'efforça de protéger les Juifs nationaux. Dans une certaine mesure, cette stratégie réussit. En renonçant à épargner une fraction, on sauva une grande partie de la totalité." (Raul Hilberg, La destruction des Juifs d'Europe, Tome 2, Folio, 2006, p. 1122-1123).

Enfin, un petit coup de projecteurs sur le reste de l'Europe. Les communautés juives du Yiddishland (comprenant la Pologne, l’Ukraine, la Biélorussie et les Pays baltes) ont été anéanties, à un tel point que la langue Yiddish a pratiquement disparu. Le taux d’extermination atteint des proportions supérieures à 95 %. En Serbie, c’est toute la communauté juive qui a été assassinée, soit 100% ! En Grèce, les juifs rassemblés essentiellement à Salonique ont également été entièrement liquidés, soit 40 000 personnes. Et n'oublions pas la Hongrie avec ses 440 000 déportés, soit 80% des juifs résidant ce pays. Aux Pays-Bas, le taux d’extermination a atteint près de 78%, et aux alentours de 50% pour la Belgique. Alors que la France, c’est 76 000 déportés (dont 75 000 sont morts) sur 330 000, avec environ 15% des juifs français du pays qui ont été tués, et 25% des juifs non naturalisés qui résidaient sur le territoire national. Dans le sens inverse, c'est près de 75% de la communauté juive vivant en France qui fut épargné par les déportations. Qu’on le veuille ou non, les chiffres en pourcentage montrent clairement que la France a été l'un des pays occupés ayant le moins subi de déportations et d’extermination. Pourquoi ? Nous l'avons constaté au dessus de cet article avec les deux premiers concernant Pétain et l'antisémitisme, et nous continueront à l'analyser dans les articles suivants. Cependant, ces données sont à contre-courant de la pensée actuelle qui consiste à minimiser les actes nazis pour mieux condamner l'Etat Français. Robert Paxton fait partie de ceux--là. Nous allons revoir quelques-unes de ses erreurs et hypothèses mensongères.

La théologie paxtonnienne

Robert Paxton est considéré comme l'un des plus grands historiens de Vichy de son époque. Il a notamment analysé la déportation des juifs en France. Il a tenté d'expliquer pourquoi "seulement" 76 000 furent déportés alors qu'ils étaient près de 330 000 sur le territoire métropolitain, mais nous allons constater qu'il est simple de démonter ses théories. Selon lui, Pétain n'a jamais été un bouclier et qu'il n'y a jamais eut d'opposition au sein de Vichy.  
Les juifs en France auraient été épargnées principalement pour 3 raisons (selon la conférence de Paxton à Lyon le 4 Novembre 2000) :
- le manque de trains et de wagons
- la résistance de certains français, c'est-à-dire les justes
- les Allemands étaient davantage occupés à déporter ailleurs
Est-ce la réalité ?

En ce qui concerne le manque de train :
Quand Pétain arrive au pouvoir en juillet 40, le réseau ferroviaire avait beaucoup souffert dans la moitié Nord de la France. Rien qu’en ouvrages d’art, on parle de 540 Ponts ferroviaires détruits. Pourtant le réseau se remet rapidement à fonctionner et le trafic commercial double dès août 1940, soit seulement deux mois après l’armistice. Malgré les bombardements alliés, les Américains estimaient en mai 45 que 93% du réseau ferroviaire français était en état de marche (Procès-verbal des réunions du Rapport Rosenman, section 30, Hyde Park, et signalé par James Bacque, Morts pour raisons diverses, Editions de l'AAARGH, 2004). on ne peut donc pas dire que la France n’a pas pris soin de son réseau tout au long de la guerre puisque les libérateurs trouvèrent un réseau fonctionnel. Les réquisitions allemandes furent importantes, presque 100 000 wagons, au moins 10 000 employés, plusieurs milliers de locomotives, des milliers de kilomètres de rail. Cependant, la SNCF est en plein développement. En effet, en Septembre 42, le Président de la SNCF, Pierre-Eugène Fournier, annonce fièrement à son conseil d'administration que le trafic voyageur est en hausse (+ 37% par rapport à 1941, soit + 10% de recettes). Il a même été jusqu'à dire que : "le courant des voyageurs est plus constant mais plus important, et les pointes sont émoussées."
Par ailleurs, l’article 13 de la Convention d’armistice
stipule que toutes les organisations ferroviaires en territoires occupés doivent être mises à la disposition pleine et entière du chef allemand des transports. Ainsi la SNCF se retrouva intégrée à la logistique efficace de la WTL (Wermacht Transport Leitung), relayée par des "Eisenbahn Betriebs Direktion". Ces EBD étaient composées de cheminots allemands et exerçaient une surveillance sur l’activité des agents français. La SNCF fut finalement classée "S-Betrieb", c'est à dire une entreprise protégée des réquisitions de toutes sortes car elle participait à l'effort de guerre allemand. En plus des réquisitions, les exigences allemandes en matière ferroviaire étaient importantes. Rien que pour l’armée d’occupation, il y avait 350 trains de transports de troupes allant d’Allemagne vers la France par jour. En comparaison, il y eu seulement 74 (ou 77 ou 79 suivant les sources) convois de déportés juifs vers l’Allemagne en deux ans et demi, le premier étant parti le 27 mars 42 de Compiègne et le dernier  de Clermont Ferrand le 18 août 44. Malgré tout, la direction de la SNCF s'efforce d'assurer plus de trafic avec de moins en moins de matériel et de personnel. Elle y parvint grâce à des gains de productivité conséquents. Malgré une réduction de plus de 40% du nombre de wagons, le trafic augmente considérablement. Devant l'assemblée générale de ses actionnaires, le conseil d'administration de la SNCF est indique sur le bilan de l'exercice 1942 : «Le trafic que nous avons assuré au cours de l'exercice est l'un des plus importants que les chemins de fer français aient connu depuis 1920 : 66 milliards d'unités kilométriques, contre 49 milliards seulement en 1938.» Même avec de nouvelles réquisitions, le trafic s'intensifiera encore en 1943. On voit bien que le réseau ferroviaire français pendant toute la guerre est resté très actif, tout en demeurant en partie contrôle allemand. Il n'y avait donc pas de pénurie de trains et de wagons.

En ce qui concerne les justes :
Actuellement ont été recensés environ 2600 justes pour 330 000 juifs.
Quand on sait que pour être juste en France, mise à part certaines conditions religieuses, il faut simplement fournir un acte de désobéissance passive. En plus, tous les membres d’une même famille sont inclus comme justes, car ils sont considérés comme ayant partagé les risques. Le nombre véritable de sauveurs est donc très peu élevé. En comparaison, les Pays-Bas comptent environ 4800 justes alors que plus de 75%  de la communauté juive fut déportée. L'action des justes a donc une portée limitée. De plus, on voit mal comment 2600 justes pouvaient protéger plus de 250 000 juifs survivants. Par ailleurs, ce n'est certainement pas les résistants qui les protégeaient. L’historien français Guilhem Zumbaum-Tomasi explique : "les résistants n’étaient pas intéressés de délivrer qui que ce soit. Leurs missions étaient des missions de sabotage. Les résistants, qu’ils soient communistes, gaullistes ou membres d’autres obédiences politiques, considèrent en premier lieu qu’ils s’opposent à l’ordre imposé par un occupant auquel il s’agit de nuire." D’ailleurs, à part le cas Léon Bronchart, aucun train de déportés n’a jamais été sérieusement attaqué ou saboté. Et n'oublions pas que seulement 2000 agents (dont 800 moururent) de la SNCF furent suspendus, internés, révoqués ou licenciés, sur le demi million d'employés que comptait cette entreprise. Selon l'historien, la résistance était trop faible et pas assez organisée. A l'époque, les juifs étaient considérés, selon lui, comme « une petite minorité sociale ou politique [...] Dans les gares, les déportés étaient poussés dans des wagons au vu et au su de tout le monde ». Des trains de déportés passaient dans les gares en plein jour. Tout le monde savait donc que des personnes y étaient entassés, mais très peu réagirent.

En ce qui concerne l'hypothèse que les Allemands étaient occupés ailleurs :
Paxton explique que l’administration avait mis à la disposition des Allemands « des moyens administratifs et techniques considérables». Dans son Vichy et les juifs, Paxton nous dit que les Allemands n’étaient que 40 000 (il a ensuite dit 60 000) en France (p. 12). Il répétera cette même affirmation lors du procès Papon. Ces chiffres sont très loin de la réalité. I
l n’y a eu en fait jamais moins de 400 000 Allemands. Rien que pour le réseau ferroviaire, 25 000 agents allemands surveillaient les cheminots français. Les seules troupes de sécurité (maintien de l’ordre) représentaient 100 000 hommes en fin 1941 et 200 000 en 1943. A leurs côtés, les troupes d’opérations comptaient 465 000 hommes (avec 30 divisions) en mai 1941, puis 400 000 (avec 28 divisions) en novembre 1941 et 249 000 (avec 19 divisions) en mai 1942. Ces effectifs remonteront progressivement et seront portés à plus de 1 000 000 de soldats (avec 44 divisions) en début de 1944 (http://siteedc.edechambost.net/Paxton/Annexe_effectifs.htm). D'après l'historien Philippe Masson, le chiffre total s'élevait déjà à 1,7 millions en France dès fin 1943 (Philippe Masson, Histoire de l'Armée Allemande, 1939-1945, Editions Perrin, 1997).
Paxton est souvent critiqué pour son travail partial. De plus, malgré le fait qu’il habite en France, il ne s’est jamais très intéressé aux archives françaises. Le livre Vichy et les juifs est le fruit de la lecture des archives allemandes, mais tout en négligeant beaucoup de sources dans d'autres pays. Il lui est même reproché de minimiser le rôle de l’Allemagne dans les déportations de France et de trop charger le gouvernement français de l’époque. Pierre Laborie, auteur notamment de L'opinion française sous Vichy, rectifiera lors d'une conférence de 2006 de l'INRP de Lyon : "Paxton écrit que jusqu'en 1943, il n'ya a eu que 40 000 soldats allemands ... C'est une grossière erreur, gênante en raison du commentaire qui l'accompagne, et malheureusement répétée au cours des éditions, en dépit des démarches effectuées (au moins par PL, peut-être par d'autres) pour attirer l'attention de l'éditeur sur la bévue." (Histoire et mémoires de Vichy et de la Résistance, compte-rendu de Daniel Letouzey, approuvé par Pierre Laborie, Lyon, octobre 2006). Par ailleurs, Robert Paxton a démontré lui-même qu'il n'était pas objectif puisqu'il affirmera que « la déportation par les Français fut probablement pire que ce que les archives allemandes le suggère. » Dans la dernière page de son livre de 1972, Paxton préjugea ce qu'il confirma en 1990 : "Quand je relis aujourd'hui certains jugements prononcés par moi à l'époque (comme ceux des pages 62-63 et 288), je concède qu'ils sont bien trop totalisants et parfois trop féroces. Ils étaient influencés, je le reconnais, par ma répulsion devant la guerre menée au Vietnam par mon propre pays. Mais à mes yeux, il est toujours légitime de dire que le Régime de Vichy aura été de bout en bout souillé par son péché originel de juin 1940." Comment un historien censé étudier froidement le passé peut-il s’autoriser une telle subjectivité ? Nous ne devons pas ignorer ses recherches à l'intérieur des archives allemandes, mais il est indispensable de ne pas prendre en compte ses conclusions. Et encore, a-t-il pris toutes les sources à sa disposition ou uniquement celles qui vont dans la même direction que sa théorie ?

 

Pour en finir avec Paxton, il faut savoir qu'il dira en 1997, au moment du procès Papon : "Contrairement aux idées reçues, Vichy n’a pas sacrifié les juifs étrangers dans l’espoir de protéger les juifs français. Dès le début, au sommet, on savait que le départ de ces derniers était inéluctable." Et où sont les preuves ? Affirmation très objective ... Dans une interview à Libération en février 2007, l'historien Henry Rousso doit revenir sur le Procès Papon. Il déclare à propos de Paxton : "Il n'a pas permis de mieux comprendre Vichy. Au contraire, il a renforcé une vision de plus en plus répandue qui minimise le rôle de l'occupant : aucun Allemand n'a été appelé à témoigner au cours du procès, ce qui donnait l'impression que l'occupant nazi ne jouait qu'un rôle secondaire dans cette affaire. On a perdu de vue le poids de l'occupant." Autrement dit, Rousso explique que Paxton minimise les actions des nazis en France pour mieux condamner l'Etat Français. Et dire que ses remarques lamentables passent aujourd'hui pour une avancée historique, au point d'être repris par des professeurs d'universités et des étudiants. Et en répondant à une autre question, l'historien poursuit ensuite en évoquant d'autres justifications du mythologiste : "Robert Paxton et d'autres ont expliqué pourquoi tant de juifs ont survécu en France : la taille du pays, sa géographie montagneuse où l'on pouvait se cacher, une guerre qui s'est terminée plus tôt qu'ailleurs."  Sans commentaire ... (pour en savoir plus sur ce que nous pouvons appeler "l'Affaire Paxton", je vous conseille ce lien : http://siteedc.edechambost.net/Paxton/Paxton.htm)


C'est donc une erreur importante que de dire que Pétain et ses proches avaient souhaité la déportation des juifs. Par les preuves citées, on sait que ce sont bien les nazis qui avaient préparé les rafles en France, comme dans toute l'Europe. On ne voit pas pourquoi ils auraient fait une exception pour la France. En ce qui concerne l'année 1942, l'Etat Français avait pris l'initiative de la déportation de juifs étrangers pour épargner un grand nombre de juifs français, déportation qui avait été mise en place par les partisans de Laval. Le maréchal Pétain ne peut être accusé d'avoir appliqué une politique d'hégémonie idéologique, initiatrice de crimes contre l'humanité, alors qu'il n'y a absolument pas participé. Cependant, sous la pression allemande, la politique du Régime de Vichy va progressivement se durcir  en fin 1942. L'évènement marqueur sera bien-sûr la tentative de coup d'Etat de Laval contre Pétain. La prise de pouvoir de Laval et la mise en place de la politique collaborationniste sera le prochain sujet de ce thème
(
http://realite-histoire.over-blog.com/article-24985330.html).

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21 octobre 2008 2 21 /10 /octobre /2008 11:23

Au XIIIème siècle, Le dominicain Martin de Troppau publie Chronique des papes et des empereurs. Ce livre va faire parler de lui puisqu'il relate la vie d'une femme nommée Jeanne qui devint pape entre 855 et 858. Jusqu'au XVIème siècle, l'Eglise vit dans l'existence de la papesse un fait établi, avant de dénier toute réalité à ce personnage. A t'elle réellement existé ?

Comment la papesse Jeanne devint Jean VIII l'angélique ?

D'après les biographies médiévales, Jeanne serait née en 822 à Ingelheim, près de Mayence. A la fin de son adolescence, cette femme quitta l'Allemagne vers 845 pour aller étudier dans une université anglaise. Afin de se faire accepter dans l'établissement, elle se serait fait passer pour un homme du nom de Johannes Anglicus (Jean l'Anglais). A cette époque, les femmes ne sont pas censés étudier. Ensuite, elle s'installa à Athènes avec son amant, et consacra la suite de sa vie à l'étude de la science et de la philosophie. Elle étudia également la médecine auprès du rabbin Isaac Istraeli. Après la mort de son amant, elle quitta la Grèce en 848 pour l'Italie et s'installa dans la ville sainte, à Rome. Elle y aurait rencontré le pape de l'époque, c'est-à-dire Léon IV, et se serait rapidement liée d'amitié avec celui-ci. Elle fréquenta également les plus importantes abbayes françaises de l'époque, dont celle de Saint-Germain-des-Prés. C'est donc une femme d'un grand savoir qui se présenta devant le pape et les cardinaux. Il ne faut pas oublier qu'à cette époque, il était extrêmement rare qu'un non religieux sache lire et écrire, et les connaissances acquises étaient donc exceptionnelles et devaient certainement susciter l'admiration. Toujours déguisée en homme, elle fut ordonnée prêtre et devint rapidement cardinal. Après la mort de Léon IV, en 855, elle fut désigné pour prendre sa succession et monta sur le trône pontifical sous le nom de Jean VIII l'Angélique. Nul ne semble connaître sa véritable identité, et selon les sources, elle exerça sa charge sans le moindre problème. Cependant, en avril 858, au cours de la fête des Rogations, elle s'écroula entre la basilique Saint-Jean-de-Latran et la basilique Saint-Pierre. Elle mit alors un enfant au monde, devant un public stupéfait. Selon les sources, elle fut ensuite lapidée ou décèda en accouchant. Elle fut ensuite enterrée à la sauvette, hors des lieux sacrés, c'est-à-dire en dehors de la basilique Saint-Pierre.

Les sources mentionnant la papesse

Martin de Troppau n'est pas le seul à évoquer la papesse Jeanne, loin de là. Peu avant lui, Etienne de Bourbon, un autre dominicain, mentionnait déjà une affaire dans son oeuvre Tractatus de diversis materiis predicabilibus. Le Promptuarium exemplorum de Martin le Polonais, un autre érudit du XIIIème siècle raconta l'histoire de Jean VIII l'angélique, tout comme Jean de Mailly à travers son Traité des divers matériaux de la prédication. Enfin, Emmanuel Roïdis au XIXème siècle, puis Durrell Lawrence au XXème siècle, écrivirent chacun La papesse Jeanne. Par ailleurs, une inscription aurait été gravée à l'endroit même de l'accouchement de la papesse en ces termes: "Pierre, père des pères, publie la parturition de la papesse". En clair, cela signifie qu'une papesse avait accouché et que l'Eglise l'a certifié. Mais à partir du XVIème, c'est-à-dire à l'aube des Guerres de Religion, cette histoire va subir une opposition. Cependant, ce n'est pas les caholiques mais les protestants qui vont prendre position contre l'existence d'une femme pape avec David Blondel, en 1647. Il est suivit par le moine augustin Onofrio Panvinio en 1562, à travers sa Vitae Pontificum (Vie des papes). Par la suite, l'Eglise va aussi contredire l'histoire de Jeanne la papesse en indiquant que le pape de 855 à 858 n'était pas Jean VIII l'Angélique mais un certain Benoît III. Cependant, si on étudie la vie papale de Benoît III, on peut se rendre compte que celui-ci a curieusement des similitudes avec la papesse Jeanne.

L'énigme Benoît III


Encore aujourd'hui, l'Eglise reconnait Benoît III comme le successeur de Léon IV en 855. Cependant, il n'y a quasiment aucune source qui mentionne l'existence de ce personnage. Il est décrit comme ayant un beau physique, lui attribue une aversion pour les apparitions en public ainsi qu'une grande modération. On sait également que Benoit III a fait face à l'anti-pape Anastase III, dit le bibliothécaire, qui fut aussi nommé en 855, si on en croit l'érudit contemporain Hincmar de Reims, dans son Monumenta Germaniae Historica. Par ailleurs, Benoit III serait mort subitement le 17 avril 858 et aurait été enterré en dehors de la basilique Saint-Pierre, conformément à sa volonté, car il se serait jugé indigne de se mettre près des saints, mais sans se justifier. Tous ces faits peuvent aussi s'appliquer au règne de la papesse Jeanne. Par ailleurs, l'Eglise aurait très bien pu rebaptiser Jeanne, c'est-à-dire Jean VIII l'Angélique, en Benoît III, pour mieux dissimuler son sexe. Cependant, cette histoire racontée par de nombreux auteurs n'est pas sans anomalies.

Les anomalies de cette histoire

La thèse qui rejette l'existence de la papesse Jeanne en prétendant qu'une femme ne saurait se dissimuler si longtemps sous les habits masculins est pourtant contredite par deux faits importants : l'Eglise a admise son existence durant des siècles et d'autres femmes avaient également vécu jusqu'à leur mort, en dissimulant son sexe sous une apparence masculine. Le meilleur exemple est l'abbesse allemande Hildegarde, qui a vécu au XIème siècle et qui fut réputée pour ses écrits mystiques. Ce n'est donc pas cette thèse qui peut être retenue. Cependant, la papesse a pu être confondue par un autre pape, en 872, qui a aussi porté le nom de Jean VIII. Son existence est bien avérée. Il fut surnommé la papesse en raison de sa faiblesse éprouvée face au peuple Sarrasins, mais aussi et surtout en raison de son homosexualité supposée. Les deux personnages n'ont-ils aucun rapport l'un avec l'autre, ou une confusion s'est-elle établie entre le successeur de Léon IV et un historique pape Jean aux moeurs efféminées ? D'autres points sont à éclaircir. En effet, selon les récits, Jeanne aurait étudié dans une université anglaise, or la plus ancienne connue de cette province, c'est-à-dire celle d'Oxford, date du XIIème siècle, même si la date exacte n'est pas connue et que des traces d'enseignement existaient avant ce siècle. Par ailleurs, selon les connaissances actuelles, il n'y avait aucune école de science et de philosophie à Athènes au IXème siècle, et les grandes écoles antiques de cette ville avaient fermé depuis bien longtemps. Des énigmes sont encore à résoudre.

La vie de la papesse Jeanne est-elle un mythe ou une réalité ? Il est aujourd'hui difficile de répondre à cette question. Une chose est certaine, l'Eglise s'est mystérieusement contredite à ce sujet.

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14 octobre 2008 2 14 /10 /octobre /2008 11:08

Dès la fin de l'année 1940, deux conceptions de la collaboration vont s'opposer, celle de l'amiral François Darlan et celle de Pierre Laval. L'amiral Darlan pensait qu'à court terme, deux puissances allaient dominer le monde, les Etats-Unis et le IIIème Reich. Cependant, ces deux états entreraient inévitablement en guerre et l'armée française, qui commençait à se restructurer, devait alors choisir le camp du plus fort qui, pour l'amiral, sera les Etats-Unis. Les partisans de ce type de collaboration étaient principalement des officiers militaires, dont le maréchal Pétain faisait partit. Pierre Laval croyait que les Allemands allaient certainement gagner la guerre, donc la France devait tout faire pour s'entendre avec l'occupant afin de gagner au maximum leur confiance, quitte à mettre en place une collaboration idéologique, c'est-à-dire un collaborationnisme. Les partisans de Pierre Laval étaient majoritairement des hommes politiques de diverses tendances. Ces deux conceptions opposées de la collaboration engendrèrent un conflit important qui influa sur la politique du Régime de Vichy.

Il est indispensable de bien faire la distinction entre la collaboration d'Etats qui définissait une entraide entre l'Allemagne et la France, à condition d'obtenir des contreparties, et le collaborationnisme qui est l'acceptation de l'idéologie nazie sans exiger de contreparties. De plus, de nombreux collaborateurs organiseront des actions de résistances, tels que Pétain (voir le thème sur son double-jeu) ou encore l'amiral Darlan, c'est-à-dire l'un des principaux théologiens de la collaboration d'Etats.  Il est donc nécessaire d'effectuer quelques repères chronologiques qui permettront de comprendre pourquoi la France entrera, malgré elle, dans le collaborationnisme.
A noté que j'ai volontairement mis le mot "Etat" au pluriel, contrairement aux autres historiens, tout simplement parce qu'une collaboration se décide entre deux .partenaires (cela me semble plus logique).

Pétain et la lutte contre les premières traces du collaborationnisme

La fin de l'année 1940 marqua un conflit entre Pétain et Laval, conflit bien connu des historiens mais peu connu parmi la population française. Je me dois donc de le rappeler. Au début du mois de décembre, Adolf Hitler prit la décision de transférer les cendres de l'Aiglon (Napoléon II, c'est-à-dire le fils de Napoléon Ier) aux Invalides. Le dirigeant du Reich avait deux objectifs: accroître sa popularité auprès des Français (Hitler était et restera très impopulaire parmi le peuple français) et améliorer les relations franco-allemandes qui étaient particulièrement tendues à cette période. La France avait réclamé les restes de la dépouille du dauphin de Bonaparte à de nombreuses reprises depuis le XIXème siècle. Le Furher, par un télégramme personnel, avisa le maréchal Pétain de son intention de remettre à la France la dépouille mortelle du fils de l'ancien empereur français, pour qu'elle reposât désormais auprès de lui, sous le même dôme. Le maréchal lui adressa aussitôt ses remerciements "et ceux du peuple Français". La nouvelle fut tenue secrète jusqu'au dernier moment, afin d'éviter les curiosités inopportunes. L'ambassadeur d'Allemagne en France Otto Abetz contacta Pierre Laval en lui expliquant que la présence de Pétain était souhaitée par les Allemands.
Avertit de cet évènement exceptionnel, Pierre Laval  pensa qu'il s'agissait d'une occasion unique pour fraterniser avec l'Allemagne nazie. Il recommanda au Maréchal d'assister à la cérémonie auprès d'Hitler mais le chef d'état de la France va refuser catégoriquement. Ce dernier déclara à du Moulin de Labarthète : "Si les Allemands croient que je vais m'afficher à Paris, en prisonnier, auprès d'Hitler, ils me connaissent bien mal !". Laval insista à plusieurs reprises mais Pétain finit alors par le renvoyer avec la majeure partie de son gouvernement. Le Maréchal avait, le matin du 13 décembre 1940, mis en place un conseil des ministres improvisé dans lequel il demanda à chacun des ministres de rédiger une lettre de démission. Puis il partit avec les documents et revint peu de temps après pour annoncer qu'il acceptait la démission de Laval, à la grande surprise de ce dernier. Il y avait déjà des tensions entre les deux hommes depuis plusieurs semaines puisque Marcel Peyrouton, l'un des principalux opposants à Laval à cette époque, avait tenter le persuader Pétain de le renvoyer le 10 décembre. Fou de rage, le renvoyé quitte la pièce et jura presque qu'il se vengera. Ensuite, il quitta l'Hôtel du Parc de Vichy, mais nouvelle surprise, des policiers  issus des groupes de protection du colonel Groussard l'arrêtèrent, sur demande de Marcel Peyrouton. Le général Huntziger emprisonna Laval sur les ordres du Maréchal. Pourquoi Pétain tenait-il a tout prix renvoyer son numéro 2 de l'époque. La raison est simple et n'a rien à voir avec les récits propagandistes des résistants. Il ne s'agit pas d'une lutte d'ambition ou d'une révolution de palais. N'oublions pas que c'est Laval avec Abetz qui avaient organisé l'entrevue de Montoire entre Pétain et Hitler, rencontre qui n'a pas abouti à grand chose. C'est aussi Laval et Abetz qui souhaitaient que le Maréchal vienne rencontrer les Allemands lors de la remise des restes de l'Aiglon aux Invalides. Il y a réellement une distinction entre les deux hommes dans la manière de collaborer. Pétain désirait une collaboration donnant-donnant dans laquelle les deux partis trouveraient des intérêts, tandis que Laval voulait que la France se range diplomatiquement au côté de l'Allemagne puisqu'il croyait avec certitude que le IIIème Reich sortirait vainqueur de la guerre. N'est-ce pas Laval qui avait proposé une alliance militaire avec les nazis et fait dresser des plans de reconquète commune au Tchad, dont le gouverneur Félix Eboué se déclara favorable à De Gaulle ? N'est-ce pas Laval qui avait restitué l'or de la Banque nationale de Belgique aux Allemands, que les Belges avaient confié, et cela sans l'accord du Maréchal ? N'est-ce pas Laval qui avait offert à l'Occupant des participations françaises dans les mines de Bor en Serbie (les plus importantes d'Europe), toujours de sa propre initiative ? Etant donné que le Maréchal était en total désaccord avec son principal ministre qui devenait en plus envahissant et semblait vouloir tout diriger, il le renvoya en faisant tout pour qu'il ne puisse plus s'imposer au sein du gouvernement.

220px-Otto_Abetz.jpgEvidemment, les Allemands furent hostiles au renvoie de Laval, surtout qu'ils se doutaient bien du réel motif : "Laval a été la victime des intrigues personnelles de ses propres ministres qui furent confortés dans leur position bien connue contre la collaboration par l'action des milieux chauvins qui se tenaient en coulisses." (Archives Nationales - AJ 413, document rappelé par Bénédicte Vergez-Chaignon dans Le Docteur Ménétrel, Perrin, 2001, p. 136). Dans la matinée du 14 décembre 1940, l'ambassadeur Otto Abetz fit téléphoner par le général de La Laurencie, proche de Pétain, un véritable ultimatum dans lequel les Allemands imposèrent la libération et le retour de Laval, ainsi que la libération du collaborationniste Marcel Déat. L'autorité du gouvernement français reconnue par la convention d'armistice est désormais violée. Néanmoins, le chef de la France cède et s'engage "à ne procéder à aucune arrestation d'homme politique ou de journaliste sans l'approbation des autorités d'occupation." (Jean-Paul Cointet, Histoire de Vichy, Perrin, 2003, p. 173). Malgré tout, dans un message diffusé dans la journée, il informe les Français de sa décision de remplacer Pierre Laval par Pierre-Etienne Flandin, qui reçoit également le ministère des Affaires Etrangères, mais en justifiant que ce souhait "ne retentit en rien sur nos relations avec l'Allemagne" et que "la Révolution nationale continue". Puis Philippe Pétain envoie une lettre à Hitler dans laquelle il précise que le renvoi de Pierre Laval fut causé pour des raisons intérieurs mais qu'il était un ennemi de sa Révolution nationale, tout en ajoutant qu'il entendait bien poursuivre une politique de collaboration. Malgré tout, Otto Abetz n'entend pas en rester là. Il rencontre d'abord l'amiral Darlan qui était venu à Paris pour accueillir les cendres de l'Aiglon. Puis le 16 décembre, l'ambassadeur nazi, franchit la ligne de démarcation et parvint à Vichy tout en se faisant accompner de SS armés de mitrailleuses. Fou de rage, il rencontra Pétain le 17 décembre au matin pour lui demander des explications et lui ordonna la libération de Laval : "Je déclarai à Pétain que j'avais un nombre suffisant de preuves que la presque totalité de son entourage personnel et de son cabinet était hypocrite dans ses assurances en faveur de la politique de collaboration avec l'Allemagne. Il était excellent que ces messieurs se soient maintenant démasqués car le rapport de leur attitude avec les échecs militaires subis par les Italiens en Méditerranée était patent." (télégramme d'Otto Abetz pour le ministre des Affaires Etrangères du Reich, 18 décembre 1940, Archives Nationales - 3 W 347). Il prévint le chef de l'Etat Français que si celui-ci ne libère pas Laval, les Allemands seraient contraints de le faire par la force. Craignant une invasion de la zone Sud, le Maréchal fut contraint de libérer son adversaire politique et justifia ses actes par un simple changement de gouvernement. Néanmoins, le partisan du collaborationnisme fut écarté des places importantes du Régime de Vichy durant plus d'un an. En effet, le Maréchal refusa de le reprendre et bénéficia du le soutien de ses proches, dont un certain nombre sont au gouvernement. Malgré tout, Laval et Pétain se rencontrent également en présence de Darlan et d'Abetz, et le chef de la France confiera à Paul Baudouin l'athmosphère de l'entretien. Ce dernier le restitua : "Le Maréchal m'indique combien désagréable, violent et vulgaire fut son entretien avec Pierre Laval, en présence de l'amiral Darlan et de M. Abetz. Pierre Laval n'a pas hésité à dire que, puisque des Français l'avaient trahi, il se réjouissait d'avoir des amis allemands qui le délivraient. Il a traité le Maréchal de propre à rien." (Paul Baudouin, Neuf mois au gouvernement, Paris, La Table Ronde, 1948, p. 419, repris par Jean-Paul Cointet, Histoire de Vichy, Perrin, 2001, p. 174). Même Otto Abetz fut choqué par la dispute violente entre les deux hommes, et conclua : "L'entretien entre Pétain et Laval, me fit distinctement constater le rôle que jouaient, dans le présent conflit, les différences de tempérament entre le vieux militaire et le civil homme d'Etat." (Otto Abetz, Mémoires d'un ambassadeur, Paris, Delamain et Boutelleau, 1953, p. 190). Enfin, dans l'après-midi du 17 décembre, L'ambassadeur d'Allemagne rendit personnellement visite à Pierre Laval, et se dernier se montra reconnaissant. Il estima non seulement que les nazis l'avaient libéré, mais aussi qu'ils lui avaient sauvé la vie. Puis Laval envoya une lettre de reconnaissance à Adolf Hitler et explique sa volonté de participer à la mise en place d'un nouvelle Europe construite par l'Allemagne :

"Monsieur le Chancelier du Reich,

Par la présente, je voudrais vous exprimer ma reconnaissance... Par son action, le gouvernement français a commis une faute grave, mais j'espère de tout mon coeur que mon pays n'aura pas à en souffrir... La politique de collaboration avec l'Allemagne doit être loyale, sans ambiguïté, sans arrière-pensée... J'aime mon pays et je sais qu'il peut trouver une place digne de son passé dans la nouvelle Europe que vous construisez." (Otto Abetz, Mémoires d'un ambassadeur, Paris, Delamain et Boutelleau, 1953, p. 54-55, document repris par Jean-Paul Cointet dans Histoire de Vichy, Perrin, 2001, p. 175).

Quant à la cérémonie du transfert des cendres de l'Aiglon, elle eut lieu le 14 et le 15 décembre. Ni Pétain et ni Hitler n'y assisteront. En tout cas, cet évènement marqua la victoire des partisans de la collaboration d'Etats, avec l'armée à sa tête, face aux collaborationnistes.

Le règne de l'armée

La réorganisation gouvernementale de décembre 1940 consacra trois vainqueurs, l'armée et deux anciens partis politiques, c'est-à-dire l'Alliance Démocratique et l'Action Française. Pierre Etienne Flandin, qui était l'un des premiers hommes politiques à avoir milité pour le droit de vote des femmes (durant les années 1910), prit la place de Pierre Laval. Cependant, cet ancien leader de la Droite Libérale fut rapidement remplacé par l'amiral Darlan, en février 1941. Celui-ci engagea alors une politique de collaboration d'Etats dont on connaît la plupart des évènements. L'une des mesures les plus importantes, durant l'année 1941, concerne bien-sûr la création de la Légion des Volontaires Français le 8 juillet 1941 qui était destinée à combattre l'URSS de Staline aux côtés des Allemands, avec  le soutien du Maréchal. Darlan va également autoriser les nazis à utiliser temporairement certains aéroports français tels qu'à Alep, à Bizerte ou encore à Dakar. La mise en place du LVF au côté de l'Allemagne démontre la volonté de Pétain de lutter prioritairement contre le bolchevisme plutôt que contre l'Axe. Dans l'article concernant le possible double jeu du Maréchal à Vichy, nous avions évoqué ce qu'il pensait : "Nous sommes, Américains et Français, en présence de deux doctrines dont l'application nous apparait indésirable, le Nazisme et le Bolchevisme. Le Bolchevisme est pour l'Europe le danger le plus grave. Nous ne sommes donc pas fondés, nous Européens, à regretter les coups qui lui sont portés aujourd'hui. Le règne du Nazisme n'est pas non plus à désirer, car il imposerait aux peuples soumis à son emprise des contraintes très lourdes à supporter. On peut prévoir qu'en raison de ces contraintes et l'immensité de l'entreprise, des craquements de tarderaient pas à se produire qui jetteraient par terre l'édifice nazi." (Philippe Pétain, Actes et Ecrits, Flammarion, 1974, p. 590, et Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 366). De plus, nous avions évoqué le récit du pétainiste Paul Dungler, créateur du groupe de résistance alsacienne appelée la 7ème colonne d'Alsace. Celui-ci était aussi favorable à une collaboration avec l'Allemagne contre l'URSS. Voici sa pensée en été 40 : "Les Allemands vont perdre la guerre. [...] Lorsqu'ils auront un certain nombre de revers, le régime va s'effondrer intérieurement [...]; il faut que nous, nous nous organisions pour remplacer les Allemands à leur effondrement par une organisation qui tiendra tout le pays pour éviter le jeu communiste." (Paul Dungler, Souvenirs de la guerre de 1939/1945, p. 11). Grâce à cet aveux de l'été 40, la vision de plusieurs pétainistes était claire. L'Allemagne va probablement perdre la guerre, même si on ne peut pas parler de certitude. A l'approche du déclenchement de l'opération Barbarossa contre l'Armée rouge,  Pétain s'exclama même : "Les Allemands sont foutus !" (Herbert Lottman, Pétain, Seuil, 1984, p.383). Il faut prendre néanmoins cette phrase avec des pincettes puisque nous savons que le doute parcourrait certains esprits, notamment celui du Maréchal. Cependant, pour empécher les communistes (la plupart étaient admirateurs de Staline) de s'emparer de la France après la chute probable du voisin germain, il était nécessaire de freiner l'avancée possible de l'Union Soviétique, quitte à s'allier provisoirement avec le Reich. Par ailleurs, dans l'article concernant un possible double jeu de Pétain, nous avons constaté que les pétainistes ne voyaient pas deux blocs (Alliés et Axe) dans ce conflit mondial, mais trois (Anglo-Américains, Axe et URSS). si Pétain était disposé à négocier parfois avec l'Axe et les Anglo-Américains, le bolchevisme devait être combattu à tout prix. Et n'oublions pas que nous ne sommes pas uniquement dans une guerre entre nations, mais aussi dans un conflit entre idéologies. Pétain était anti-marxiste et considérait l'URSS comme un Etat ennemi. Enfin, si Vichy a bien soutenu la LVF, une source indique que ce soutien n'était pas inconditionnel mais qu'il restait assez mesuré. En effet, dans une note datée du 11 février 1942,
le gouvernement français souligne que si le pouvoir avait décidé d'accorder son appui sur cette organisation, c'était "sans donner de publicité aux mesures prises en sa faveur et sans patronner officiellement la propagande faite pour susciter les engagements" (Pierre Giolitto, Volontaires français sous l'uniforme allemand, Tempus, 2002, p. 17). Et rappelons que le très collaborationniste Marcel Déat avait reproché à Pétain et à Darlan de ne pas financer la LVF, reproche adressé dans le journal L'Oeuvre le 10 aout 1941.

Mais le sujet ne concerne pas la position de Pétain face aux communistes ou aux francs-maçons que l'on connait bien, mais traite de ses rapports avec l’antisémitisme. En effet, commençons déjà par la création, à la demande de Pétain, du Service d'Ordre Légionnaire par Joseph Darnand. A travers cette organisation, ce dernier avait émit le souhait de propager la Révolution Nationale. Par ailleurs, ce dernier rédigea le règlement du SOL en 21 points, dont l'un des points est la lutte contre la "lèpre juive". Pétain ne s'opposa pas à ce règlement, mais il faut dire que remettre en cause la lutte contre la "lèpre juive" aurait certainement déplu aux nazis. Toujours en ce qui concerne notre sujet qui est l'antisémitisme, sur la demande des Allemands, Darlan va mettre en place le Commissariat Général des Questions Juives (CGQJ), le 29  mars 1941. Cette organisation doit être chargée de "reconnaître et éliminer les juifs de toutes les interférences dans les domaines vitaux et dans la vie publique, administrer leurs biens, jusqu'à la date de leur évacuation". Elle s'occupera notamment de la législation du statut des juifs et de leur internement dans les camps français (attention, on parle d'évacuation et non de déportation !). Le premier à accéder à ce poste est Xavier Vallat, ancien membre d'Action Française. La législation va progressivement se généraliser, bon nombre d'entre-eux sont exclus de la vie publique, mais aussi quelques-uns y furent épargnés. Le meilleur exemple est le général Weygand qui a été adopté par une famille d'origine juive et dont il avait ensuite prit le nom de famille. De plus, ce collègue d'armes du Maréchal s'efforça même d'appliquer la législation française sur les juifs en Algérie. Weygand, en qualité de Délégué en Afrique du Nord, va contribuer à protéger les 400 000 juifs qui y résidaient; tout en appliquant la législation antijuive. En effet, lors d'un déjeuner dans lequel il discutait de la situation des juifs, il s'était dressé : "J'ai été élevé par un Juif et je n'admets pas que l'on calomnie des Juifs devant moi" (Bernard Destremau, Weygand, Perrin, 1989, p. 669). Mais que pensait Pétain vis-à-vis de la création d'une structure spéciale chargée d'étudier la question juive ? L'historien juif André Kaspi a démontré qu'il n'y était pas favorable, et qu'il souhaitait que les juifs français ne subissent pas le même traitement que les juifs étrangers. Pour cela, il s'appuie sur le rapport du 6 mars 1941 écrit par Otto Abetz : "Quant à la création d'un Office central juif en France, Darlan s'est déclaré d'accord que celui-ci soit  institué par le gouvernement français, mais a attiré mon attention sur le fait que le maréchal Pétain avait une attitude fort hésitante à l'égard de la question juive. Le maréchal ne voudrait pas qu'aux juifs résidant depuis longtemps en France et qui se sont distingués pendant la guerre soit appliqué le même traitement qu'aux juifs venus de l'étranger. Malgré cette attitude de Pétain qui ne permet pas d'espérer un travail actif de l'Office central juif crée par le gouvernement français, il est néanmoins souhaitable que la création émane de celui-ci. L'Office central juif trouvera de ce fait une base légale et son travail en zone occupée pourra être activée par l'influence allemande de telle manière que la zone occupée sera forcée de se joindre aux mesures prises." (André Kaspi, La Deuxième guerre mondiale, Editions Complexe, 1995, p. 182). Ce n'est donc pas en plein accord avec le Maréchal que l'amiral Darlan va créer le CGQJ, mais il le laissa faire pour éviter les Allemands de le mettre en place.

 

Si vous voulez en savoir plus sur les premières dispositions de l'Etat Français sur le peuple juif, je vous conseille de regarder la première partie de Pétain et l'antisémitisme (http://realite-histoire.over-blog.com/article-22916931.html). Enfin, les Allemands imposent une nouvelle ordonnance en France le 26 avril 1941, la troisième soumise sans l'accord de l'Etat Français. Cette ordonnance donne une nouvelle définition du juif et élargit les interdictions d'exercice de professions à tout le secteur des activités commerciales. Cette ordonnance sera suivie des premières rafles avec des juifs et des tziganes qui furent envoyés vers des camps français. Néanmoins, même si une collaboration d’Etats a lieu entre la France et l’Allemagne, il y a une volonté de Vichy d'empêcher l’application de la politique nazie à l'encontre des juifs. Pétain veut garder la main-mise sur la législation alors que les Allemands tentent encore d'imposer la sienne. Le paradoxe, c’est la loi française du 2 juin 1941 qui va le prouver.

Loi du 2 juin 1941 remplaçant la loi du 3 octobre 1940 portant sur le statut des juifs

Nous, Maréchal de France, chef de l'État français, Le conseil des ministres entendu,
Décrétons :
Article l
. - Est regardé comme Juif :
1º Celui ou celle, appartenant ou non à une confession quelconque, qui est issu d'au moins trois grands-parents de race juive, ou de deux seulement si son conjoint est lui-même issu de deux grands-parents de race juive.
Est regardé comme étant de race juive le grand-parent ayant appartenu à la religion juive ;
2º Celui ou celle qui appartient à la religion juive, ou y appartenait le 25 juin 1940, et qui est issu de deux grands-parents de race juive. La non-appartenance à la religion juive est établie par la preuve de l'adhésion à l'une des autres confessions reconnues par l'État avant la loi du 9 décembre 1905. Le désaveu ou l'annulation de la reconnaissance d'un enfant considéré comme Juif sont sans effet au regard des dispositions qui précèdent.
Art. 2. - L'accès et l'exercice des fonctions publiques et mandats énumérés ci-après sont interdits aux Juifs :
1. Chef de l'État, membres du Gouvernement, du conseil d'État, du conseil de l'ordre national de la Légion d'honneur, de la cour de cassation, de la cour des comptes, du corps des mines, du corps des ponts et chaussées, de l'inspection générale des finances, du corps des ingénieurs de l'aéronautique, des cours d'appel, des tribunaux de premièreinstance, des justices de paix, des tribunaux répressifs d'Algérie, de tous jurys, de toutes juridictions d'ordre professionnel et de toutes assemblées issues de l'élection, arbitres.
2. Ambassadeurs de France, secrétaires généraux des départements ministériels, directeurs généraux, directeurs des administrations centrales des ministères, agents relevant du département des affaires étrangères, préfets, sous-préfets, secrétaires généraux des préfectures, inspecteurs généraux des services administratifs au ministère de l'intérieur, fonctionnaires de tous grades attachés à tous services de police.
3. Résidents généraux, gouverneurs généraux, gouverneurs et secrétaires généraux de colonies, inspecteurs des colonies.
4. Membres des corps enseignants.
5. Officiers et sous-officiers des armées de terre, de mer et de l'air, membres des corps de contrôle de la guerre, de la marine et de l'air, membres des corps et cadres civils des départements de la guerre, de la marine et de l'air, créés par les lois du 25 août 1940, du 15 septembre 1940, du 28 août 1940, du 18 septembre 1940 et du 29 août 1940.
6. Administrateurs, directeurs, secrétaires généraux dans les entreprises bénéficiaires de concessions ou de subventions accordées par une collectivité publique, titulaires de postes à la nomination du Gouvernement dans les entreprises d'intérêt général.
Art. 3. - Les juifs ne peuvent occuper, dans les administrations publiques ou les entreprises bénéficiaires de concessions ou de subventions accordées par une collectivité publique, des fonctions ou des emplois autres que ceux énumérés à l'article 2, que s'ils remplissent l'une des conditions suivantes :
a) Être titulaire de la carte du combattant, instituée par l'article 101 de la loi du 19 décembre 1926 ;
b) Avoir fait l'objet, au cours de la campagne 1939-1040, d'une citation donnant droit au port de la Croix de guerre instituée par le décret du 28 mars 1941;
c) Être décoré de la Légion d'honneur ou de la médaille pour faits de guerre ;
d) Être pupille de la nation ou ascendant, veuve ou orphelin de militaire mort pour la France.
Art. 4.- Les juifs ne peuvent exercer une profession libérale, une profession commerciale, industrielle ou artisanale, ou une profession libre, être titulaires d'une charge d'officier public ou ministériel, ou être investis de fonctions dévolues à des auxiliaires de justice, que dans les limites et les conditions qui seront fixées par décrets en conseil d'État.
Art. 5. - Sont interdites aux juifs les professions ci-après :
Banquier, changeur, démarcheur ;
Intermédiaire dans les bourses de valeurs ou dans les bourses de commerce ;
Agent de publicité ;
Agent immobilier ou de prêts de capitaux ;
Négociant de fonds de commerce, marchand de biens ;
Courtier, commissionnaire ;
Exploitant de forêts ;
Concessionnaire de jeux ;
Éditeur, directeur, gérant, administrateur, rédacteur, même au titre de correspondant local, de journaux ou d'écrits périodiques, à l'exception des publications de caractère strictement scientifique ou confessionnel ;
Exploitant, directeur, administrateur, gérant d'entreprises ayant pour objet la fabrication, l'impression, la distribution ou la présentation de films cinématographiques, metteur en scène, directeur de prises de vues, compositeur de scénarios ;
Exploitant, directeur, administrateur, gérant de salles de théâtre ou de cinématographie ; Entrepreneur de spectacles ;
Exploitant, directeur, administrateur, gérant de toutes entreprises se rapportant à la radiodiffusion.
Des règlements d'administration publique fixeront pour chaque catégorie les conditions d'application du présent article.
Art. 6. -
En aucun cas, les juifs ne peuvent faire partie des organismes chargés de représenter les professions visées aux articles 4 et 5 de la présente loi ou d'en assurer la discipline.
Art. 7.
- Les fonctionnaires juifs visés aux articles 2 et 3 sont admis à faire valoir les droits définis ci-après :
1º Les fonctionnaires soumis au régime de la loi du 14 avril 1924 recevront une pension d'ancienneté avec jouissance immédiate s'ils réunissent le nombre d'années de service exigé pour l'ouverture du droit à cette pension.
Si, sans remplir cette condition, ils ont accompli au moins quinze années de services effectifs, ils bénéficieront avec jouissance immédiate d'une pension calculée à raison, soit d'un trentième du minimum de la pension d'ancienneté pour chaque année de services de la catégorie A, soit d'un vingt-cinquième pour chaque année de services de la catégorie B ou de services militaires. Le montant de cette pension ne pourra excéder le minimum de la pension d'ancienneté augmenté, le cas échéant, de la rémunération des bonifications pour services hors d'Europe et des bénéfices de campagne ;
2º Les fonctionnaires soumis au régime de la caisse nationale des retraites pour la vieillesse obtiendront, s'ils comptent au moins quinze ans de services effectifs, la jouissance immédiate d'une allocation annuelle égale au montant de la rente vieillesse qui leur serait acquise à l'époque de la cessation de leurs fonctions si leurs versements réglementaires avaient été effectués dès l'origine à capital aliéné. Cette allocation cessera de leur être attribuée à compter de la date d'entrée en jouissance de leur rente sur la caisse nationale des retraites ;
3º Les fonctionnaires des départements, communes ou établissements publics qui possèdent une caisse spéciale de retraites bénéficieront, avec jouissance immédiate, de la pension d'ancienneté ou de la pension proportionnelle fixée par leur règlement de retraites, s'ils remplissent les conditions de durée de services exigées pour l'ouverture du droit à l'une de ces pensions ;
4º Les agents soumis au régime de la loi sur les assurances sociales et comptant au moins quinze années de services effectifs recevront, de la collectivité ou établissement dont ils dépendent, une allocation annuelle égale à la fraction de la rente vieillesse constituée par le versement de la double contribution durant toute la période où ils sont restés en service. Cette allocation cessera de leur être attribuée à compter de la date d'entrée en jouissance de ladite rente ;
5º Les fonctionnaires tributaires de la caisse inter-coloniale de retraites ou des caisses locales, et comptant au moins quinze années de services effectifs, bénéficieront d'une pension dans les conditions qui seront déterminées par un règlement d'administration publique ;
6º Les fonctionnaires et agents ne remplissant pas les conditions requises pour pouvoir bénéficier des pensions et allocations ci-dessus recevront leur traitement pendant une durée qui sera fixée par un règlement d'administration publique;
7º La situation des ouvriers des établissements militaires et industriels de l'État sera réglée par une loi spéciale.
Les fonctionnaires ou agents juifs visés par les articles 2 et 3 de la loi du 3 octobre 1940 sont considérés comme ayant cessé leurs fonctions à la date du 20 décembre 1940.
Les fonctionnaires ou agents qui sont atteints par les nouvelles interdictions édictées par la présente loi cesseront leurs fonctions dans le délai de deux mois après la publication de celle-ci.
L'application des dispositions de la présente loi aux prisonniers de guerre est différée jusqu'à leur retour de captivité.
Les fonctionnaires ou agents juifs visés aux articles 2 et 3 et actuellement prisonniers de guerre cesseront d'exercer leurs fonctions deux mois après leur retour de captivité.
Les dispositions de la présente loi ne seront applicables aux ascendants, conjoint ou descendants d'un prisonnier de guerre que dans un délai de deux mois après la libération de ce prisonnier.
En ce qui concerne les personnels en service outre-mer, un décret rendu sur la proposition des secrétaires d'État intéressés déterminera les conditions de la cessation de leurs fonctions.
Art. 8
. - Peuvent être relevés des interdictions prévues par la présente loi, les juifs :
1º Qui ont rendu à l'État français des services exception-nels ;
2º Dont la famille est établie en France depuis au moins cinq générations et a rendu à l'Etat français des services exceptionnels.
Pour les interdictions prévues par l'article 2, la décision est prise par décret individuel pris en conseil d'Etat sur rapport du commissaire général aux questions juives et contresigné par le secrétaire d'État intéressé.
Pour les autres interdictions, la décision est prise par arrêté du commissaire général aux questions juives.
Le décret ou l'arrêté doivent être dûment motivés.
Les dérogations accordées en vertu des dispositions qui précèdent n'ont qu'un caractère personnel et ne créeront aucun droit en faveur des ascendants, descendants, conjoint et collatéraux des bénéficiaires.
Art. 9. -
Sans préjudice du droit pour le préfet de prononcer l'internement dans un camp spécial, même si l'intéressé est Français, est puni :
1º D'un emprisonnement de six mois à deux ans et d'une amende de 500 F à 10000 F, ou de l'une de ces deux peines seulement, tout juif qui s'est livré ou a tenté de se livrer à une activité qui lui est interdite par application des articles 4, 5 et 6 de la présente loi :
2º D'un emprisonnement de un an à cinq ans et d'une amende de 1 000 F à 20 000 F, ou de l'une de ces deux peines seulement, tout juif qui se sera soustrait ou aura tenté de se soustraire aux interdictions édictées par la présente loi, au moyen de déclarations mensongères ou de manœuvres frauduleuses.
Le tribunal peut, en outre, ordonner la fermeture de l'établissement.
Art. 10.
- Les fonctionnaires ayant cessé leurs fonctions par application de la loi du 3 octobre 1940 et qui peuvent se prévaloir des dispositions de la présente loi, sont admis à solliciter leur réintégration dans des conditions qui seront fixées par décret en conseil d'État.
Art. 11
. - La présente loi est applicable à l'Algérie, aux colonies, pays de protectorat, en Syrie et au Liban.
Art. 12.
- La loi du 3 octobre 1940, modifiée par les lois du 3 avril et du 11 avril 1941, est abrogée ; les règlements et les décrets pris pour son application sont maintenus en vigueur jusqu'à ce qu'ils soient modifiés s'il y a lieu par des règlements et des décrets nouveaux.
Art. 13.
- Le présent décret sera publié au Journal officiel et exécuté comme loi de l'État.
Fait à Vichy, le 2 juin 1941.

Ph. PETAIN.
Par le Maréchal de France, chef de l'État français :
L'amiral de la flotte, vice-président du conseil, ministre secrétaire d'État aux affaires étrangères, à l'intérieur et à la marine, Amiral DARLAN.
Le garde des sceaux, ministre secrétaire d'État à la justice, Joseph BARTHELEMY.
Le ministre secrétaire d'État à l'économie nationale et aux finances, Yves BOUTHILLIER.
Le général d'armée, ministre secrétaire d'État à la guerre, Général HUNTZIGER.
Le ministre secrétaire d'État à l'agriculture, Pierre CAZIOT


Source : Journal officiel, 14 juin 1941, p. 2475.

Observation personnelle de la Loi et nouvelles dispositions

- Les juifs ne peuvent plus exercer dans la fonction publique ou l’administration (Art. 2 et 3), et ne peuvent plus pratiquer une activité libérale et commerciale (Art. 4 et 5) conformément à la volonté allemande. Néanmoins, par cette loi française, Vichy tente de garder le contrôle de la législation antijuive.

- Certains juifs ne sont pas concernés par la loi sur le statut, c’est-à-dire ceux qui ont accomplis des services exceptionnels envers la nation (ex : être décoré de la Croix de guerre suite à la participation dans un fait de guerre) ou qui ont obtenu une dérogation (Art. 3 et 8). De nombreux juifs bénéficièrent de cette protection.
- Des subventions sont accordées à des juifs expulsés de l’administration et de la fonction publique, et un statut  est réservé pour les ouvriers (Art. 7).
- L’Etat Français donne l'autorisation au préfet d’enfermer les juifs dans les camps français (Art. 9), mais empêche légalement, par la même occasion, les Allemands de les déporter vers les camps nazis. Cette mesure existait déjà auparavant.
En réalité, la loi de juin 1941 a surtout précisé le statut des juifs et une part importante des membres issus de cette communauté sera même épargnée par la loi selon les articles 3 et 8. En parallèle, les juifs bénéficieront d'une certaine protection vis-à-vis des Allemands et de leur législation, même si l'Etat Français aida la feldgendarmerie allemande a organiser les premières rafles. Beaucoup sont internés dans des camps en France, mais certains dépendent des nazis. Le plus important fut celui de Drancy qui devint un camp d'internement de juifs à partir du 20 aout 1941, puis qui fut administré respectivement par les chefs SS Theodor Danneker, Heinz Röthke et Alois Brunner. Il est aussi important de signaler que celui de Royallieu à Compiègne (ouvert de juin 1941 à aout 1944) était entièrement géré par l'occupant.


Les bénéfices nationaux de la collaboration d'Etats

Comme je l'ai dit, la collaboration d'Etats sous-entend une obtention de contreparties avec le vainqueur de 1940. Les intellectuels de notre époque évoquent peu les lourdes contreparties obtenues des Allemands et on laisse souvent croire que la France n'a rien obtenue. Encore une fois, les sources prouvent le contraire. En effet, de 1940 à 1942, environ 900 000 de prisonniers de guerre français furent libérés, mais ce sont près de 600 000 hommes qui seront libérés durant le "règne" de l'amiral Darlan. N’oublions pas que 50 à 60 % des prisonniers polonais ou soviétiques moururent dans leurs camps, alors que 98 % des détenus français sont rentrés sains et saufs. Cela, le maréchal Pétain y a grandement contribué.
De plus, à cette époque, les Allemands ne pouvaient pas exercer une imposante pression sur la France puisque les collaborationnistes français étaient encore peu nombreux et demeuraient écartés du régime vichyste depuis le renvoie du gouvernement Laval. Lors d'une rencontre, le 1er décembre 1941, avec le maréchal Goering à Saint-Florentin, Pétain s'est même permis de faire pression auprès des autorités allemandes. En effet, le maréchal de France avait remis au maréchal du Reich un mémorandum en sept points pour obtenir une collaboration politique sincère sur les bases de la reconnaissance de la souveraineté française sur l’ensemble du territoire, de la fin de l’Ostland, de la disparition de la ligne de démarcation, d'assouplissements économiques et de la libération des prisonniers. Ce mémorandum est refusé par Goering. La collaboration d'Etats tournait donc à l'avantage de la France qui finalement obtenait plus de contreparties que l'Occupant, même si ce dernier était enclin à alléger les charges financières. Par ailleurs, beaucoup de Français ne le savent pas mais l'année 1941 fut marqué par une reconstruction importante des infrastructures françaises détruites lors de la débâcle :
        - pour les chemins de fer, sur
540 ponts et ouvrages détruits, 74 % sont réparés
          - en ce qui concerne les P.T.T, sur
3576 centraux et 300 immeubles détruits (9.500.000 m 3 sont à déblayer) ainsi que 250 Km d'artères téléphoniques, 94 % des centraux sont rétablis et 68% des immeubles détruits sont déblayés
           - pour les voies navigables,
114 ouvrages et 5200 Km de voies étaient inutilisables mais 92 % sont remis en état et 96 % redeviennent utilisables
           -
88 % des chômeurs retrouvèrent un travail
Ces données viennent du Bureau de Documentation du Cabinet Civil du Maréchal (1941).

J'ajouterai également :

           - Le développement des différentes organisations militaires qui serviront à la libération de la France, comme par exemple les Chantiers de la Jeunesse

           - La main-mise de l'Etat Français sur le statut des juifs, certes antisémite, mais empêchant provisoirement les Allemands d'exercer une quelconque autorité sur cette communauté.
L'année 1941 correspondait donc à la mise en place d'une collaboration d'Etats, mais aussi à un début reconstruction de la France suivant, bien-sûr, le concept de Travail-Famille-Patrie et l'idée de Révolution nationale. Elle ne doit donc pas être perçu comme étant négative, car elle fut une année de regain pendant l'Occupation. Cependant, 1941 est en réalité la seule année dans laquelle il y a eut une reconstruction de la France puisque le régime nazi va ensuite en décider autrement.


Le début d'une pression des Allemands et des collaborationnistes

Voyant que la collaboration d'Etats était profitable à la France, l'Allemagne décida d'influer sur la scène politique française. Les nazis n'avaient aucune confiance en Pétain, détestaient Weygand et Darlan et se méfiaient du général Colson et de l'amiral Auphan. En novembre 1941, Hitler exige auprès de Pétain le renvoie de Weygand qui était commandant des troupes d'Afrique du Nord. Ce dernier, également en conflit avec Darlan, va devoir démissionner de toutes ses fonctions mais va malgré tout garder secrètement un certain rôle en Afrique du Nord. Nous savons que Pétain a exigé sa démission à contre coeur, et le témoignage de Benoist-Méchin en est la preuve : "Mais jamais il [Darlan] n'arrivait à lui [Pétain] arracher une décision, et au lieu de lui remettre la démission promise [celle de Weygand], il redescendait dans son bureau avec des aires de chien battu." (Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 355). Néanmoins, il va continuer à y restructurer l'armée française en épaulant son successeur, le général Alphonse Juin. Il  retournera en France plusieurs fois mais se fera arrêter et déporter par la Gestapo le 12 novembre 1942. Cependant, les pétainistes vont surtout être mis sous pression à partir du début 1942. En avril 1942, l'Allemagne exige le renvoie de Darlan et le retour au pouvoir de Pierre Laval. Pétain cède encore une fois, mais sans avoir vraiment le choix. L'amiral quitte également la France pour l'Afrique du Nord, suivant les ordres du Maréchal. Les grands officiers de l'armée française étaient hostiles au retour de Laval, le 18 avril,  notamment le général Colson, ministre de la guerre. Ce dernier avait eu un rôle important puisqu'il avait organisé un trafic d'armement pour l'armée française. Il avait également soutenue l'Organisation de Résistance Armée, tout comme de nombreux pétainistes. Par ailleurs, plusieurs milliers de membres issus des Chantiers de la Jeunesse et une partie de l'Armée de l'Armistice se rendront également en Afrique du Nord après le retour de Laval. Quelques politiciens proches du Maréchal seront aussi victimes de ce comeback comme le tennisman basque d'origine juive Jean Borotra, commissaire général à l’Éducation générale et aux Sports, qui perda son poste. Début 1942 avait donc marqué le retour au pouvoir de politiciens partisans du collaborationnisme et la perte d'influence des pétainistes, principalement militaires. De plus, dès son retour, Laval s'attribuera le ministère de l'Intérieur, des Affaires Etrangères, de l'Information et celui de chef de gouvernement. Il peut donc déterminer à politique de la France à l'intérieur et à l'extérieur du pays, et peut émettre ses propres décisions (décrets et ordonnances) sans l'autorisation du Maréchal, mais tout en se servant de son image. Le retour de Laval va marquer le début du collaborationnisme et la perte de la main mise de Pétain sur la France.
Par ailleurs, les Allemands vont mettre la main sur le camp de Drancy au cours de l'année 1941. Conformément aux lois antijuives, la police parisienne cerne le XIe arrondissement et arrête 2 894 juifs le 20 août 1941. Pendant les trois jours suivants, des rafles sont effectuées dans les autres quartiers de Paris et le bilan s'élève à 4 232 juifs arrêtés, dont environ 1 500 français. Ils sont tous internés à Drancy, constitué en camp d'internement le même jour. Ils sont rejoints par 52 membres du barreau de Paris, arrêtés à leur domicile. Les premiers internés juifs du camp de Drancy arrivent à la suite de la rafle dénommée "rafle du 11e arrondissement ", car la plupart des 4 232 juifs arrêtés habitaient ce quartier. Au camp de Drancy, rien n'a été prévu pour accueillir un si grand nombre d'hommes. Les bâtiments ne sont pas achevés et les internés doivent coucher sur le béton armé
pendant les premières semaines. La famine sévit et un marché noir se développe, à l'initiative des gendarmes français du camp. La famine provoque des décès et 800 personnes très affaiblies sont libérées début novembre. Les internés sont alors autorisés à recevoir un colis alimentaire et ont droit à une correspondance par la volonté de l'Etat Français qui n'avait aucune attention de donner les juifs au Allemands. Pendant la première année, Drancy est placé sous l'autorité suprême de Danneker, un homme violent qui menaça de son revolver les internés derrière les fenêtres, qui demanda qu'on affame les internés et qui interdisa ces derniers de circuler dans le camp. Un fonctionnaire français, nommé par la Préfecture de police, assure le commandement du camp et fait appliquer le règlement, mais qui est l'œuvre de Danneker. La garde extérieure et la surveillance intérieure sont assurées par un détachement de gendarmes français. Plusieurs services sont créés, assurés par les internés, sous la surveillance des gendarmes ou des représentants de la Préfecture de police. Le bureau des effectifs est placé sous la surveillance des inspecteurs de police. Cependant, le bureau militaire administré par les internés fournit des attestations en qualité d'anciens combattants pour les faire sortir et, à partir de juillet 1942, de femmes de prisonniers de guerre. Malgré tout, la pression de Danneker est manifeste. Le service des cuisines est administré par un économe nommé par la Préfecture de police, qui place également un médecin "aryen" chargé de surveiller le service médical assuré par les internés. Par ailleurs, à la suite d'un attentat contre un officier, les Allemands exécutent 70 otages au Mont-Valérien le 15 décembre 1941. Parmi les otages, 53 sont juifs, dont 44 emmenés de Drancy. Toutes ces actions sont effectuées sans la demande ni même la consultation du Maréchal, mais par la direction du camp contrôlée par les Allemands.

L'année 1941 a donc été marquée par une collaboration active menée par l'amiral Darlan et souvent soutenue par le maréchal Pétain. Même si la France a reçu quelques contraintes, la collaboration d'Etats se révéla finalement plus profitable à cette dernière plutôt qu'à l'Allemagne. La nation se reconstruisit très rapidement et les différents documents de l'époque pour l'année 1941 le prouvent. De plus, Vichy met en place un nouveau statut des juifs, mais tout en tentant de protéger ces derniers de la volonté de l'Occupant de mettre la main sur la politique antijuive. Néanmoins, on a constaté que cette reconstruction allait durer peu de temps puisque dès le milieu de l'année, les nazis commencèrent à accentuer la pression sur l'Etat collaborateu
r. La pression allemande entraînera le retour au pouvoir de Laval le 18 avril 1942, qui s’empara en plus des fonctions de chef du gouvernement et des ministères de l’intérieur et des affaires étrangères. Par conséquent, il coordo
nnera la politique du gouvernement, nommera les hommes qu’il souhaite au sein des ministères, il gèrera la police et la sécurité intérieur, et il sera responsable des relations avec l’Allemagne nazie. Alors la collaboration s'orientera progressivement vers le collaborationnisme. Ce thème sera l'objet de la troisième partie de Pétain et l'antisémitisme (
http://realite-histoire.over-blog.com/article-23879774.html).

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7 octobre 2008 2 07 /10 /octobre /2008 11:10

La date de la naissance de Jésus est sans doute l'un des plus grands mystères de l'histoire chrétienne, et bon nombre d'intellectuels ont tenté de le résoudre. On ne connaît, de cet évènement, uniquement ce que racontent les apôtres dans les différentes évangiles. Cependant, grâce aux dernières recherches, on suppose que le fondateur du christianisme serait né plusieurs années avant le fameux point 0.

Le roi Hérode

Le seul repère historique que nous avons est le roi de Judée de l'époque de la naissance supposée de Jésus, c'est-à-dire un certain Hérode. Surnommé "Hérode le Grand", ce roi est né en 73 avant notre ère et est décédé en 4 avant JC. Il a régné sur la communauté juive entre -37 et -4, mais il a été installé sur le trône de Jérusalem par les Romains qui l'avaient proclamé roi de Judée en -40. Par conséquent, il n'était pas l'héritier royal légitime. On sait beaucoup de choses sur sa vie, et notamment qu'il a reconstruit le temple de Jérusalem, donc son existence ne fait aucun doute. Voila un court résumé de ce qu'on peut lire à son sujet :
"Jésus étant né à Bethléem de Judée au temps du roi Hérode, voici que des mages venus d’Orient se présentèrent à Jérusalem et demandèrent : "Où est le roi des Juifs qui vient de naître ? Nous avons vu en effet son astre se lever et sommes venus lui rendre hommage." Informé, le roi Hérode s’émut, et tout Jérusalem avec lui. Alors, Hérode manda secrètement les mages, se fit préciser par eux la date de l’apparition de l’astre et les dirigea sur Bethléem en disant : "Allez vous renseigner exactement sur l’enfant ; et quand vous l’aurez trouvé, avisez-moi afin que j’aille, moi aussi lui rendre hommage."" (Evangile selon Saint-Matthieu)
D'après les saints, Hérode, ayant apprit la naissance de Jésus à Bethléem, aurait tenté de retrouver le nouveau né et aurait ordonné le massacre de tous les enfants âgés de moins de 2 ans vivant dans ce village. Hérode est mort en -4, donc l'évènement devait obligatoirement avoir eu lieu avant cette année. L'historien Macrobe, qui a vécu vers 400 après Jésus Christ et qui s'était intéressé à cette époque, confirma le massacre. Par ailleurs, on peut se demander pourquoi Hérode craignait la naissance supposée de Jésus ? Bien-sûr, un croyant dirait que le roi était effrayé de la venue du "Messie", mais un historien ne peut se contenter de cette hypothèse. De plus, on peut constater que Saint-Matthieu désignait le Christ comme le "roi des Juifs". Jésus était t'il un héritier royal ? Etait t'il le simple fils d'un modeste charpentier ou avait t'il une ascendance plus noble ? Cette famille était-elle dirigeante d'une secte spirituelle juive hostile à Hérode (à cette époque, le judaïsme se divisait en plusieurs sectes, et Hérode dirigeait l'une d'entre elles) ? Ces questions restent sans réponse, mais n'oublions pas que ceux qui ont écrit la vie de Jésus étaient des fidèles qui n'avaient jamais assisté à la naissance de leur "Messie", et il n'est pas impossible que l'évènement soit entaché d'inventions. Nous y reviendrons plus longuement. Seul l'existence d'Hérode est réellement attestée. En tout cas, il est fort improbable que le roi de Judée ait prit la décision de faire assassiner tous les enfants de moins de 2 ans par simple crainte face à la naissance d'un fils de charpentier (Joseph), sauf bien-sûr si Jésus n'était pas l'enfant d'un simple charpentier mais d'un homme à la position sociale plus enviable ! Par ailleurs, dans son Antiquité judaïque, l'historien juif Flavius Josephe avait relaté la vie du roi Hérode, si bien qu'on connait à peu près tout sur son règne, notamment un certain nombre de ses crimes qu'il décrivait de manière détaillée. Cependant, il n'a jamais mentionné un massacre d'enfants de moins de 2 ans à Bethléem, et je ne pense pas que ça soit par manque de connaissances. Il n'est donc pas impossible que cet évènement ne soit qu'une pure invention de Saint-Matthieu, et donc que le massacre des Innocents n'ait jamais existé.
Une chose est sûre, si Jésus a existé, celui-ci est né avant -4. A noté qu'il n'est pas certain que Hérode soit mort en -4, il est possible qu'il soit décédé en -3. C'est l'hypothèse de Pierre Perrier (Evangile de l'oral à l'écrit, Le Sarment, La Flèche, 2000, p. 736), qui indique qu'il y a eu une erreur comise par Flavius Josèphe, due au "récalage" des dates du calendrier Babylonien dans le calendrier romain. Hérode fut reconnu roi par Antoine en 714 de Rome, il prend Jérusalem 3 ans plus tard et meurt 34 ans plus tard, soit en 714 + 3 + 34 = 751 de Rome, soit -3 avant notre ère.


L'étoile de Bethléem

 

"Sur ces paroles du roi, ils se mirent en route ; et voici que l’astre, qu’ils avaient vu à son lever, les devançait jusqu’à ce qu’il vînt s’arrêter au-dessus de l’endroit où était l’enfant. La vue de l’astre les remplit d’une très grande joie. Entrant alors dans le logis, ils virent l’enfant avec Marie sa mère, et tombant à genoux, se prosternèrent devant lui. Puis, ouvrant leurs cassettes, ils lui offrirent des présents: de l’or, de l’encens et de la myrrhe. Après quoi, un songe les ayant avertis de ne pas retourner chez Hérode, ils prirent une autre route pour rentrer dans leur pays." (Evangile selon Saint-Matthieu)
De nombreux historiens estiment que la célèbre étoile de Bethléem qui, selon la légende avait guidé les "rois-mages", n'était qu'une invention afin d'ajouter un peu plus un caractère divin au Christ, et que cette manifestation céleste n'avait jamais existé. Malgré tout, quelques intellectuels ont cherché à connaître la réalité sur l'existence de cette "étoile". Selon une hypothèse très répandue, cette étoile était en fait la comète de Halley. Or, on sait aujourd’hui que la comète était apparut bien dans le ciel du Moyen-Orient, mais ce fut en l’an 12 avant notre ère, soit sans doute plusieurs années avant le massacre des enfants par Hérode. D’autre part, l'étoile était à l’apogée de son éclat au moment précis où elle se trouvait au-dessus de Bethléem. Chacun dans ce village aurait donc pu l’observer. Alors dans ce cas, pourquoi Hérode aurait-il demandé aux mages où se trouvait l’enfant ? Cela prouve que l'Evangile de Saint-Matthieu n'était pas dénué de mensonges. Malgré tout, l'apparition céleste n'était t'elle qu'une simple invention ? Cette réponse, nous la devons à un astronome. Johannes Kepler (1571-1630) avait tenté de calculer la distance entre les différents astres connus de notre système solaire, ainsi que leurs déplacements. Selon lui, la fameuse étoile de Bethléem était le souvenir d'une triple conjonction de Jupiter et de Saturne dans la constellation des Poissons, ce qui signifie que ces deux planètes se sont retrouvées alignées à trois reprises et en une année par rapport à la Terre, et étaient visibles sous la forme d'un point très brillant dans le signe zodiacal des Poissons. Si un simple alignement est un phénomène relativement courant, la triple conjonction est extrêmement rare. En effet, les astronomes ont pu déterminer que depuis 4000 ans, un évènement pareil n'a eu lieu qu'à deux reprises: en -860 et ... en 7 avant notre ère, soit trois ou quatre ans avant la mort du roi Hérode ! Quant à la date exacte de la triple conjonction, elle aurait eu lieu approximativement le 12 Avril, le 3 Octobre et le 4 Décembre. L'astronomie et l'histoire tendent donc à confirmer que "l'étoile de Bethléem" est un phénomène authentique. Par ailleurs, une inscription cunéiforme atteste l'observation astronomique de deux conjonctions faites par des astrologues juifs de Babylone vers le 12 avril et le 3 octobre de l'an -7. Ils y voyaient le signe céleste de l'arrivée du "Messie" qui devait chasser les étrangers de Palestine, c'est-à-dire les Romains qui occupaient le territoire. Par ailleurs, une autre conjonction entre Mars, Jupiter et Saturne aurait eu lieu en févier de l’an 6 avant notre ère. Mais si ce phénomène a réellement eu lieu, qu'en est il de l'existence des "rois-mages" qui avaient observé ces conjonctions ? Il faut savoir que le terme de "roi" n'est mentionné dans aucun évangile, contrairement à celui de mage. De plus, le mot "mage" désigne à l'origine un disciple de Zarathoustra chez les Perses, autrement dit un prêtre. Les Grecs reprirent ce terme en lui donnant la signification de "magicien" et "sorcier", et définit un homme pratiquant les sciences occultes et qui tente de donner une explication à des phénomènes qui lui paraissent mystérieux. Donc les mages mentionnés dans les Evangiles auraient très bien pu être des astrologues juifs qui avaient interprété les signes célestes comme le message de la venue d'un "Messie". Par ailleurs, leurs noms n'étaient jamais évoqués et c'est l'historien Bède qui, en 735, mentionne le premier que les mages seraient des rois nommés Balthazar, Gaspar et Melchior. L'affirmation de Bède semble peu probable. Quoi qu'il en soit, le fameux signe céleste évoqué par Saint-Matthieu a bien existé, même s'il ne s'agissait pas d'une étoile.

Pourquoi le 25 décembre ?

Les chrétiens célèbrent traditionnellement la naissance de Jésus le 25 décembre. Pourquoi ? En réalité, cette date aurait été fixée par le pape Libère
en 354 (Chronographe de 354, partie XII, écrit en latin "VIII kal. Ian. natus Christus in Betleem Iudeae" que nous pouvons traduire en français "Huit jours avant les calendes de janvier, naissance du Christ à Bethléem en judée"). Dans le cadre de la lutte contre les religions polythéistes, il souhaitait le remplacement des Saturnales romaines et de la fête du Soleil Vainqueur (Sol Invictus) que les païens avaient coutume de consacrer au retour du Soleil après le solstice d'hiver (R. J. Zwi Werblowsky, Hanouca et Noël ou Judaïsme et Christianisme. Note phénoménologique sur les rapports du mythe et de l'histoire, dans Revue de l'histoire des religions, vol. 145, n° 1, 1954, p. 30-68, et Henri Desroche, The Cult of Sol Invictus, dans Archives des sciences sociales des religions, vol. 36, n° 1, 1973, p. 176). De plus, la naissance du Dieu Mithra aurait eu lieu un 25 décembre. Avant 354, il faut savoir qu'une fête de la Lumière existait déjà en 239 avant Jésus Christ. Le calendrier grec de Canope indique la célébration, au solstice d’hiver, d’une fête de « la lumière qui croît, de la naissance du Soleil ». Il fallait donc substituer toutes ces traditions païennes au profit du christianisme, mais aussi rappeler que Jésus est le guide des hommes, en quelque sorte la "lumière du monde". Une simple preuve, la Nativité, c'est-à-dire la naissance du Christ, était fêtée le 6 janvier avant son établissement le 25 décembre par le pape Libère. Cependant, le 6 janvier a perduré sous plusieurs formes. En effet, l'Eglise arménienne apostolique fête toujours la naissance de Jésus le 6 janvier. L'Eglise catholique romaine célèbre ce jour comme le baptême de Jésus dans le Jourdain, c'est-à-dire l’Epiphanie ou la Théophanie. D'ailleurs, il est fort peu probable que le baptême eut lieu en cette période, et sans doute que le moment de cet épisode a aussi été établi par la papauté. En effet, si l'on en croit l'évangile selon Luc, il y avait lors de cet évènement « des bergers qui passaient dans les champs les veilles de la nuit pour garder leurs troupeaux ». Par conséquent, cela rend peu probable l'existence de son baptême durant la saison hivernale, rigoureuse dans cette région.


_2005_71043_Isaie.jpgQui était Jésus ?

Tout d'abord, il faut savoir que la pluspart des écris religieux évoquant Jésus ont beaucoup été pris d'Isaïe, un prophète du VIIIème avant Jésus-Christ qui attendait l'arrivé du Messie :

"L'Esprit du Seigneur est sur moi
parce que le Seigneur m'a consacré par l'onction.
Il m'a envoyé porter la bonne nouvelle aux pauvres,

guérir ceux qui ont le coeur brisé,
annoncer aux prisonniers la délivrance
et aux captifs la liberté,
annoncer l’année de miséricorde du Seigneur"
(Isaïe, 61, 1-2).
Il faut se mettre dans la tête que plusieurs "miracles" ont été repris sur les textes d'Isaïe pour être attribué à Jésus et son entourage. Par exemple, il suffit d'évoquer la virginité de Marie (Isaïe, VII, 14) :
"Voici la jeune fille ["alma", qui peut avoir le sens de pucelle] est enceinte et enfantera un fils, et il l’appellera Emmanuel". Reprenons alors un passage de saint Matthieu (Matthieu, I, 23) : "Une vierge concevra et enfantera un fils : et il sera appelé Emmanuel, c'est-à-dire Dieu avec nous."
Un autre exemple. Jésus est censé être le fils adoptif de Joseph, soit-disant un charpentier. Joseph est aussi le nom du Patriarche évoqué dans les premiers passages de la Bible. Simple hasard ? De plus, si Jésus a existé, on peut se poser des questions sur sa classe sociale. Les apôtres reprennaient des passages d'Isaïe pour l'appliquer à la vie de Jésus. Voici ce que disait le prophète du -VIIIème siècle (Isaïe, IX, 5-6) : "
Car un enfant nous est né, un fils nous a été donné, il a reçu le pouvoir sur ses épaules et on lui a donné ce nom : Conseiller-merveilleux, Dieu-fort, Père-éternel, Prince-de-paix, pour que s’étende le pouvoir dans une paix sans fin sur le trône de David et sur son royaume, pour l’établir et pour l’affermir dans le droit et la justice." Par conséquent, les sources reprises par les apôtres concernaient l'arrivée d'un descendant de David.

En clair, David et Jésus seraient issus de la même famille puisqu'ils sont des élus de Dieu sur le trône d'Israël. Ce supposé fils adoptif de charpentier serait donc un descendant de roi. Intéressons-nous maintenant à l'enseignement de Jésus selon les apôtres. Par exemple, Saint Luc montre un conflit entre les Pharisiens et le "Messie", et en indique la raison (Luc IV, 21-30) : "Dans la synagogue de Nazareth, après la lecture du livre d'Isaïe, Jésus déclara : "Cette parole de l'Ecriture que vous venez d'entendre, c'est aujourd'hui qu'elle s'accomplit." Tous lui rendaient témoignage ; et ils s'étonnaient du message de grâce qui sortait de sa bouche. Ils se demandaient : "N'est-ce pas là le fils de Joseph ?" Mais il leur dit : "Sûrement vous allez me citer le dicton : 'Médecin, guéris-toi toi-même. Nous avons appris tout ce qui s'est passé à Capharnaüm : fais donc de même ici dans ton pays !'" Puis il ajouta : "Amen, je vous le dis, aucun prophète n'est bien accueilli dans son pays."
En toute vérité, je vous le déclare : au temps du prophète Elie, lorsque la sécheresse et la famine ont sévi pendant trois ans et demi, il y avait beaucoup de veuves en Israël ; pourtant Elie n'a été envoyé vers aucune d'entre elles, mais bien vers une veuve étrangère, de la ville de Sarepta, dans le pays de Sidon. Au temps du prophète Elisée, il y avait beaucoup de lépreux en Israël ; pourtant aucun d'eux n'a été purifié, mais bien Naaman, un Syrien. » A ces mots, dans la synagogue, tous devinrent furieux. Ils se levèrent, poussèrent Jésus hors de la ville, et le menèrent jusqu'à un escarpement de la colline où la ville est construite, pour le précipiter en bas. Mais lui, passant au milieu d'eux, allait son chemin."

Et voici les propos de Saint-Marc au sujet du conflit entre Jésus et les Pharisiens (Marc, VII, 14-15) : "Jésus leur répond : "Isaïe a fait une bonne prophétie sur vous, hypocrites, dans ce passage de l’Écriture : Ce peuple m’honore des lèvres, mais son cœur est loin de moi. Il est inutile, le culte qu’ils me rendent; les doctrines qu’ils enseignent ne sont que des préceptes humains. Vous laissez de côté le commandement de Dieu pour vous attacher à la tradition des hommes.""

C'est clair ! S'il a existé, Jésus reprenait l'oeuvre d'Isaïe afin de l'enseigner à autrui tout en voulant démontrer qu'il était le messie, tandis que les Pharisiens n'y croyaient pas et attachaient davantage de valeur aux principes de Moïse. Est-ce que Jésus se considérait à la fois comme un chef spirituel et roi légitime d'Israël ? Par ailleurs, la phrase "N'est-ce pas le fils de Joseph ?" est intéressante. Ce simple charpentier serait donc un homme important. La notion de charpentier, de menuisier ou d'architecte, peut faire référence à un homme qui conçoit et construit, donc à un créateur ou à un guide. Par conséquent, Joseph pouvait être un aristocrate influent au sein de la société juive. Nous pouvons aussi émettre l'hypothèse qu'il n'était pas un homme mais était nul autre que Dieu. D'ailleurs, il est curieux qu'aucun apôtre n'ait évoqué la mort de ce Joseph. Troisième théorie, et certainement la plus probable, Joseph est aussi le nom du premier personnage important de la religion juive et est présent dès le premier chapître de l'Ancien Testament. Il s'agissait du patriarche des juifs, c'est-à-dire de leur guide spirituel en Egypte, avant que Moïse ne les conduise vers la terre promise. Par conséquent, les apôtres voulaient sans doute montrer l'ascendance divine de Jésus en indiquant qu'il était le descendant du patriarche Joseph. Enfin, au sujet de la supposée naissance de Jésus à Bethléem, il s'agit encore une fois d'une reprise des textes anciens par les apôtres pour l'appliquer à Jésus. Voici ce que disait Michée, contemporain d’Isaïe (Michée, V, 1-2) : "Et toi Bethléem, le moindre des clans de Juda, c’est de toi que me naîtra celui qui doit régner sur Israël ; ses origines remontent au temps jadis, aux jours antiques. C’est pourquoi il les abandonnera jusqu’au temps où aura enfanté celle qui doit enfanter. Alors le reste de ses frères reviendra aux enfants d’Israël."

 

jesus_20.jpgMaintenant, regardons du côté des auteurs latins. Le premier que nous pouvons citer est le chroniqueur romain d’origine juive Flavius Josèphe, auteur de Antiquités judaïques. A l’intérieur de son œuvre, Jésus est mentionné à deux reprises. La première évocation concerne la lapidation de Jacques de Jérusalem, décrit comme « le frère de Jésus appelé Christ » (Antiquités judaïques, XX, 197-203, traduction de Julien Weill, Editions Ernest Leroux, Paris, 1900). Ce petit passage est intéressant puisqu’il indique que Jésus est appelé Christ. Christ est donc un surnom qui lui a été donné, et non un nom de famille prédestiné. Que signifie t-il ? Etymologiquement, on peut le traduire par "oint du Seigneur", c'est-à-dire l'envoyé ou l'élu de Dieu, an un mot le "Messie". C'est donc un titre employé par les chrétiens pour le définir comme guide suprême et spirituel.

Un passage plus important fut consacré à Jésus. Flavius Josèphe l’aurait décrit comme « un homme exceptionnel, [qui] accomplissait des choses prodigieuses […] et se gagna beaucoup de monde parmi les juifs... » (Antiquités judaïques, XVIII, 63-64). Mais l’authenticité de ce passage est très contestée car plusieurs historiens comme Michel Quesnel pensent qu’il a été inventé ou modifié par des traducteurs chrétiens. Il ne faut pas oublier que les premières traductions d’ouvrages antiques ont été effectuées par des religieux. Il n’est donc pas impossible que cet extrait ait été retouché. Cependant, cela ne signifie pas que Flavius Josèphe n’ait pas rédigé un passage sur Jésus, mais peut-être était-il moins enthousiaste sur ce «Messie» (Michel Quesnel, Les sources littéraires de la vie de Jésus, dans Aux origines du christianisme, Editions Gallimard, Le Monde de la Bible, 2000, p. 195–196). Le texte de l’auteur romain d’origine juive sera remis en cause plusieurs siècles plus tard par saint Photios, patriarche de Constantinople à deux reprises (858-867 puis 877-886). Au-delà de sa personnalité ecclésiastique, Photios était aussi un grand érudit et l’un des plus grands intellectuels de son temps. Il est à l'origine d'un renouveau des études classiques dans la capitale byzantine. Il étudia plusieurs auteurs antiques, essentiellement grecs, tels que Aristote, Ctésias, Memnon d'Héraclée ou encore Conon le Mythographe. Il commenta également des auteurs dont les œuvres sont aujourd’hui perdues, par exemple Arrien et quelques-unes de Diodore de Sicile. Il réunit l’ensemble de ses recherches dans une œuvre monumentale appelée Bibliothèque ou Myriobiblion, qu’il dédia à son frère Tarasios. C’est une collection de 280 chapitres (codices). A l’intérieur de son œuvre monumentale, Photios va mentionner un auteur qui est utile pour notre étude, Juste de Tibériade. Ce dernier était un historien juif du Ier siècle et fut l’instigateur d’un soulèvement des juifs de Galilée contre les Romains en 66. Il était également gouverneur militaire de Galilée et demeurait un farouche ennemi de Flavius Josèphe. Juste de Tibériade écrivit Histoire des juifs, un texte aujourd’hui disparu. En étudiant cet auteur juif du Haut-Empire, Photios constata que Juste de Tibériade ne mentionna jamais le "Messie". Par ailleurs, l’historien et philosophe juif hélléniste Philon (-20 à 50), vivant à l’époque supposée de Jésus, ne le mentionne pas non plus. Il y a de quoi se poser des questions. Jésus a-t-il vraiment été influent au sein de la société juive lors de son vivant ? Etait-il le descendant d'une noble et riche lignée ou était-il un simple religieux se prêtant une influence divine ?
Mais voyons les autres auteurs. Tacite a évoqué l’existence des chrétiens durant l’incendie de Rome et a expliqué que « Ce nom vient de Christ, qui, sous Tibère, fut livré au supplice par le procurateur Pontius Pilatus » (Annales, XV, 44). Cependant, on peut une nouvelle fois remettre en cause l’authenticité de ce petit passage. En effet, Ponce Pilate ne pouvait pas être procurateur puisqu’il s’agissait d’une fonction crée sous l’empereur Claude et qui remplaça celui de préfet. Par conséquent, Pilate ne pouvait être que préfet. Alors on peut se demander s’il s’agit d’une erreur de Tacite, mais cela est peu probable. Personnellement, je vois mal cet intellectuel de la fin du Ier siècle faire une telle erreur, même si on ne sait jamais. Après tout, l’erreur est humaine. Il peut également s’agir d’une faute d’un traducteur médiéval qui connaissait peu l’évolution des magistratures romaines, à moins qu’il ait inventé ce passage. Pour plusieurs érudits tels que Joseph Gedaliah Klausner ou Constantin François de Chasseboeuf le comte de Volney, ce récit de Tacite serait un faux élaboré de toute pièce au XVème siècle par le fameux faussaire Le Pogge, secrétaire de plusieurs papes. Le texte, comme tout le contexte, ne nous est connu que par un seul manuscrit découvert en 1429, et entra en 1444 dans la Bibliothèque des Médicis. Le Pogge disait l'avoir reçu d’un moine anonyme venu à Rome en pèlerinage et qui disparu aussitôt. Il faut savoir qu'aucun texte antique et du Haut Moyen-Age évoque le récit de Tacite comme référence, et ni même les apologistes et pères de l'Eglise. De plus, dans son Histoire Ecclésiastique, l'historien du IIIème et IVème siècle Eusèbe de Césarée ne mentionne pas non plus cette source. Nous pouvons faire le même constat en ce qui concerne Augustin d'Hippone qui a vécu au IVème et Vème siècle. Et n'oublions pas que Le Pogge est bien connu pour avoir fabriqué d’autres faux. Ce récit "découvert" dans la première moitié du XVème siècle tombait à point nommé. Les érudits commençaient à s’interroger sur les origines de la papauté. Nous sommes au lendemain du grand schisme d’Occident et le concile de Constance a singulièrement diminué les pouvoirs du pape. Alors il devient important de re-sacraliser cette fonction. Par conséquent, démontrer que les papes sont les successeurs de saint Pierre affirmerait une autorité et une légitimité, mais aucun texte ne signale la venue du principal apôtre à Rome. Des écrits mentionnent sa mort en martyr à Rome, mais qui ne sont pas contemporains à cette période et furent écris bien après. De plus, ces écrits sont quasiment tous religieux. Erudit, Le Pogge sait probablement les crimes qu'on a placé sur Néron, surtout l'incendie de Rome de 64. S'il a vraiment inventé ce passage attribué à Tacite, alors il aurait trompé tout le monde. La découverte du manuscrit au moment précis où l’on en éprouvait le besoin suffirait à rendre suspect ce petit miracle. Enfin, si le récit de Tacite est authentique, alors cet intellectuel se met en contradiction avec lui-même. En effet, dans l'une de ses nombreuses oeuvres, Histoires, il indique dans le livre V : « Après la mort d’Hérode, sans attendre les ordres de César [Auguste], un certain Simon avait usurpé le nom de roi. Il fut puni par Quintilius Varus. Sous Tibère, la nation fut tranquille puis, ayant reçu de Caïus César [Caligula] l’ordre de placer son image dans le temple en 40, elle aima mieux prendre les armes ; la mort de César [en 41] arrêta ce mouvement » (paragraphe 9). Il précise que « les juifs souffrirent néanmoins avec patience jusqu’au procurateur Gessius Florus sous lequel la guerre éclata [en 66]. » (paragraphe 10). Ainsi, dans un autre ouvrage, Tacite explique qu'il n’y eut pas de trouble en Judée sous le règne de Tibère (14-37). En parallèle, toujours dans Histoires, il rappelle la révolte de 40 et la guerre de 66-70, alors il n’avait aucune raison de taire les incidents du début des années 30 en Palestine. Néanmoins, un petit point est à reprendre pour cette citation concernant le "certain Simon". En effet, il ne faut pas oublier que Simon est également l'autre nom de Saint Pierre. Est-ce que le Simon usurpateur ayant vécu sous le règne de l'empereur d'Auguste d'après Tacite était en réalité Pierre ? Dans ce cas, celui qu'on appelle saint Pierre aurait très bien pu inventer, avec ses proches, la vie d'un fils de Dieu qui le désigna comme son principal fidèle afin de se légitimer. Problème, les dates de vie de Saint Pierre et du Simon usurpateur ne correspondent pas. Par conséquent, la prudence est de mise, mais cela ne signifie pas forcément que l'hypothèse doit être rejetée.
En 112, Pline le Jeune aurait envoyé une lettre à l'empereur Trajan, alors qu’il gouvernait la Bithynie, afin de lui demander des instructions à l’égard des chrétiens, et la réponse de Trajan. Il explique les résultats d'une enquête qu'il a mené sur des chrétiens de Bithynie à la suite d'accusations parvenues jusqu'à lui, et explique qu'il ne trouve pas grand-chose à leur reprocher (Michel Quesnel, Les sources littéraires de la vie de Jésus, dans Aux origines du christianisme, Editions Gallimard, Le Monde de la Bible, 2000, p. 196). Que dit la lettre ? Selon Pline le Jeune, les chrétiens "se réunissent à jour fixe, avant le lever du soleil, pour réciter entre eux alternativement un hymne à Christus comme à un dieu [carmen Christo quasi deo]".Mais encore une fois, il n'est pas assuré que ce document est authentique. Plusieurs historiens considèrent cet échange de correspondances regroupent des faux fabriqués du temps de Tertullien par un fanatique chrétien. Parmi ces historiens, ont peut citer Gaston Boissier qui publiera son analyse dans un article de la Revue archéologique (De l'authenticité de la lettre de Pline au sujet des chrétiens, dans la Revue archéologique, Paris, 1876).

Enfin, nous pouvons rappeler Suétone et sa Vie des douze Césars, oeuvre écrite vers 120. Il évoque quelques activités des chrétiens, notamment dans la Vie de Néron (XVI, 3). Mais la mention la plus importante de situe dans la Vie de Claude puisque l'auteur indique :
"Claude chassa de Rome les juifs qui, sous l’impulsion de Chrestus [impulsore Chresto] s’agitaient constamment." (XXV, 4). Il est souvent admis que Chrestos (ou Chrestus) désigne Jésus Christ (Le christianisme antique de Jésus à Constantin, Armand Colin, 2008, p. 51). Ceux qui défendent cet hypothèse explique que Suétone était un ignorant puisqu'il indique que ce Chrestos était présent à Rome lors des troubles de 50 au sein de la communauté juive, à l'encontre de laquelle Claude promulgue un édit d'expulsion (Michel Quesnel, Les sources littéraires de la vie de Jésus, dans Aux origines du christianisme, Editions Gallimard, Le Monde de la Bible, 2000, p. 196). Mais si on lisait cette phrase sans idée préconçue, on verrait simplement dans ce Chrestos (ou Chrestus) un agitateur romain du temps de Claude. Et il y a une grande différence de signification entre Christus ("oint du seigneur") avec Chrestus ("le bon", "le meilleur" ou "l'utile"). De plus, ce nom de Chrestus était courant dans la Rome de l'époque puisqu'il était souvent porté par des esclaves libérés. Par exemple, Ulpien, préfet du prétoire, avait un adjoint nommé Chrestus en 222. Ici, il s'agit sans doute d'un des chefs organisateurs des désordres qui se révélèrent à Rome, au moment où Claude ordonna l'expulsion des juifs de Rome.

En conclusion, on peut affirmer que Jésus, s'il a existé, était né à fin du règne du roi Hérode des juifs, c'est-à-dire avant -4. Par ailleurs, Kepler a prouvé que l'étoile de Bethléem était en réalité une triple conjonction de Jupiter et Saturne dans le signe des Poissons. Si le "Messie" est venue au monde, il est sans doute né en -7, et plus précisément vers le 12 avril, aux alentours 3 octobre ou aux environs du 4 décembre, même nous ne pouvons pas rejeter la possibilité de l'an -6. Cependant, des mystères restent en suspend, notamment sur son origine social. Et à ce jour, aucune preuve directe n'atteste de l'existence du Christ puisque aucun écrit contemporain de sa vie n'a été retrouvé, même s'il est malgré tout fort probable qu'il ait existé.

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Publié par VSA - dans Antiquité
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