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11 janvier 2009 7 11 /01 /janvier /2009 15:50

Après avoir subi la perte de ses pouvoirs, en novembre 1942, le maréchal Pétain reste malgré tout chef de l'Etat Français et est toujours considéré comme le décideur aux yeux des habitants de la métropole. Les collaborateurs et les collaborationnistes continuaient de distribuer des tracts à son nom et il demeurait le symbole de la politique de Vichy, même lorsqu'il n'approuvait pas une décision du gouvernement. Par ailleurs, ses soutiens étaient de moins en moins nombreux, certains étant partis rejoindre l'Afrique du Nord, d'autres ayant été arrêtés par les Allemands. Les adhérants à la politique du Reich, qui sont désormais majoritaires au sein du Régime de Vichy, vont alors exercer une pression de plus en plus en grande à l'encontre des juifs, notamment par l'intermédiaire de la Milice, la "police de Vichy". Quelle est la position du maréchal Pétain vis-à-vis des collaborationnistes et des nazis ? Contrairement à la pensée populaire actuelle qui suppose son adhésion avec les politiques en 1943 et 44, on va s'apercevoir que sa position est beaucoup plus complexe, et seul une analyse objective permet de le comprendre.
 

Un soutient publique envers la Milice


La Milice de Vichy a été fondée le 20 janvier 1943. Pierre Laval en est en le dirigeant, mais sa gestion courante revient à Joseph Darnand, ancien chef du Service d'Ordre Légionnaire (le S.O.L). Laval affirmera publiquement son soutient à la Milice. En novembre 1943, l'ancien président du conseil de la IIIème République déclare qu'il est "main dans la main avec Darnand" et que "la démocratie, c'est l'antichambre du bolchevisme." Comme Laval, Pétain va aussi soutenir publiquement cette organisation. Un message adressé au peuple français, daté du 19 avril 1943, va le prouver :
"J'ai placé la milice française sous le commandement direct du chef du gouvernement. Je désire que vous aidiez à son développement car elle doit constituer la force indispensable pour mener la lutte contre toutes les puissances occultes. […] Légion et milice ne doivent pas être des organisations concurrentes. Elles poursuivent un même but: l'établissement du régime nouveau tel qu'il est défini dans mes messages. Ce serait travailler contre l'unité française que d'opposer ces deux mouvements l'un à l'autre. […] Mais la milice comprenant surtout des éléments jeunes et dynamiques doit être investie par priorité de toutes les missions d'avant-garde, notamment celles relatives au maintien de l'ordre, à la garde des points sensibles du territoire, à la lutte contre le communisme. [...] Miliciens et légionnaires, aidez-moi à montrer le vrai visage de la France !"

Ce discours, démontrant l'adhésion publique du Maréchal envers la Milice, est intéressant. En effet, dès la première phrase, il avoue aux Français que le responsable de la Milice n'est pas lui mais le chef du gouvernement, ce prouve donc qu'il a une influence limitée sur elle. Par ailleurs, il évoque les différences entre le S.O.L et la Milice, puisqu'il ne faut pas oublier que cette Légion est une organisation militaire, donc sous le commandement de Pétain (le pouvoir militaire était le seul qu'il est parvenu à conserver), alors que la Milice est davantage une police et dépend du ministère de l'intérieur, donc du chef du gouvernement, c'est-à-dire Pierre Laval. Joseph Darnand, qui dépendait autrefois de Pétain, obéit désormais aux ordres de Laval. Malgré tout, il encourage publiquement les deux organisations dans leurs actes, mais illustre une crainte de voir se confronter les légionnaires et les miliciens. Il va même évoquer publiquement cette crainte dans son discours du 14 juin 1944, après le débarquement des Alliés en France, lorsqu'il demanda à la Légion de ne pas intervenir en gardant une position de neutralité dans la guerre :
"Découlant de la position strictement nationale qui fut toujours celle de la Légion française des combattants, ces consignes sont nettes et formelles : nous ne sommes pas lié dans la guerre, votre devoir est de garder une stricte neutralité. Je ne veux pas de guerre fratricide. Les Français ne doivent pas se dresser les uns contre les autres. Leur sang est trop précieux pour l'avenir de la France et la haine ne peut que compromettre l'unité de notre pays, qui est le gage de sa résurrection."
Il est important de rappeler, que contrairement au S.O.L dont les membres étaient divisés, la Milice s'est opposée par les armes à l'arrivée des Alliés en France. Les Légionnaires (à ne pas confondre avec ceux du L.V.F), qui dépendaient de Pétain, n'avaient pas prçu pour ordre de s'opposer aux libérateurs, et la grande majorité d'entre eux conserveront une position de neutralité. Cependant, cela démontre la faible autorité du chef de l'Etat puisqu'à partir de fin 1943 jusqu'à la libération, ce sont les Miliciens qui imposèrent leur autorité en métropole. Au nombre approximatif de 30 000, ils exécuteront des opposants et des juifs, se livrèrent à divers crimes, et cela sans la demande du Maréchal qui n'avait plus aucun pouvoir. En parallèle, Laval tentait de gérer la situation. Quant à Pétain, même s'il n'est pas responsable des actes criminels de la Milice, il a malgré tout couvert les actes de cette organisation. Il explique, dans le discours du 10 août 1943, la politique du gouvernement de Vichy en montrant sa soumission à l'Allemagne nazie, mais en souhaitant en même temps la sauvegarde de l'unité des français :

"On pose tous les jours des questions, l'autorité occupante me pose des questions tous les jours et vous savez dans quel sens. Je discute tout le temps. Je ne dis pas : «Je vais donner ma démission»; j'ai promis de rester avec vous, je resterai à mon poste. Je discuterai pied à pied, mais je ne m'arrêterai pas. Cela se terminera peut-être de façon tragique, pénible, mais je reste à mon poste. Avec mon exemple, vous pourrez peut-être de votre côté faire quelques concessions. Nous sommes obligés de tenir compte de la situation dans laquelle nous nous trouvons par rapport à l'occupant. Si on n'accepte pas les demandes de l'occupant, la situation sera beaucoup plus pénible pour toute la France. Je voudrais qu'elle ne soit pas pénible pour tous les Français. Je cherche à obtenir l'unité de la France. Nous approchons de la fin de la guerre ou du moins de la fin des hostilités. Il faudra bien parler. Si tous les Français ne sont pas unis, ne sont pas d'accord, comment voulez-vous que nous puissions défendre nos affaires ? Ce sera difficile. Par conséquent, il faut garder l'unité de la France. Si nous ne gardons pas l'unité de la France, nous serons pillés par tous nos voisins; tous nos voisins essaierons de nous piller."
Ce message est intéressant puisqu'il explique que sa soumission publique à la politique allemande et aux actions de son gouvernement qui ne découlent pas d'un choix et d'une idéologie, mais d'une nécessité. C'est sans doute pour cette raison que beaucoup de collaborationnistes, même anti-germains, expliqueront qu'ils ont agit uniquement en faisant leur devoir. Notons également qu'il traite toujours le Reich d'"occupant" et non de partenaire. Il évoque, une nouvelle fois, sa volonté de sacrifice envers la France, mais que "la fin des hostilités" est proche. Avait t'il conscience de la défaite de Allemagne était proche ? Il souhaite donc conserver l'unité des français, y comprit ceux des collaborationnistes, même s'il faut soutenir temporairement la politique nazie. Mais cela ne signifie pas pour autant qu'il croyait dans une victoire allemande, et mon sujet concernant le double jeu de Pétain à Vichy en est la démonstration. Mais pourquoi l'Etat Français avait-il besoin de créer la Milice ?

Pourquoi créer une Milice ?

En février 1942, Pétain propulse Joseph Darnand à la direction du Service d'Ordre Légionnaire. Ce dernier soutenait également la Légion des Volontaire Français contre le bolchevisme. En juin de la même année, il exprima la volonté d'avoir, à l'intérieur du pays, une organisation capable de supplanter l'Allemagne si cette dernière perdait la guerre, cela afin d'éviter en parallèle la victoire du communisme. Darnand souhaitait que "son pays ne devienne pas martyr, comme l'était la Pologne." puis il explique longuement : "J'avais hésité longtemps, puis j'ai fait le pas parce que le Maréchal nous a dit que la politique de collaboration, il la faisait dans l'honneur et la dignité. J'ai fait ce pas parce que j'avais le sentiment que nous pouvions derrière lui faire de grandes choses et que sans nous jeter dans les bras de l'Allemagne, en organisant une résistance intérieure, nous pourrions, avec la force que nous pourrions représenter, avec les forces de police, si l'Allemagne perdait la guerre, donner un coup de main pour qu'elle la perde définitivement ; et si elle gagnait cette guerre, être représentés auprès d'elle d'une façon qui nous permettrait d'avoir une place dans l'avenir de l'Europe. Voilà ce qui s'est passé en moi et comment j'en suis arrivé au L.V.F." (Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 532-533).
C'est sans doute dans ce même esprit que Darnand mettra en place la Milice le 30 janvier 1943, dont il prendra la tête, même si elle est contrôlée par Pierre Laval. Pétain en approuva la création. Le 29 avril 1943, le Maréchal explique que cette police devait "constituer la force indispensable pour mener la lutte contre les puissances occulte [...] et être investie de toutes les missions d'avant-garde, notamment celles relatives au maintien de l'ordre, à la garde des ponts sensibles du territoire, à la lutte contre le communisme." (Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 533). L'objectif principal initial de la Milice était donc d'empêcher le communisme de prendre de l'influence au sein du pays. Cependant, il ne faut pas oublier que cette organisation ne sera pas armée entre janvier et novembre 1943, et donc n'aura quasiment aucun moyen d'action.
En effet, les Allemands se méfiaient encore de ces membres, même si ceux-ci partageaient la lutte contre le communisme en commun, et refusaient donc de les voir s'armer. Puis il ne faut pas oublier qu'une circulaire interne de la direction générale de la direction générale de la Waffer-SS à Berlin, datée du 3 mars 1943, avait déjà autorisé pour la première fois le recrutement de volontaires français pour la Waffen-SS. Donc si des français voulaient servir la cause nationale-socialiste, autant qu'ils rejoignent la Waffen-SS plutôt que la Milice (c'était certainement la pensée des dignitaires du Reich à cette époque). En parallèle, le Maréchal et Pierre Laval étaient aussi opposés à armer la Milice, bien-sûr pas pour les mêmes raisons que les Allemands. Mais beaucoup de membres se plaignaient d'être victime d'attentats communistes. Un premier milicien est tué par la Résistance le 24 avril 1943. Jusqu'en novembre, 73 d'entre eux périrent. Mais Pétain et le chef du gouvernement étaient fermes et ne voulaient pas céder, cette organisation ne devait pas être fournis en armes. Darnand voulait que sa Milice ait plus d'importance et souhaitait obtenir davantage de moyens pour combattre le communisme. Il ne cessait de demander le droit de s'équiper. Devant ces refus, il a même présenté sa démission le 14 juillet 1943, mais qui a été refusé par le Maréchal tout en changeant pas d'avis sur le réarmement de la Milice. En parallèle, Pierre Laval signe sans l'accord de Pétain (qui, rappelons le, n'avait plus les pleins pouvoirs depuis depuis 42) l'acte de naissance officielle d'une unité française dans la Waffen-SS en promulguant une loi en trois articles. Se sentant alors condamné à la passivité, Darnand se rapproche de l'Allemagne. Le 11 octobre 1943, il intègre les Waffen S.S et prête serment envers Hitler dans les locaux de l'ambassade d'Allemagne, rue de Lille. Il invite les miliciens à faire la même chose, mais il ne fut pas suivit par tout le monde. Après l'assassinat du docteur Tournon à Nice, le 21 novembre, il déclare auprès de Victor Barthélémy (à ne surtout pas confondre avec Joseph Barthélémy), l'un des proches de Jacques Doriot : "si Vichy, où plutôt Laval, ne lui donnait pas les moyens et pouvoirs nécessaires, il irait les chercher ailleurs." (Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 533-534). Malgré tout, Pétain ne veut pas perdre le minimum d'influence qu'il possède sur Darnand. Pourquoi ?

Premièrement, Darnand est aux ordres de Laval puisque c'est le chef du gouvernement qui gère la Milice. Cependant, le Maréchal voulait conserver une autorité sur lui et par entension sur le pays. Deuxièmement, le chef de l'Etat pouvait logiquement craindre que la Milice finisse par agir aux ordres du Reich puisque plusieurs de ses membres avaient rejoint la Waffen-SS. Donc si Darnand se détourne de Pétain, alors ce dernier n'aura plus aucune autorité sur le pays, surtout qu'il ne dispose quasiment plus de pouvoir depuis novembre 1942. Et même si le Maréchal désapprouve son engagement dans les S.S, il ne peut se permettre de le jeter alors qu'il n'a plus de proche qui puissent l'entourer à Vichy. Par conséquent, il vaut mieux lui céder et lui donner davantage de liberté d'action. Il change donc d'avis en ne s'opposant plus à armer la Milice, et peut-être que le nombre croissant d'attentats l'a aussi persuadé. Néanmoins, il tenta aussi de renverser Laval par une réorganisation ministérielle en novembre 1943, tout comme il l'avait fait en décembre 1940. Pétain voulait reprendre l'autorité perdu un an auparavant. Selon Jean-Paul Cointet, il voulait même réunir l'Assemblée nationale pour crée une coalition anti-Laval : "L'idée maîtresse des pétainistes est un retour aux sources de la légalité en renouant avec l'Assemblée nationale, ajournée sine die depuis le 10 juillet 1940 et dont les bureaux ont été dissous dans l'été 1942. Dans une lettre adressée à Pétain, Anatole de Monzie, député du Lot, le presse de procéder à une convocation de l'Assemblée pour préparer une transmission régulière des pouvoirs. Le journal de Marcel Déat [collaborationiste favorable à Laval] se fait l'écho de ces manoeuvres, appelées à se concrétiser au cours de l'automne 1943. Evoquant "une grande offensive anti-Laval orchestrée depuis Vichy avec l'aide de l'Eglise", il ajoute : "Le Maréchal veut provoquer la réunion de l'Assemblée nationale. Les pointages permettent d'affirmer qu'il y aurait une majorité contre Laval, qui a dégoûté beaucoup de parlementaires."" (Jean-Paul Cointet, Histoire de Vichy, Perrin, 2003, p. 291). De plus, rappelons que dans le même temps, le Maréchal s'apprêtait, le 12 novembre 1943, à dévoiler publiquement sa constitution républicaine et démocratique aux Français, qui devait entrer en application après sa succession.

 

Milice_poster.jpgMais les Allemands s'opposent catégoriquement aux actions du premier représentant de la France et voulaient désormais contrôler les décisions de l'Etat Français. A la suite de ses grosses mésententes avec Pétain, ils contribuent au maintien de Laval et exigent l'entrée au gouvernement de Déat, Henriot et Darnand, même si le chef du gouvernement n'y est guère favorable. Malgré tout, Laval les accepte et les intègre quand même. A la grande satisfaction de Darnand, la Milice peut enfin se réarmer. Désormais, la Franc-Garde, le principal groupement de la Milice qui fut crée le 2 juin 1943, obtint en janvier 1944 la possibilité de s'équiper à partir de stocks constitués depuis l'armistice, et qui demeurait secret depuis 1940. C'est le général Bridoux qui précisa l'emplacement de ces stocks qui étaient inconnus des Allemands. Pétain qui veut désormais soutenir Darnand approuve la rédaction d'une note à destination de Renthe-Fink en février 1944, dans lequel il exprime sa volonté personnelle : "Le terrorisme paraît en recrudescence ; sur tous les points où interviennent les forces du maintien de l'ordre, elles réussissent à rétablir la sécurité. Mais elles sont trop peu nombreuses et insuffisamment armées. Il faudrait pouvoir entreprendre des opérations simultanées dans toutes les régions critiques. Jusqu'à présent, les négociations entreprises par le gouvernement au sujet du renforcement de ses moyens n'ont pas abouti à des résultats importants. [...] Le Maréchal attire l'attention sur le sérieux de la situation qui ne saurait être maintenue sans danger." (Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 534). L'objectif voulu par Pétain était de lutter contre les "terroristes" afin d'éviter une guerre civile. Selon lui, équiper la Milice était une nécessité, tout comme envisager des "opérations simultanées". Mais est-ce que les "terroristes" désignaient les Résistants de manière générale, ou prenait-il en compte uniquement les communistes envers qui il était très hostile ?
Selon Marc Ferro, Pétain était très hostile aux maquisards de manière générale, et pas seulement envers les communistes. L'historien veut illustrer sa perception de la résistance : "Chaque jour des crimes sont commis qu'inspire une haine fratricide encouragée par l'étranger. Des Français - hommes, femmes, enfants même - sont assassinés avec une odieuse sauvagerie. Des paysans sont attaqués dans leur ferme. Des villages entiers vivent dans la terreur d'actes de banditisme, de vols et de pillages dont les victimes n'osent même plus se plaindre. Des groupes armés presque toujours dirigés par des étrangers et qui se couvrent d'un prétendu idéal patriotique menacent l'ordre public et la sécurité de vos foyers." (Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 540). Cependant, rien n'indique dans ce récit que le Maréchal désigne les maquisards ou par extension les résistants. Il peut tout aussi bien évoquer seulement les internationalistes, donc des communistes (qui étaient quasiment tous admirateurs de l'URSS à cette époque), surtout qu'il parle de "une haine fratricide encouragée par l'étranger" et "des groupes armés presque toujours dirigés par des étrangers et qui se couvrent d'un prétendu idéal patriotique". Cette source de Ferro est sujette à interprétation, et on ne peut pas y tirer des conclusions. Alors on peut se demander si le représentant de la France assimile les communistes et les maquisards ?
Plusieurs historiens sont d'accords pour expliquer que Pétain pensait à la France d'après guerre au fur et à mesure des avancées anglo-américaines et soviétiques, en particulier au maintien de l'unité nationale en isolant les "mauvais" résistants (communistes) des bons (nationalistes). Il fallait éviter une guerre civile afin d'empêcher un pustch bolchévique. Ainsi elle demeurerait par sa situation en Europe une force au moment du solde final des comptes (Pierre Nicole, Cinquante mois d'armistice, tome II, p. 399-401). Au corps diplomatique rassemblé, Pétain indiqua même le 1er janvier 1944 : "La France souhaite ardemment s'associer à tout effort pour arrêter ou au moins atténuer la catastrophe." (Jean-Paul Cointet, Histoire de Vichy, Perrin, 2003, p. 309). Le préfet de Corrèze Paul Trouillé rencontre Philippe Pétain à Vichy le 8 avril 1944, puis fait part de ses inquiétude sur les actions dramatiques combinées des Allemands et de la Milice dans son département. Le Maréchal lui répond : "Mon cher préfet, tout ce que vous me dites m'intéresse fort. Je veux bien admette, je veux bien croire qu'il y a au maquis des gens sincèrement patriotes, mais il y a des communistes qui ne travaillent que pour leur parti international. [...] Et n'y a-t-il pas aussi des pillards invétérés ? Le plus grand malheur résulte de l'occupation, de la division en zones, du S.T.O et de la dissidence gaulliste. J'aurai beaucoup de difficulté pour arranger tout cela." (Paul Trouillé, Journal d'un préfet, document repris par Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 541). Parmi les maquisards, le Maréchal veut faire la distinction entre les patriotes et les internationalistes, mais il semble avoir beaucoup de problèmes à les percevoir. C'est une grande différence avec Joseph Darnand qui ne fait aucune distinction entre les différents groupes. Jean-Paul Cointet explique aussi cette distinction : "La Milice - que Laval ne contrôlait pas - ne s'embarrassait guère de distinguer entre "bons" et "méchants", soulevant contre elle la quasi-totalité de l'opinion, et le chef du gouvernement ne pouvait ignorer que pour la masse des Français l'occupant était l'Allemand. Invité à pratiquer cette "subtile" distinction, Darnand ne manquera pas de faire savoir, dès son arrivée à la tête des forces de maintien de l'ordre [30 décembre 1943], qu'il n'était pas question pour ses services de faire la différence entre ceux qui s'opposaient les armes à la main." (Jean-Paul Cointet, Histoire de Vichy, Perrin, 2003, p. 304).

Néanmoins, cela ne fait aucun doute que Pétain est perdu vis-à-vis des évènements et qu'il n'arrive pas à comprendre ce qu'il se passe vraiment. Marc Ferro reprend un témoignage du général Serrigny : "La conversation tombe au cours d'un repas sur Henriot. Il [Pétain] nous en fait le plus grand éloge. Je m'indigne, monsieur Lachal qui est à cette même table déclare qu'on est tous du même avis, même à la Légion. Le Maréchal ne répond pas [...] Ménétrel lève les yeux au ciel, depuis peu il est devenu anticollaborateur à tout crin, conversion un peu tardive. [...] Un peu plus tard, arrive l'amiral Esteva, au moment où j'essayais d'interviewer le Maréchal sur les raisons certainement très pressantes qui l'avaient décidé à prononcer à la radio son discours gérmanophile.
- J'ai été obligé, me répondit-il, les Allemands m'ont assiégé pendant des semaines. A la longue, j'ai dû capituler. Mais d'ailleurs, que me reproche t-on ?
- Avant tout d'avoir dit que les Allemmands protégeraient la France.
- Mais c'est ce que je pense...
- Peut-être, et même quand vous le dîtes, je ne le crois pas. En tout cas, les Français ne demandent nullement à être protégés de cette manière."
(Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 541-542).
Pour Ferro, c'est la preuve que le Maréchal est "intoxiqué". Pour ma part, je pense que l'historien s'est livré à une analyse subjective sans vraiment comprendre la signification de la conversation. Il ne faut pas oublier que Pétain était hanté par le danger bolchévique. En parallèle, il savait que le IIIème Reich allait perdre la guerre. Par conséquent, il continue à garder la lutte face au le communisme comme priorité absolue car il craignait que cette idéologie s'impose après la chute de l'Allemagne nazi. Le Maréchal pense logiquement que les futurs vaincus vont sauver la France contre la menace bolchévique, tout en expliquant qu'il se sent prisonnier d'eux car ses libertés sont minimes.
 En clair, si on traduit le dialogue, l'Occupant est à la fois le geôlier et le sauveur de la France. Si le Reich s'est imposé tout en dictant un certain nombre de contraintes, il a eu au moins le mérite d'éviter le jeu communiste. Malgré tout, il est certain que le chef de la France était quelque peu déconnecté de la réalité, et que cela explique pourquoi il a soutenu le Milice à plusieurs reprises alors que cette organisation accomplissait des crimes immondes. Néanmoins, cette déconnection n'a rien d'étonnant. Après la passation des pouvoirs à Laval, ses libertés d'actions devinrent progressivement très minces : ses proches ont quasiment tous été écartés ; on ne le fait plus assister aux conseils des ministres et il ne connaît pas toujours les dernières décisions qui sont prises ; son courrier est étroitement surveillé ; il ne peut plus se rendre dans son domaine de Villeneuve-Loubet, ... sans parler de ses 88 ans (à l'époque, l'espérance de vie était d'environ 60 ans) conjugués à sa santé qui décline peu à peu.

Le 28 avril 1944, le Maréchal va lancer un discours très germanophile en condamnant la volonté des Anglo-Américains de débarquer en France, et en appelant la Milice à réprimer tout opposition : « Notre pays traverse des jours qui compteront parmi les plus douloureux qu’il ait connu. Excités par des propagandes étrangères, un trop grand nombre de ses enfants se sont livrés aux mains de maîtres sans scrupule qui font régner chez nous un climat avant-coureur des pires désordres. Des crimes odieux qui n’épargnent ni les femmes ni les enfants désolent les campagnes, des villes et même des provinces paisibles et laborieuses. Le gouvernement a la charge de faire cesser cette situation et s’y emploie. Mais c’est mon devoir de vous mettre personnellement en garde contre cette menace de guerre civile qui détruit ce que la guerre étrangère a épargné jusque-là. Ceux qui poussent la France dans cette voie invoquent leur prétention de la libérer. Cette prétendue libération est le plus trompeur des mirages auquel vous pourriez être tentés de céder. C’est le même égarement qui poussa des Français à renier leur parole et leur serment pour sacrifier à un faux idéal patriotique dont nous voyons aujourd’hui les fruits en Afrique du Nord, où la dissidence a préparé les voies du communisme. Le vrai patriotisme ne doit s’exprimer que par une fidélité totale. Ceux qui, de loin, vous lancent des consignes de désordre voudraient entraîner la France dans une nouvelle aventure dont l’issue ne saurait être douteuse. Français quiconque parmi vous, fonctionnaire, militaire, ou simple citoyen, participe aux groupes de résistance compromet l’avenir du pays. Quand la tragédie actuelle aura pris fin et que, grâce à la défense du continent par l’Allemagne et aux efforts unis de l’Europe, notre civilisation sera définitivement à l’abri du danger que fait peser sur elle le bolchevisme, l’heure viendra où la France retrouvera sa place. »
(Philippe Pétain, Actes et Ecrits, Flammarion, 1974, p. 589-590 et Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 536).
Marc Ferro a analysé les principaux crimes commis par la Milice à l'aide de documents issus des Archives Nationales (AG II, 82, K). Il constate qu'à part la première répression commise à Toulouse le 23 avril 1943, toutes les autres se déroulent après le 28 avril 1944. Ces crimes ont tous lieux en zone Sud puisque les Allemands lui ont interdit l'accès de la zone Nord. Ce sont surtout les membres du PPF de Doriot qui agissent au Nord. L'historien voit donc une corrélation entre le discours tragique de Pétain et l'augmentation des activités de la Milice. Le chef de l'Etat serait donc responsable des actes miliciens. Cependant, ce que n'a pas dit Ferro (ou qu'il ne savait pas), c'est que cette proclamation fut réalisée sous la contrainte. En effet, Jacques Isorni a retrouvé plusieurs écris du Maréchal. L'un d'entre eux est le texte d'un message qui a été annoncé par une lettre adressée à von Rundstedt. En réalité, c'est ce message que Pétain lira le 28 avril 1944. Mais ce dernier rédigea une note datant du 19 avril, dans laquelle il démontra son opposition à faire ce genre de discours. Il écrivit : "Si je prononce ce discours tel quel, je risque de mettre la France en révolte, c'est une responsabilité que je ne puis accepter à cause des conséquences désastreuses qui peuvent en découler." (Philippe Pétain, Actes et Ecrits, Flammarion, 1974, p. 589). Et l'historien Cointet précise justement "C'est dans ce contexte toujours plus dramatique à l'approche du débarquement que s'inscrit l'allocution aux Français prononcée par le maréchal Pétain le 28 avril 1944. Produit d'une pression allemande qui durait depuis deux mois, de la lassitude et de l'inquiétude de Pétain s'il opposait un refus définitif (mais pouvait-il advenir quelque chose de pire s'il se retirait ?), ce message en partie dicté par l'occupant contenait des passages qui apparaissent comme une justification de l'action de la Milice." (Jean-Paul Cointet, Histoire de Vichy, Perrin, 2003, p. 304).

Cette proclamation lui a donc été imposée par les Allemands, et il ne peut donc être tenu pour responsable des crimes commis par la Milice après le 28 avril 1944. En revanche, ce que Marc Ferro indique bien, c'est que chef de l'Etat avait confié avoir honte de son discours germanophile, et regrettait certains actes. Walter Stucki en témoigne : "Le 1er mai, le Maréchal m'invita à dîner en petit comité. Après le café, il me prit à part et me demanda à brûle-pourpoint si j'étais de ceux qui condamnaient son dernier discours. Je lui répondis avec circonscription que j'avais en effet beaucoup de peine à en comprendre certains passages. Très nerveux et déprimé, Pétain me fit remarquer qu'on avait enlevé tous ses conseillers, qu'il n'avait lui-même aucune expérience en politique et qu'il avait été victime d'une pression inouïe. Il reparla alors de la crise de novembre 1942, m'expliqua que beaucoup jugeaient qu'il aurait dû partir à ce moment là pour l'Afrique du Nord ou démissionner mais qu'il croyait avoir bien agi en restant. Et il ajouta que sa présence, sa lutte continuelle contre les exigences allemandes en main-d'oeuvre et en biens de tous genres, comme les atrocités et les arrestations allemandes, avaient malgré-tout préservé de nombreux Français de la déportation, sauvé de grandes quantités de marchandises pour le pays et empêché le pire. Contrairement à ce qui se passait en zone nord ou dans d'autres pays occupés, les Allemands aujourd'hui encore ne pouvait pas, en zone sud, dicter leur volonté et s'emparer au gré de tout. Il parla avec haine du représentant de Hitler auprès de lui, ainsi que de Laval. Il avait, en effet, dit-il, cédé trop souvent : mais sur un point, du moins, il ne céderait jamais, il ne quitterait jamais volontairement Vichy." (Walter Stucki, La fin du régime de Vichy, Neuchâtel, 1947, p. 39-40, témoignage repris par Marc Ferro dans son Pétain, Hachette, 2009, p. 539-540). Dans cet entretien, on peut noter que le Maréchal a toujours aussi peu de sympathie envers les Allemands, même s'il considère que le Reich va sauver la France d'une invasion bolchévique. Egalement, Pétain se sent isolé et a compris qu'il était devenu un pantin ayant trop cédé face aux collaborationnistes. Cependant, même s'il est vrai que le Maréchal a soutenu publiquement les actes collaborationnistes du gouvernement français et de la "police de Vichy", il est faux de dire qu'il n'a jamais tenté de faire contrepoids. Mais avant tout, il me semble nécessaire de savoir si celui-ci avait connaissance d'une extermination des juifs par les nazis.

Etait-il au courant de l'extermination des juifs par les nazis ?

Sans aucun doute, le Maréchal n'ignorait pas que des juifs se faisaient assassiner par les Allemands en Europe. Dans les archives de son cabinet, deux documents le prouvent (Archives Nationales, 2 AG 617). Le premier est un mémoire transmis par le Consistoire central, intitulé "La persécution des juifs de France" expliquant le sort souhaité par les nazis en France : "le but réel est l'extermination totale des juifs de France". Donc même si l'occupant n'a jamais expliqué à Pétain leur motivation, celui-ci avait connaissance du danger. Par ailleurs, ce document date de novembre 1941, c'est-à-dire au moment du déclenchement de la Solution Finale. Un deuxième rapport, celui-ci de juin 1942, mentionne "La persécution des juifs de Roumanie", où est évoqué "un train de malheur" ainsi que le massacre d'environ 90 000 personnes (Bénédicte Vergez-Chaignon, Le docteur Ménétrel, Perrin, 2001, p. 187).

Dans son Premier journal parisien, à la date du 30 mars 1942, Ernst Jünger présente les crimes d'un "Kommando de meurtre" qui avait tué un nombre incalculable de gens en Lituanie et autres régions frontières : "Après avoir rassemblé les victimes, on leur fait d'abord creuser les fosses communes, puis on leur ordonne de s'y étendre, et on les tue à coups de feu, d'en haut, par couches successives." Par ailleurs, ce même Jünger rapporte, encore dans le Premier journal parisien, une conversation tenue en Ukraine, à la Saint-Sylvestre 1942 : "Le général Müller nous fit le récit des nombreux forfaits auxquels se livrèrent les Services de sécurité, après la prise de Kiev. On évoque aussi, une fois de plus, les tunnels à gaz où pénétrèrent des trains chargés de Juifs. Ce sont là des rumeurs, que je note en tant que telles ; mais des meurtres sur une grande échelle doivent sûrement se commettre."
Enfin, il est incontestable de dire que des Français, même s'ils sont en nombre infime, souhaitaient la disparition de la communauté juive. Nous pouvons citer Lacroix, chef d'un bataillon du L.V.F présent en Europe de l'Est, qui avait envoyé une lettre au docteur Ménétrel en mars 1942, et qui illustra sa pensée sur les juifs : "Nous sommes surpris de voir que l'on avance pas vite pour opérer les nettoyages du pays de toute la juiverie qui l'infecte. Il est dommage qu'on ne soit pas en France aussi expéditif que nous l'avons été en Russie où j'ai fait prendre à tour de bras toute la racaille juive qui a pu me tomber sous la main. Quel débarras lorsque cette vermine aura enfin débarrassé notre belle France et qu'elle aura été exterminée. Le Maréchal devrait demander la Légion [du L.V.F et non du S.O.L] pour assurer l'épuration, ce serait vite et proprement fait, je vous l'assure et cela permettrait auparavant de faire rendre gorge aux rapaces qui ont tant pressuré le pays et l'on conduit à l'abîme." (Bénédicte Vergez-Chaignon, Le docteur Ménétrel, Perrin, 2001, p. 186).
Cette lettre illustrant l'opinion d'un Français adhérant au nazisme est néanmoins importante puisque l'auteur indique que Pétain avait les moyens suffisants pour chasser les juifs du pays mais qu'il ne les avaient pas utilisé, puisque "seulement" 76 000 des 330 000 juifs de métropole furent déportés, soit 25% de sa totalité. De surcroît, il n'avait jamais donné l'ordre de déporter des juifs. Cela démontre donc que le Maréchal n'avait pas adhéré à l'ambition germanique d'extermination des juifs. Par ailleurs, s'il avait souhaité vraiment la disparition des juifs, il aurait fait construire des camps d'extermination comme en Allemagne, il en avait le temps et aurait bénéficié de l'aide des nazis. Or ni lui et ni Laval ne le feront, alors qu'ils en avaient largement la possibilité. Cependant, il est vrai que certains proches de Pétain, dont Bernard Ménétrel, semblaient adhérer aussi à la volonté nazie. Le confident du Maréchal va répondre à Lacroix, le 6 mars 1942 :

"Cher Monsieur et Ami,
J'ai été très heureux d'avoir de vos nouvelles
[...]. J'apprends avec plaisir [...]
qu'une fois de plus, vous avez bien servi votre Pays.
[...] Bonne chance, mon commandant, nous vous suivons par la pensée et par le coeur." (Bénédicte Vergez-Chaignon, Le docteur Ménétrel, Perrin, 2001, p. 186-187).
Néanmoins, cela ne prouve nullement que Pétain adhérait à la volonté de son confident. De plus, ce qui est intéressant dans ces sources, c'est qu'elles évoquent le massacre de plusieurs dizaines de milliers de juifs, mais jamais de plusieurs millions, ce qui paraissait inimaginable. Même dans le Main Kampf  d'Hitler (Nouvelles Editions Latines, p. 677-678), celui-ci n'évoque pas la disparition de millions mais de milliers de juifs :
"Si l'on avait, au début et au cours de la guerre, tenu une seule fois douze ou quinze mille de ces Hébreux, corrupteurs du peuple, sous les gaz empoisonnés que des centaines de milliers de nos meilleurs travailleurs allemands de toute origine et de toutes professions ont dû endurer sur le front, le sacrifice de milliers d'hommes n'eût pas été vain. Au contraire, si l'on s'était débarrassé à temps de ces quelque douze mille coquins, on aurait peut-être sauvé l'existence d'un million de bons et braves Allemands pleins d'avenir"
Egalement, Hitler n'a jamais fait part à Pétain de ses ambitions à propos de l'extermination totale des juifs d'Europe.

Enfin, des intellectuels certifient que Pétain n'avait pas la volonté de faire contrepoids face aux déportations du Reich ainsi qu'aux actes de la Milice et des collaborationnistes Français. Cependant, on va s'apercevoir, encore par des preuves, que le Maréchal avait tenté de s'y interposer, même s'il n'avait aucun contrôle sur les évènements.


Une tentative de contrepoids face à des actes de la Milice ...

Lorsque nos contemporains évoquent la volonté de Pétain de faire contrepoids face aux crimes des collaborationnistes à l'encontre des résistants et des juifs, ils croient que sa seule opposition était sa remontrance du 6 août 1944. En effet, alors que les Alliés avaient débarqué depuis deux mois en France, il va remettre en cause les exactions de la Milice. Joseph Darnand va lui répondre quelques jours plus tard : "
Pendant quatre ans, j'ai eu le droit à tous vos encouragements parce que ce que nous faisions, c'était "pour la France". Et aujourd'hui que les Américains sont aux portes de Paris, vous commencez à me dire que je vais être la tâche de l'Histoire de France. On aurait pu s'y prendre plus tôt !" Il est vrai qu'on pourrait donner raison à Darnand, mais celui-ci a oublié que depuis novembre 1942 et la perte de l'autorité de Pétain, ses différentes lettres étaient contrôlés par son propre gouvernement et pouvaient donc être censurées. Lors de son procès, le Maréchal l'avouera (ce qui est interprété comme une honte pour un homme censé incarner l'autorité), même s'il va se faire couper la parole par le Premier Président du jury, avant qu'il ne puisse terminer sa phrase : "Je suis prisonnier comme ceux d’Allemagne. Je ne peux pas écrire une lettre sans qu’elle soit censurée, je ne peux donner un coup de téléphone sans qu’il soit écouté, je ne peux pas prononcer un discours sans qu’il soit soumis préalablement ..." [Ici, on lui demande de se taire, réaction de mépris ?]. Cette interruption fut même rapportée devant le tribunal par un témoin, le prince de Bourbon, qui était pourtant hostile à Pétain. En octobre 1945, c’est-à-dire lors du procès de Joseph Darnand, le chef de la Milice aura peu l'occasion de s'expliquer, mais cela aura son importance :
Darnand. - Le Maréchal a toujours été pour moi d'un très bon conseil, m'a toujours prêché la prudence.
M. Le Premier Président. -
 Quand vous outrepassiez ses conseils, parce que autant que nous nous souvenons, la Milice n'a pas été particulièrement prudente ni circonspecte. Vous ne receviez pas de blâmes, pas d'observations ?

Darnand. - Je n'ai reçu qu'un seul blâme, c'est celui que le Maréchal m'a adressé le 6 août 1944, l'année dernière, alors que les Américains étaient à Rennes, dans une lettre qui doit figurer au dossier.

M. Le Premier Président. - A quel propos ? Quelle était l'action que le Maréchal blâmait et dans quels termes la blâmait-il ?

Darnand. - Le Maréchal, dans une lettre très longue, faisait connaître à Laval les exactions de la Milice. Dans un dossier annexe, assez important, on relevait, dans différents coins de France, des actes qui pouvaient nous être reprochés. J'ai pris connaissance de cette lettre et j'ai répondu, quelques jours après, au Maréchal, que je n'ai plus eu l'occasion de revoir à Paris de ce moment.
Après cet entretien qui sèmera la consternation dans le public, M. le Premier Président interrompra Darnand et demandera à ce qu'on l'emmène dans sa cellule. Il n'aura plus l'occasion de s'exprimer publiquement, et sera condamné puis fusillé peu de temps après. En effet, le chef de la Milice explique qu'il n'a reçu qu'une protestation, celle du 6 août, mais ajoute dans sa dernière réplique que Pétain a également adressé un dossier apparemment volumineux récapitulant les crimes de "la police de Vichy" (malheureusement, je n'ai pas réussi à retrouver ce dossier). Il est donc certain que le Maréchal avait envisagé à l'avance de remettre en cause les actes de Darnand, ce qui peut laisser penser qu'il n'adhérait pas à l'ancien chef de la Milice, mais qu'il attendait également le moment importun, c'est-à-dire le débarquement des Alliés, pour pouvoir le dénoncer. Cependant, il ne faut pas oublier qu'au moment du procès Darnand, le procès Pétain était terminé depuis plusieurs mois, et le tribunal avait  notamment voulu démontrer que le Maréchal avait pleinement soutenu les différents actes de collaboration de son gouvernement, y comprit ceux de la Milice. Ce dossier, s'il existe encore, remettrait donc en cause tout le procès Pétain. En revanche, la longue lettre de ce dernier à destination de Laval accompagnant l'annexe existe toujours puisqu'il a été recueillit par Jacques Isorni, puis fut publiée dans Actes et Ecrits (Flammarion, 1974, p. 605-609). Voici quelques extraits de ce document du 5 août 1944, prouvant son hostilité vis-à-vis des actes de la Milice, mais démontrant en parallèle son impuissance :

"Depuis plusieurs mois, de nombreux rapports me signalent l'action néfaste de la Milice.
Je vous en ai, à maintes reprises, entretenu et j'espérais toujours que des améliorations me seraient signalées dans les diverses activités de cette police politique. Il n'en est rien. Bien au contraire.

[...]
Des faits inadmissibles et odieux me sont quotidiennement rapportés, et je vous citerai quelques exemples.
[...]
Les préfets sont unanimes à se plaindre d'être dessaisis, illégalement d'ailleurs, d'une partie importante de leurs fonctions. Ils n'ont plus aucun contrôle sur la police, ne possèdent plus aucun renseignement sur les mouvements terroristes et les opérations de police menées dans leur département [...]
Vous trouverez ici en annexe des faits précis indiquant le pillage auquel a été soumise l'administration de l'intendance, en particulier les réquisitions abusives des locaux ou matériel appartenant soit à l'Etat soit à des particuliers (annexe 1).
[...]

De nombreux cas ont été cités où des miliciens se sont affrontés avec la police officielle : désarmement des policiers ou des gardiens de la paix à Paris, non-observation des lois, arrestations arbitraires (par exemple celles de Me Rastouille à Limoges, M. Devillez, conseiller d'Etat, directeur général de la radiodiffusion nationale (annexes 2 et 3).
[...]
Des preuves de collusion entre la Milice et la police allemande nous sont chaque jour apportées. Des dénonciations, des livraisons de prisonniers français aux autorités de police allemandes m'ont été maintes fois signalées et par les plus hautes autorités départementales ; j'en ai eu un exemple dans mon entourage.

J'insiste sur le déplorable effet produits sur des populations qui peuvent, dans certains cas, comprendre des arrestations opérées par les Allemands, mais qui ne trouveront jamais aucune excuse au fait que des Français livrent à la Gestapo leurs propres compatriotes et travaillent en commun avec elle.
[...]
Dans un certain domaine plus vaste encore, il semble bien que la Milice ait employé des procédés tels que l'opinion publique est maintenant révoltée contre elle partout ou elle existe (annexe 4). Des fermes et même des villages entiers ont été incendiés par représailles (annexe 5), des otages innocents ont été arrêtés (annexe 6), des meurtres commis (affaire de Mâcon, 28 juin 1944). Des rapts et des vols sont constamment signalés (annexe 7).
[...]
Jusque dans la presse spéciale (journal Combat), la Milice se livre à des provocations et des attaques calomnieuses contre l'armée française, par exemple. Un officier de mon cabinet a écrit à M. Darnand pour lui signaler ce fait (annexe 8, lettre du colonel de Longueau).
[...]

Je citerai, pour clore cette énumération, l'assassinat par la Milice de M. Mandel et sans doute de M. Jean Zay ; sans préjuger de ce que pouvaient représenter ces hommes politiques, je m'associe à vous pour réprouver formellement une méthode que rien n'excuse.
[...]

Enfin, au dessus de tous ces faits, il y a la hideuse réputation acquise par la Milice d'utiliser des procédés que j'ai bien connus chez les Rouges en Espagnes. Je ne puis passer sous silence les tortures infligées à des victimes souvent innocentes dans les locaux qui, même à Vichy, ressemblant moins à des prisons de l'Etat Français qu'à des tchékas bolcheviques.
Par ces divers procédés, la Milice est arrivée à faire régner une atmosphère de terreur policière inconnue jusqu'à présent dans notre pays.

[...]

Il faut certes tout tenter pour rétablir l'ordre en France. Depuis longtemps je le demande de la façon la plus formelle, mais rétablir l'ordre ce n'est pas piller, incendier, assassiner. En 1917, à la tête des armées françaises, j'ai reçu la dure mission de réprimer les mutineries qui éclataient. Je n'ai cependant jamais eu recours à des méthodes brutales ni sanglantes, mais j'ai seulement employé des méthodes humaines et françaises. Ce sont ces méthodes avant tout qui doivent être préconisées.
[...]

L'ai souvent, dans mes messages, insisté sur la nécessité de l'union. Je ne peux donc admettre qu'on se couvre de mon autorité (annexe 9) pour édifier dans le pays un système de terreur qui n'a qu'un seule but : celui d'imposer ses propres vues politiques. Rien n'excuse l'attitude odieuse de cette faction dans les circonstances actuelles. Ma pensée est sans cesse travestie et je ne peux, en définitive, admettre que tant de crimes soient commis sans vous avertir une dernière fois solennellement.
Il importe que M. Darnand, secrétaire général de la Milice et secrétaire d'Etat à l'Intérieur, prenne des mesures urgentes pour enrayer le drame qui se prépare. Sinon la France, un jour libérée, verra son territoire transformé en un vaste champ clos de règlements de comptes et des Français feront encore, dans les deux camps, les frais de cette nouvelle guerre fratricide.
"
Après la lecture de cette longue lettre, une question m'a occupé l'esprit. Comment les historiens peuvent passer à côté de cette source qui bouleverse complètement les préjugés de notre époque à propos du maréchal Pétain ? A moins que ces personnes ont eux-même oublié leur devoir d'analyser l'histoire avec objectivité. L'un des rares à avoir étudié cette source est l'historien Marc Ferro, auteur de Pétain (Hachette, 2009), qui a fait le même constat que moi alors qu'il n'est pourtant pas tendre avec le Maréchal : "Pétain condamne les excès de la Milice" (p. 567-573). Enfin, en affirmant "Pendant quatre ans, j'ai eu le droit à tous vos encouragements parce que ce que nous faisions, c'était "pour la France", Joseph Darnand avait en réalité menti. En effet, le
19 février 1944, le chef de la Milice avait réalisé un exposé général sur les maquis auprès de Pétain. Il évoque ceux qui existent à cette date et insiste sur le potentiel danger du principal d'entre-eux, celui des Glières en Savoie. Contre l'attente des miliciens, le Maréchal avait déclaré : "Il faudrait que je puisse aller voir ces jeunes gens. Ma carrière ne m'a pas préparé à ce genre de guerre mais je pourrais leur donner quelques conseils utiles ; ils ne peuvent rien faire de bon tant qu'ils restent groupés. Il suffira d'une division allemande pour les mettre en pièces. Il faut tâcher de les ramener sans leur faire de mal." Pierre Laval ajouta à Darnand : "N'oubliez pas que parmi ces maquisards, il y en a beaucoup qui sont des chasseurs alpins comme vous." (Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 535). Alors le chef de la Milice reçu l’ordre d’envoyer deux prêtres munis d'instructions, afin que le maquis se rende sans résistance, avec la garantie qu’aucun mal ne leur se sera fait. Cette mission n'avait pas aboutit, et miliciens accompagnés des Allemands écrasèrent le maquis le 26 mars. La majorité des résistants survivants furent fusillés, et cela contre l'avis de Pétain. Il est malheureux que le site consacré au maquis des Glières (http://www.glieres-resistance.org/) ne mentionne pas ce fait.


... et face au nazisme

Par ailleurs, il est totalement faux d'affirmer que le chef de l'Etat Français était complètement soumit aux exigences allemandes. En effet, plusieurs sources expriment une volonté de résistance de Pétain.
 Dans un rapport du 12 février 1943, Helmut Knochen reproche au Maréchal et au secrétaire général de la police de "faire tout ce qu'ils peuvent pour empêcher la déportation des juifs français." Ce rapport se réfère à une conversation avec Eichmann. Il ajoute que "le Maréchal se déclare avec la plus grande énergie contre le fait que des juifs de nationalité française soient mis dans des camps de concentration ou évacués. Pétain menace même de se retirer." Par ailleurs, Knochen rapporte dans ce même rapport que le Maréchal s'était déjà opposé à la mise en place de l'étoile jaune "en zone nouvellement occupée." Enfin, il explique qu'"en entreprenant maintenant la solution finale de la question juive, il faut tenir compte que Pétain s'y opposera." Non seulement le chef d'Etat était contre la mise en application de la solution finale en France, mais en plus il protéger les juifs français face à la déportation. Le 24 avril 1950, c'est-à-dire après la guerre, Knochen déclarera même que "Le maréchal Pétain a été bien vite considéré comme étant en réalité resté un ennemi dangereux pour l'Allemagne. Tous les rapports de nos services [...] reflétaient la même opinion."
Dans un rapport du 6 mars 1943, Röthke note que, vu l'attitude du Maréchal, seule la contrainte peut lui permettre de disposer des forces de police. Il démontre ainsi sa volonté de s'accrocher aux pouvoirs qu'ils disposaient jusqu'en novembre 1942. Mais dans ce même rapport, Röthke explique qu'il faut "Demander au gouvernement français [...] la promulgation d'une loi retirant la nationalité française aux juifs naturalisés postérieurement à 1927 où à 1933. Remise des juifs devenus ainsi apatrides, en vue de leur déportation." Cette phrase, intéressante, montre que les Allemands exigeaient au gouvernement ce que Pétain n'acceptait pas. Cependant, Laval va aussi refuser cette demande, ce qui entraîna la colère de l'occupant, mais prouve également que Pétain et Laval s'accordaient sur certaines décisions. Pour se justifier Laval répondra qu'une législation existait déjà et que son application est du ressort de la Commission Roussel. Cela démontre également une volonté de protection pour les juifs possédant la nationalité française. Malgré tout, cette mesure n'aura des effets qu'à court terme puisqu'en avril 1944, les nazis ne vont encore pas respecter l'autorité française. Aloïs Brunner va rédiger une directive ordonnant l'arrestation et la déportation de tous les juifs français, en précisant qu'"il ne faudra pas en avertir les autorités françaises, de crainte qu’elles ne libèrent les internés ou les transfèrent avant l’arrivée des Allemands ". Malheureusement, des miliciens aideront les Allemands, et cela sans la demande de Pierre Laval. Entre le 18 juin 1943 et le 17 août 1944, Brunner avait fait déporter 22 427 juifs, soit presque un tiers de la totalité des déportés de France.

Depuis début 1943, l'Union Générale des Israélites de France (l'U.G.I.F) avait mit en garde le chef de l'Etat sur les exactions commises par les Allemands sur les juifs internés dans le camp de Drancy. Il ne faut pas oublier que la camp de Drancy était français mais était administré par les SS. Le Maréchal tenta alors d'intervenir. Dans une lettre du 19 juillet 1943, signée par son secrétaire général, Jean Jardel, il est noté que "Le Maréchal demande que M. Pierre Laval intervienne immédiatement auprès des autorités d'occupation afin de faire cesser un régime d'exception appliqué en particulier à des Français dont certains n'ont commis d'autre délit que d'être juifs." Cet écrit est donc en contradiction avec l'antisémitisme supposé de Pétain alors que certains intellectuels affirment qu'il était profondément raciste. De plus, n'oublions pas le rôle important de l'Union Générale des Israélites de France crée par le Régime de Vichy le 29 novembre 1941. Cette organisation était chargée de venir en aide et assister les juifs dans le besoin. l'U.G.I.F était secondé par l'Oeuvre de Secours aux Enfants (O.S.E), association expulsée par différents pays mais accepté par le Maréchal. Alors que le tzar Nicolas II était toujours en place, des médecins juifs créent l'O.S.E en Russie en 1912. Elle avait pour objectif de venir en aide à la population juive défavorisée. Cependant, elle fut chassée par la Révolution russe et partit à Berlin en 1923. Après l'arrivée d'Hitler au pouvoir en 1933, elle s'implante en France et s'installe à Paris. L’O.S.E gère des maisons d'enfants, des colonies de vacances et des centres d’accueil en région parisienne. Elle s’occupe particulièrement de jeunes enfants de trois à six ans, d’origine allemande, polonaise ou autrichienne, partis précipitamment et séparés de leur famille. En juin 1940, les dirigeants de l’O.S.E décident d’évacuer les enfants dont ils ont la charge dans la région parisienne vers le Sud de la France et plus précisément en Creuse. Durant la guerre, l’O.S.E est intégrée au sein de l’Union Générale des Israélites de France. Elle continua son travail à visage découvert, et bénéficiait d'une certaine liberté d'action. Elle accueille, dans ses maisons de la zone Sud, les enfants des familles juives réduites à la misère par les interdictions professionnelles, internées ou déportées. Pendant la guerre, elle est à la tête de 14 maisons d'enfants. Avec l'accord de l'Etat Français, elle intervient dans les camps français pour sortir les enfants menacés de déportation, et ouvre des centres médico-sociaux pour aider les familles juives dans le besoin. En 1942, elle entame également un travail clandestin de protection des enfants, cherchant à les placer dans des familles d’accueil sous de faux noms. Pétain ne s'opposera jamais à leurs actions. A la Libération, l'O.S.E a sous sa responsabilité de l'avenir de plus de 2000 enfants devenus orphelins, dont 427 survivants du camp de Buchenwald. Aujourd’hui, l’O.S.E vient en aide aux défavorisés de toutes cultures et de toutes origines. Sur les actions de cette organisation, je peux conseiller l'oeuvre de Didier Nebot Et les enfants furent sauvés (Editions Pascal, 2008). L'auteur évoque plusieurs anecdotes intéressants. Mais il est vrai que l'U.G.I.F n'a pas fait l'impossible, c'est-à-dire sauver tout le monde.

 

Un autre document, celui-ci extrait des archives allemandes, va prouver que le Maréchal va s'opposer à l'enracinement de l'idéologie nazie en France. En effet, "Der hörere SS-Polizeiführer im Bezirk des Befehlshaber in Frankreich, Abschrift, Paris, 21 juni 1943" (C.D.J.C - XLIX - 46) fait référence à un entretien du 18 juin 1843 entre Bernard Ménétrel et le chef SS Helmut Knochen (document cité notamment par Bénédicte Vergez-Chaignon dans Le docteur Ménétrel, Perrin, 2001, p. 188-189). Un des extraits du document illustre les tensions entre Pétain et les Allemands : "La conversation porta finalement sur la question juive. Le BdS [Knochen] fit remarquer qu'il n'avait pas eu d'acte de sabotage, ces derniers temps, sans qu'un juif quelconque n'y ait été mêlé. Et malgré tout, il n'en avait toujours pas été tiré en France l'unique conclusion possible, à savoir la solution définitive du problème juif. Il s'élevait sans cesse de nouvelles objections à son application. A la question soulevée et réitérée avec insistance par Ménétrel quant aux responsables de cette entrave à l'application, le BdS déclara qu'il s'agissait du gouvernement tout entier. Il avait également l'impression que le Maréchal n'approuvait pas non plus une solution du problème juif. Il suffisait par exemple, de penser aux juifs qui gravitaient autour de lui." La dernière phrase est particulièrement intéressante puisque cette source allemande explique l'opposition du chef de l'Etat Français vis-à-vis de la politique idéologique du Reich. Par ailleurs, les nazis savaient que le Maréchal avait des proches juifs comme Jean Borotra, Emmanuel Berl, la famille Weygand ou encore la famille de Brinon, et donc ils doutent de son antisémitisme. De plus, d'après les Allemands, des membres du gouvernement s'opposèrent aussi à leur politique. Malgré tout, dans ce même document, Ménétrel tente de justifier la position de Pétain : "Ménétrel contesta ce point de vue et déclara que le Maréchal souhaitait, au contraire, foncièrement trouver une solution au problème juif, qui dénierait aux juifs de la jeune génération toute possibilité d'accès à un poste important en France. Il convenait de comprendre qu'à son âge, il préférait, bien évidemment une solution humaine à une solution radicale, de sorte qu'il ne voulait pas expulser systématiquement tous les juifs de leurs emplois et les laisser éventuellement crever de faim." L'âge de Pétain n'est pas argument auquel ses proches avaient fréquemment recours. En général, le Maréchal lui même se plaignait rarement de son vieil âge. En tout cas, cette citation prouve incontestablement que le chef de l'Etat Français était opposé à la déportation et à l'élimination des juifs. Par ailleurs, il illustre sa volonté de les sauvegarder dans les camps français ("les laisser éventuellement crever de faim"). Néanmoins, cela démontre aussi les difficultés que Pétain éprouve pour trouver des compromis avec les Allemands. Cependant, la citation suivante de ce même document démontre un enracinement de l'idéologie nazie dans le gouvernement français : "Nous avons fait remarquer à Ménétrel que l'expérience avait montré, et ce dans tous les pays, que si on laissait aux juifs une possibilité quelconque de trouver un emploi, ils avaient tôt fait de jouer un rôle déterminant dans la vie économique et d'occuper des postes importants. Ménétrel s'est rallié sans restriction à cette conception des choses et a déclaré qu'en tant que personne privée, il admirait la décision allemande prise au sujet de la solution de la question juive en vue de déraciner définitivement la juiverie." Il semble donc que le docteur Ménétrel, le confident de Pétain, montre un certain antisémitisme, même si on peut se demander si cette adhésion apparente aux idées nazies n'est pas aussi pour améliorer les négociations et trouver un compromis, ce qui n'est pas impossible.

 

Je rappelle que dans une lettre de Ribbentrop datant du 29 novembre 1943, le ministre allemand montra clairement son hostilité au chef de l'Etat Français, mais aussi la volonté du Reich à contrôler absolument toutes les décisions au sein du Régime de Vichy : "L'Allemagne pouvait espérer, au moins depuis Montoire, qu'en réponse à la politique généreuse du Führer, vous consolideriez, monsieur le Maréchal, de plus en plus la situation en France après la guerre perdue et que vous rendriez toujours plus féconde la collaboration, tant de fois promise, avec l'Allemagne. Or, si l'on jette un regard sur les trois dernières années des rapports franco-allemands, on ne peut que constater que cet espoir n'a été réalisé que partiellement et que les mesures que vous avez prises, Monsieur le Maréchal, en votre qualité de chef de l'Etat français, n'ont eu malheureusement que trop souvent le résultat de rendre plus difficile la collaboration amicale qui était, sans aucun doute, sérieusement désirée par nos deux peuples et certainement poursuivie par le gouvernement français. Le Coup d'Etat anticonstitutionnel tenté le 13 décembre 1940, par lequel monsieur Laval devait être éliminé comme chef du gouvernement sur le reproche de la collaboration avec l'Allemagne et même sur l'inculpation d'avoir conspiré avec les services allemands contre vous, monsieur le Maréchal, afin de vous attirer dans un guet-apens à l'occasion du transfert de la dépouille mortelle du duc de Reichstadt à Paris et de vous destituer [...] Cette lutte constante contre tout travail positif de reconstruction a eu comme conséquence de rendre impossible, par votre résistance permanente, monsieur le Maréchal, la nomination aux postes décisifs du gouvernement et de l'administration française d'hommes dont l'attitude loyale aurait permis l'exécution d'une politique raisonnable de consolidation intérieure de la France et d'éliminer, à tout le moins, les pires manifestations d'injustice sociale. [...] Les difficultés constantes qui ont été opposées à la mise en oeuvre d'une politique de collaboration véritable avec l'Allemagne et qui, ainsi qu'il résulte de mes informations, ont sans cesse provoqué pendant les derniers mois de nouvelles crises intérieures, montrent clairement une prise de position dont les motifs et les buts ne laissent plus guère de doutes. [...] Pour mettre fin à l'état des choses actuel qui est devenu intolérable, le gouvernement du Reich se trouve aujourd'hui dans l'obligation de demander à la direction suprême de l'Etat Français : que, désormais, toutes les modifications de lois projetées soient soumises à temps à l'approbation du gouvernement du Reich ; qu'en outre, monsieur Laval soit chargé de remanier, sans délai, le cabinet dans un sens acceptable pour le gouvernement allemand et garantissant la collaboration. Ce cabinet devra jouir de l'appui sans réserve de la direction suprême de l'Etat ; enfin, la direction suprême de l'Etat sera responsable des mesures prises en vue d'éliminer immédiatement tous les éléments gênant le travail sérieux de redressement dans les postes de l'administration ainsi que la nomination à ces postes de personnalités sûres. [...] L'Allemagne mène aujourd'hui un dur combat contre le bolchévisme et les autres puissances anti-européennes pour l'existence de l'Europe, combat qui servira également, et non en dernier lieu, à la sauvegarde du peuple français. Dans cette lutte, dont les sacrifices sanglans sont presque exclusivement à la charge du peuple allemand, les gouvernement allemand doit exiger catégoriquement que les dirigeants de l'Etat Français engagent activement l'autorité qu'ils ne tiennent que de la générosité allemande, afin que cette lutte de l'Allemagne au profit de l'Europe ne soit pas aggravée par la France, mais soit, au contraire, facilité à tous point de vue." (Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 506-510). Cela prouve qu'il y avait bien une volonté les Allemands de soumettre le Maréchal à leurs décisions et d'écarter ses derniers alliés, dont Lucien Romier, afin de créer définitivement une adhésion du gouvernement de Vichy auprès du IIIème Reich. Néanmoins, il est intéressant de s'apercevoir que Ribbentrop alerte Pétain sur le danger réel que peut représenter l'Union Soviétique pour la France, et que par sa géographie, l'Allemagne protège le pays de l'avancée bolchévique. S'il y a bien une chose sur laquelle le Maréchal était d'accord avec les nazis, c'était sur la nécessité d'empêcher la victoire du communisme. Aujourd'hui, il y a suffisamment de sources qui prouvent que des communistes français souhaitaient mettre en place un régime sur le modèle soviétique, voire souhaiter intégrer l'URSS.  Mais je ne m'étendrais pas sur cette étude car ce n'est pas le sujet de l'article. En parallèle à cette longue lettre, il y avait bien une volonté évidente d'isoler Pétain. Otto Abetz indiqua : "l'entourage ne renoncera pas à ses intrigues en faveur des Anglo-Américains. Il faut ainsi écarter au plus tôt Ménétrel, Jardel, le général Campet et Lucien Romier. Pour Jardel et Romier, Laval leur interdirait tout d'abord le séjour à Vichy, puis les autorités allemandes les arrêteraient plus tard. [...] En ce qui concerne les futures nominations [de ministres], il faut s'attendre à des intrigues incessantes vu la sournoiserie du Maréchal et ses hésitations." (Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 512). Impuissant, il va souvent céder face aux exigences allemandes et aux collaborationnisme.

Il est indiscutable que les Allemands exerçaient une pression sur le gouvernement français, même sur Laval, contrairement à ce qu'affirme les biens-pensants. Ils étaient même prêt à mettre en place "un gouvernement de terreur". En effet, en témoigne un rapport rédigé par Richard Hemman à la demande de Ribbentrop le 6 février 1944. Hemman mentionne "l'impardonnable inertie de Laval" et explique : "Le gouvernement de Vichy a jusqu'à présent fait montre d'une incroyable faiblesse dans la lutte active contre les mouvements de résistance... Laval n'a même pas pris la mesure sérieuse de charger Darnand de la lutte contre le terrorisme que beaucoup trop tard et encore ne l'a-t-il fait qu'à contrecoeur sur l'ultimatum du S.D. Führer Oberg, tout en essayant d'en atténuer considérablement les effets... Il semble urgent et indispensable d'éclaircir la position de Laval. Il est probable qu'il acceptera de négocier avec nous dans le moment où il lui apparaîtra clairement que nous n'hésiterions pas, le cas échéant, à donner notre assentiment à un gouvernement Pétain-Platon... et nous ne refuserions pas notre concours, si cela nous semblait nécessaire, même à un gouvernement de terreur Doriot-Déat..." (Archives de Nuremberg, doc. Ps 1764 et procès XV, 143, 193, 193 ; XVIII, 304, rapport mentionné par Jean-Paul Cointet, Histoire de Vichy, Perrin, 2003, p. 298).
Enfin, Martin du Gard, qui reçu Philippe Pétain le 17 juin 1944, avait exprimé ses pensées sur les actes du chef de l’Etat Français. Voici ce qu’il dit : "Il me redit son affection pour les Américains, et quand je lui demandait s'il comptait lâcher la barre : Je ne suis pas parti en novembre 1942, ce n'est pas aujourd'hui que je m'en irai. [...] Partir eût été lâche. Que serait-il devenu des Français ? C'est lui qui protégeait les réfugiés alsaciens, les Juifs, les communistes [A ne pas confondre avec les bolcheviques] ; s'il était parti, les S.S auraient éliminé tous les Juifs."  (Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 553). Pour beaucoup de Français de l'époque, l'entêtement de Pétain avait permis de sauver la majorité des juifs du pays.

Durant la libération de la France par les Anglo-Américains, le Maréchal tente de convaincre les Allemands de limiter le nombre d'atrocités. Plusieurs documents le prouvent, et que j'ai évoqué dans l'article "Pétain faisait-il double jeu à Vichy ?" afin de démontrer que le chef de l'Etat souhaitait avant tout la préservation du territoire français au-delà de la guerre. Dans une lettre adressée à Hitler le 9 juillet 1944, il supplie que la population française soit épargnée, et va même couvrir les actes de résistances françaises. En voici un extrait :
"La population française, dans son ensemble, fait preuve de calme et de dignité dans les tragiques circonstances actuelles. Elle a répondue à l'appel de sagesse que je lui ai adressé et elle a suivi les consignes de disciplines du chef de gouvernement.
Les Autorités militaires allemandes l'ont elles-mêmes reconnu, particulièrement dans les zones de combats.
Dans le centre de la France, par contre, il existe quelques zones de désordre. Ce désordre est causé par des bandes souvent formées de terroristes étrangers. Mais la population elle-même, si parfois elle est contrainte, sous l'emprise de la menace et de la terreur, à livrer des vivres à ces bandes armées, demeure le plus souvent à l'écart des actions dirigées contre les troupes d'occupation.
Dans de trop nombreuses occasions, ces dernières ont procédé à des représailles dont l'ampleur et parfois la rigueur ont dépassé la mesure des torts causés.
Ces représailles ont atteint une population innocente et irresponsable, qui est d'autant plus émue et révoltée de cette injustice qu'elle avait été habituée jusqu'à présent à voir les membres de l'armée allemande se conduire avec une grande correction.

[...]

Il y a eu, au cours des dernières semaines, beaucoup d'évènements de ce genre. Les plus graves ont été portés à la connaissances des autorités allemandes par le chef du gouvernement. Je vous adresse, en annexe, le récit de quelques-uns des plus marquants.
Il est de mon devoir de porter solennellement à votre connaissance ces procédés de représailles que je déplore."

Cette lettre est présente dans Actes et Ecrits (Flammarion, 1974, p. 625-626). De plus, il est important de signaler que le Maréchal avait joint cinq dossiers annexes dont les titres étaient révélateurs :

"I. - Représailles d'Ascq (2 avril 1944) - 120 innocents fusillés
II. - Incendie de Rouffignac (4 avril 1944)
III. - Représailles de Tulle (7 juin 1944) - 99 innocents pendus
IV. - Représailles de Marsoulas (10 juin 1944) - 37 innocents (dont 6 femmes et 14 enfants) fusillés
V. - Représailles et incendie d'Oradour-sur-Glane (10 juin 1944) - 800 innocents (dont de nombreux enfants réfugiés) massacrés ou brûlés vifs."

Dans les annexes sont répertoriés les différents crimes commis par l'armée allemande (Philippe Pétain, Actes et Ecrits, Flammarion, 1974, p. 626). Marc Ferro en dit davantage sur la réaction du Maréchal sur le massacre d'Oradour : "Les témoignages concordent pour attester que le massacre d'Oradour-sur-Glane mit le maréchal Pétain en colère sous l'effet d'une très grande douleur." (Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 563). Il précise qu'un rapport sur le sujet a été rédigé par le préfet régional de Limoges Freund-Valade, et a été conservé puis reproduit par Henri Noguères dans Histoire de la Résistance. L'historien ajoute qu'après avoir prit connaissance des faits, Pétain avait convoqué Renthe-Fink et avait déclaré : "Vous brûlez les villages, vous massacrez les enfants, souillez les églises, vous couvrez votre pays de honte. [...] Vous êtes une nation de sauvages." (Marc Ferro, Pétain, Hachette, 2009, p. 563-565).

Une deuxième preuve peut s'ajouter à la première.
Alors qu'il n'a plus aucun moyen d'action, il demande à Hitler le 11 août 1944 nul autre que d'épargner Paris. Nous pouvons le remarquer dans cet extrait :
"L'agglomération parisienne risque d'être prochainement englobée dans la bataille. A l'approche de cet événement si grave, il est de mon devoir de m'adresser à Votre Excellence pour lui demander de décider des moyens propres à épargner à la population parisienne le sort qui la menace, en déclarant Paris ville ouverte.
[...]

Je connais les terribles épreuves qui se sont abattues sur les villes allemandes et sur leur courageuse population au cours de long mois. Mais quelque dures que soient les épreuves d'un bombardement aérien, elles ne sont pas comparables aux destructions et aux pertes d'existences qu'entraînerait une bataille livrée dans une grande métropole, dont il est matériellement impossible d'envisager l'évacuation.
Je ne puis enfin pas passer sous silence le souhait que je forme pour que soient épargnés les trésors d'art et les monuments historiques qui évoquent un long passé de labeur et de civilisation.
Tenant compte de considérations analogues, vous avez bien voulu donner les ordres nécessaires pour que cités comme Rome et Florence, avec leurs trésors historiques, soient épargnées.
J'ai la ferme conviction que Votre Excellence consentira à prendre, en faveur de Paris, des mesures permettant d'en assurer la sauvegarde."

(Philippe Pétain, Actes et Ecrits, Flammarion, 1974, p. 624-625).

 

 

Pour conclure cette dernière partie de Pétain et l'antisémitisme, il est incontestable de dire que l'Etat Français avait effectué des crimes, notamment de la part des miliciens. Le chef de l'Etat, sans réel pouvoir, avait affirmé publiquement son soutient à la Milice, et sa soumission à la politique collaborationniste. Mais il est faux de dire que celui-ci n'a jamais été hostile à "la police de Vichy". Par ailleurs, c'est falsifier l'histoire que d'affirmer que le Maréchal n'a jamais tenté de faire contrepoids à la politique allemande, et ce sont des sources qui le démontrent. Alors qu'il n'avait plus aucun pouvoir, sauf le militaire, celui-ci a tenté de s'interposer dans les négociations entre le gouvernement français et le Reich, même si cela avait assez peu d'impact, surtout dans la première moitié de l'année 1944, à une période où s'est la Milice possédait la mainmise sur le pays. Néanmoins, peut-on dire que Pétain était responsable des déportations et des juifs de France morts sous l'Etat Français ? Malgré une volonté de collaboration de sa part, personne ne peut nier des tentatives de protéger les juifs. De plus, même si celui-ci a établit les lois antisémites de Vichy, il s'est malgré tout toujours opposé aux déportations et à l'extermination des juifs, préférant les enfermer dans des camps français. Donc Pétain n'avait pas la volonté d'appliquer l'idéologie de l'occupant, et ne peut être condamné pour des crimes qu'il n'a jamais souhaité et n'a même pas ordonné. Quant à ceux qui croient que Pétain doit être condamné car il était le chef de l'Etat, alors cela signifie qu'on lui reproche surtout de ne pas avoir réussi à éviter l'inévitable.

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